De quoi Samuel Eto’o est-il le nom?
« Je tiens à vous informer par la présente que je mets un terme définitif à ma carrière internationale. En cette occasion, je souhaite remercier tous les Africains en particulier, et tous mes fans à travers le Monde pour leur amour et leur soutien inconditionnel.
Trouvez ici l’expression de ma profonde gratitude. »
Samuel Eto’o Fils (SEF), 27 Août 2014
Ainsi donc, 5 phrases ponctuent la carrière internationale de Samuel Eto’o. Le moins que l’on puisse dire est que le décalage entre la qualité de la carrière et sa conclusion est considérable.
L’intérêt de ce texte réside dans ses paradoxes. Le texte est court, le style est froid, désincarné, administratif. La longueur du texte donne l’impression que SEF souhaitait se débarrasser au plus vite de la contrainte que représentait la rédaction de ce texte. Le style du texte donne le sentiment que SEF, tout en remerciant ses fans pour leur soutien, souhaitait les tenir à distance. Cela est d’autant plus paradoxal qu’il remercie ses fans, entre autres, pour leur « amour ». On peut se poser la question d’une telle froideur en réponse à un « amour » par ailleurs célébré.
Un deuxième paradoxe est l’utilisation de Facebook, médium de la proximité, pour délivrer un message empreint de distance. Après tout nul n’aurait été surpris que SEF annonçât sa retraite de l’équipe nationale du Cameroun dans une télévision ou un journal camerounais.
Un troisième paradoxe est que la tonalité de ce message tranche avec l’image de SEF en tant que joueur, celle d’une personnalité sympathique, malgré, par ailleurs, un tempérament bien affirmé. Je pense que ce message, aussi court soit-il, est intéressant pour ce qu’il suggère de l’état d’esprit probable de SEF à ce moment de sa carrière, mais aussi pour ce qu’il dit du Cameroun.
La fin de carrière est une épreuve pour les athlètes, en particulier les plus grands : l’immense Michael Jordan s’est résolu à mettre un point final à sa carrière après 2 « comebacks » ; Kobe Bryant appréhende terriblement sa fin de carrière ; on sent bien que Roger Federer s’efforce de repousser le moment fatidique, avec une réussite surprenante. Seuls ces champions savent ce que l’on ressent au moment de mettre un terme à une carrière fabuleuse. Mais nous – commun des mortels – pouvons imaginer un subtil mélange de joie, de gratitude et de profonde tristesse : joie et gratitude pour le caractère exceptionnel des moments vécus, profonde tristesse de devoir tourner définitivement la page. La tristesse probable ressentie par SEF au moment d’annoncer sa décision de mettre un terme à sa carrière internationale, pour compréhensible qu’elle soit, explique difficilement la mise à distance opérée dans ce texte. Après tout, « Je tiens à vous informer par la présente… » est une formule qui convient à un courrier adressé à une préfecture, pas à des fans dont la fidélité a certainement constitué une force sur laquelle SEF s’est appuyé pour réussir sa formidable carrière.
Et puis il y a les destinataires réels de ce message d’au revoir, au-delà de ce « vous » nébuleux – « je tiens à vous informer… » -. Ces destinataires sont ceux qui comptent pour « le 9 » : « les africains en particulier », et « tous [mes] fans à travers le monde », que SEF remercie pour leur « amour » et leur « soutien inconditionnel ». SEF braque les projecteurs sur « les africains », qui, manifestement, dans la galaxie de ses fans, occupent une place privilégiée. Des africains comptent parmi « ses fans à travers le monde ». Il n’était donc pas indispensable d’en faire mention séparément – « les africains et tous mes fans à travers le monde » — . Mais ses fans africains méritaient probablement, d’après SEF, d’être mis en avant. Cette mise en exergue des « africains » jette une lumière crue sur l’absence des camerounais dans ce message d’au revoir. Absence d’autant plus surprenante à première vue que l’objet du message de SEF est d’annoncer sa retraite de l’équipe nationale… du Cameroun ! Certes les camerounais sont des africains, et à ce titre ils devraient se reconnaître dans le groupe des « africains en particulier ». Mais comme je viens de le relever, les mêmes africains auraient pu se reconnaître dans le groupe des « fans à travers le monde ». Il n’est donc pas absurde de penser que SEF a délibérément omis, ce qui est son droit, de braquer les projecteurs sur le peuple camerounais au moment précis où il tourne la page de l’équipe nationale du Cameroun. Un peu comme si SEF voulait affirmer la primauté de son africanité sur son identité camerounaise : « J’appartiens à l’Afrique, à mes fans africains, avant d’appartenir au Cameroun, à mes fans camerounais » semble dire SEF. Venant d’un joueur qui, tout au long de sa carrière, s’est illustré par l’affirmation de son identité camerounaise, cela peut surprendre.
Il n’y a aucune raison que SEF, au crépuscule de son immense carrière, en veuille à ses fans internationaux et africains. Ceux-ci, dans leur majorité, l’ont soutenu continuellement. Même ses détracteurs reconnaissaient, à juste titre, son mérite. Par conséquent, il y a lieu de penser que les remerciements adressés par SEF à ses fans internationaux et africains pour leur « amour » et leur « soutien inconditionnel » étaient aussi le moyen de fustiger, sans les nommer, une frange de la population camerounaise pour son désamour et son soutien conditionnel, voire son absence de soutien. Je dis une frange de la population camerounaise car sur la question du soutien à SEF, comme sur d’autres sujets, l’opinion camerounaise est divisée. En l’absence de sondages ou de données fiables, il est difficile de mesurer le pouls de l’opinion sur le cas SEF. Il n’empêche, mon impression est que la majorité des camerounais de tous les jours sont reconnaissants à SEF pour sa contribution à notre pays : sa page facebook regorge de commentaires flatteurs, ses maillots restent populaires en dépit des changements de clubs, les petits camerounais n’ont que son nom à la bouche, etc.
La popularité, à mon sens significative, de SEF auprès du peuple est un phénomène intéressant car il est contre-intuitif : après tout si SEF est né pauvre, condition qu’il partageait avec beaucoup de camerounais et qui pouvait expliquer que ces camerounais défavorisés se reconnaissent en lui, il est aujourd’hui très éloigné du peuple du point de vue matériel. Non seulement il n’a plus rien en commun avec le peuple, mais il le montre – ce qui est légitime de sa part — : voitures de luxe, manteaux de fourrure, la totale. Et pourtant, le peuple, dans sa majorité, semble lui rester fidèle. Ce soutien populaire s’explique probablement en partie par la personnalité de SEF. Elle s’explique peut-être également par les nombreuses actions sociales qu’il initie. Il y a certainement d’autres raisons. Mais en réalité la fidélité du peuple en dit au moins autant sur SEF que sur le peuple lui-même. Car au-delà de l’aspiration à la réussite, notamment matérielle, SEF incarne surtout les valeurs d’effort personnel, de mérite, de courage, d’excellence. De ce point de vue, la fidélité du peuple à SEF marque en creux l’adhésion du peuple, en tout cas d’une partie importante de celui-ci, à ces valeurs. En un mot, le peuple admire SEF parce que celui-ci, jeune camerounais originellement pauvre, a émergé grâce à ses efforts, à sa détermination, à son talent, et non grâce au soutien de parents bien introduits dans le système. Le soutien populaire à SEF est en réalité un référendum populaire au moyen duquel le peuple marque son rejet d’un système qui, malgré les discours lénifiants, favorise avec une régularité et une constance impressionnantes le copinage et les solidarités claniques au détriment du mérite et de l’effort. Un système qui, en toute conscience, perpétue voire amplifie les inégalités de naissance ; un système pensé, conçu, administré par et pour une petite élite au détriment de la masse, notamment jeune, qui se meurt dans la désespérance. C’est cela qu’exprime le soutien populaire à SEF : le refus d’un système qui ne marche pas et l’expression d’une volonté de changement.
Autant une partie du soutien populaire à SEF exprime l’adhésion à des valeurs « progressives », autant l’opposition à SEF reflète en partie l’adhésion à des valeurs régressives. De ce point de vue, ce n’est pas tant le fait que SEF ait de l’argent qui contrarie une partie de ses détracteurs – d’autres en ont, certes rarement autant que SEF — que le fait qu’il se soit enrichi honnêtement. Il s’est enrichi honnêtement dans un système où l’enrichissement est par nature illicite. Il s’est enrichi par la force de son travail dans un système où l’effort et le mérite sont dévalorisés. Né pauvre, il s’est enrichi, dans un pays où la richesse s’hérite plus qu’elle ne se construit. Né sans réseau, il s’est enrichi, dans un pays où l’absence de réseau vaut condamnation à misère. Et de fait, un gros bataillon des opposants irréductibles à SEF se trouve au sein de l’élite qui profite du système et de ses porte-flingues dans certains média. Pour ces personnes, SEF gêne car il incarne le « Cameroun d’après ».
Le Cameroun est un pays de paradoxes. L’un de ces paradoxes est que la majorité de la population camerounaise est pauvre, mais la question de la pauvreté est globalement absente du débat politique camerounais. La pauvreté est omniprésente mais n’est représentée ni politiquement, ni médiatiquement, ni culturellement : aucun parti politique crédible n’est constitué sur la défense des intérêts des classes pauvres, peu de média traitent sérieusement de la question des pauvres au Cameroun, etc. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation. L’une d’elles, selon moi la plus convaincante, est que la majorité des pauvres, au Cameroun, sont aussi des jeunes. Défendre politiquement les pauvres reviendrait à défendre essentiellement des jeunes. Or il est difficile de comprendre, donc de défendre, des jeunes lorsque l’on ne l’est pas soi-même. Or la classe politique camerounaise est majoritairement – et malheureusement ! — âgée. Elle a peu d’intérêt pour la jeunesse, et ne peut donc la défendre efficacement. Par ailleurs, quand bien même elle voudrait la défendre qu’elle n’y aurait rien à gagner. « Les » jeunes, au Cameroun comme dans un certain nombre de pays, sont peu actifs politiquement. Ils votent, s’organisent et se mobilisent peu. Malgré leur réputation d’imprévisibilité, leur pouvoir de nuisance est donc faible, et leur poids politique nul. Dès lors, leur fonction semble être de souffrir en silence.
Mais si les jeunes camerounais dans leur majorité rechignent à s’exprimer politiquement, ils s’expriment par d’autres moyens. L’un des vecteurs de l’expression de ces jeunes – comme des jeunes partout dans le monde — est la culture. Par leurs goûts musicaux, littéraires, cinématographiques, par le choix de ceux qu’ils élèvent au rang d’icônes, etc., les jeunes expriment leur vision du monde ainsi que leurs valeurs.
A force de le voir jouer au football, nous avons fini par considérer SEF comme uniquement un footballeur. Or il est davantage que cela. Il est le révélateur involontaire du conflit – sous jacent — des valeurs à l’œuvre au Cameroun, entre les tenants de valeurs régressives, et les partisans de valeurs progressives. Il est également la preuve qu’une partie significative de la jeunesse camerounaise adhère à ces valeurs progressives. Vu sous cet angle, le débat sur l’héritage de SEF en tant que capitaine des « Lions Indomptables » est légitime, il n’en est pas moins dérisoire. Car le véritable héritage de SEF, malgré une carrière fantastique, va au-delà du sport. Le véritable héritage de Samuel SEF est culturel, politique. Dire cela ne nie rien de l’immense carrière de SEF. Au contraire, dire cela c’est dire que SEF est, quelque part, plus grand que son sport…