Le Syndrome de l’imposteur

Un grand cabinet d’avocats à Manhattan recherche désespérément sa nouvelle pépite. Les entretiens d’embauche s’enchainent face au charismatique Harvey Specter et les jeunes diplômés d’Harvard se succèdent. Harvey voit arriver dans son bureau, en sueur, Mike qui lui dit d’emblée: “Je ne suis là que pour échapper aux flics”. Mike est en fait un dealer d’herbe. Mais Harvey fait une découverte… Mike est un génie hypermnésique qui retient tout ce qu’il lit. Et Mike a lu tout ce qu’il faut pour passer le barreau à New York. Manque de chance, le cabinet dont Harvey fait partie n’embauche qu’à Harvard, c’est la règle. Mike n’a aucun diplôme. Harvey prend le risque d’engager et de couvrir Mike dans cette immense fraude. Mais le jeune prodige craint que son rêve ne se transforme en cauchemar s’il est découvert. Mike souffre du syndrome de l’imposteur.

cf: Suits

Et toi?

“Vous avez choisi le mauvais messager. Comment oserai-je même parler à ces gens?” Moïse, Le Prince d’Egypte

On raconte dans la Bible que Moïse était en reconversion professionnelle et avait choisi une vie plus peinarde. Marié à Tsipora, il passe ses journées au grand air à faire paitre les troupeaux de son beau-père Jethro. OKLM comme dirait l’autre. Moïse bégaye et s’est éloigné de la vie publique en Égypte où il est “légèrement” sur liste noir. Quand Dieu lui demande (via un buisson enflammé) d’être le capitaine et porte-parole de la #teamhebreus auprès du Pharaon tout-puissant, Moïse commence à développer un sérieux syndrome de l’imposteur qu’il devra soigner toute sa vie pour devenir le grand leader que la littérature biblique nous présente.

Le syndrome de l’imposteur, se caractérise d’abord par un problème d’attribution des évènements. On ne se trouve jamais au centre du succès d’un projet. Et si les gens pensent que l’on est responsable d’un effet positif, on tombe dans une peur d’être démasqué. On est sans cesse dans la crainte que quelqu’un découvre la duperie. On attribue notre succès a des éléments extérieurs hors de notre contrôle: la chance, un concours de circonstances ou les autres.

Ce syndrome de l’imposteur, je l’ai ressenti chez moi et chez mes camarades le jour de la remise des diplômes. Au programme: chapeaux plats ridicules à pompom, toge, discours inspirant, hymne, symboles, drapeaux, famille au bord des larmes … un grand bain d’abstrait et de sentimental au moment où l’on cherche du très concret: “now what?” Passé ce jour, il est temps de rembourser son credit étudiant pour certains, de trouver du travail, de travailler sa carrière, de trouver un équilibre vie/travail. Au moment où l’on cherche le plus de clarté on nous plonge comme pour un baptême dans l’eau bénite du flou de cette incertitude qu’on appelle “le futur”.

Le Dimanche vous êtes étudiant, le lundi vous êtes sur le marché du travail à faire croire à des recruteurs que vous comprenez quelque chose. Assis et mal à l’aise avec vos habits du Dimanche (pas le même), vous craignez fort que la personne en face de vous ne découvre la supercherie: vous êtes un enfant dans un corps de grand et vous ne pigez rien à ce qui se passe.

On va jouer à petit jeu: je vous donne 5€ mais en échange je remplace de manière aléatoire une de vos publications Facebook par une de vos publications Linkedin. Plus drôle encore, je vous donne 5€ mais en échange je remplace de manière aléatoire une de vos publications Linkedin par une de vos publications Facebook.

Imaginez: une de vos connexions Linkedin importante déroule son fil d’actualité et tombe sur un de vos commentaires graveleux ou un “LOOOOOOLLL MDRR” sur une vidéo d’un type ivre qui tombe dans un caniveau. Non seulement vous passez pour un con mais en plus vous vous sentez démasqué. Tout ce personnage que vous avez créé autour de cette partie de vous qui cherche du travail s’écroule.

Vous êtes nu.

À présent, imaginez votre meilleur copain/copine qui vous connaît par coeur en train vous chercher sur Facebook afin de vous identifier sur une photo du type “identifie un pote qui …”, et trouve une photo de vous en costume ou en tailleur avec un sourire commercial et les bras croisés (pour vous prouver à vous-même que vous avez confiance en vous).

Il y a de fortes chances pour que votre ami(e) se dise: “mais qu’est-ce qu’il lui prend? Il/elle se prend pour qui?”

Imposteur !

Pourtant, vous êtes la même personne non?

De quoi avez-vous peur?

Syndrome de l’imposteur et dictature de l’authenticité

Depuis tout petit, des spots publicitaires comme celui d’Yves Rocher on fait l’éloge de l’authenticité. “Être soi-même” répétaient-ils.

On a parlé en France du “Président normal”, on a applaudit le Président Macron qui porte une montre française à moins de 400 €, parce que “ça c’est les vraies choses”. J’ai d’ailleurs envie de le dire à voix haute avec un accent du Sud, à la Cyril Lignac: “Ça c’est de la cuisine authentique. Ça c’est la cuisineu que j’aime”.

Le problème avec cette dictature de l’authenticité, c’est que l’authentique semble refuser d’évoluer. L’authentique sonne comme un souvenir, comme un retour mais pas comme un aller.

Si on fait quelque chose de different du passé alors on est moins authentique? On triche? On dupe? On se la joue? On se prend pour quelqu’un que l’on n’est pas?

C’est précisément un élément qui nous enfonce dans ce syndrome de l’imposteur. On a tellement peur de passer pour ce que l’on n’est pas que l’on prend les choses “avec humour”, légèreté et sarcasme.

Mes amis avocats postent leur première photo en robe sur les réseaux sociaux sans y croire eux-mêmes, avec un trait d’esprit en guise de légende. (Bravo à eux !)

J’ai connu de jeunes médecins en remplacement de praticiens de longue date qui avait envie de rire quand il me recevait comme patient, comme s’ils étaient les premiers étonnés.

Et repensons à l’effet très … excitant/gênant de la première carte de visite.

Il y a des personnes qui nous connaissent trop bien pour être dupées par cette nouvelle version de nous-même.

Les amis et les frères et soeurs sont d’ailleurs les premiers à se moquer (tendrement) de nous et de ces nouveaux airs de professionnel que l’on se donne. Comme si le fait d’évoluer leur donner le sentiment d’un éloignement physique de vous et ils vous remettent à votre place pour que vous ne leur échappiez pas.

Il est possible également que par nostalgie d’un passé heureux ensemble, votre changement de statut social leur donne le sentiment de l’éloignement d’un passé idéalisé.

Mais il existe un paradoxe à ce refus tacite (et étrangement bienveillant) de vous voir changer/partir.

Vos proches, amis et famille sont vos meilleurs avocats quand vous n’êtes pas là. C’est un peu la blague d’“au secours j’ai mon fils avocat qui se noie !” dans La Vérité si Je Mens, à toutes les sauces.

Les proches sont nos plus grands supporters quand il s’agit de parler de nous aux autres.

“Ma soeur est une dentiste géniale ! Ses patients ne jurent que par elle”.

“J’ai un ami qui a une Start up, faut voir ce qu’ils ont monté sans un euro en poche. Je leur donne pas 3 ans avant d’être racheté par un grand groupe”.

Le syndrome de l’imposteur est étroitement corrélé à un manque de confiance en vous. Deuxième mauvaise nouvelle: vous vous faites du mal et vous faites du mal aux autres. D’abord, parce que les êtres sociaux que nous sommes ont besoin de modèles d’une part et de nous y retrouver d’autre part sur qui est qui. Ensuite, parce que vos gestes accompagnent votre pensée.

Un chirurgien qui n’est pas sur de son geste tremble et peut tuer.

Un avocat qui a honte de plaider manquera d’éloquence et un innocent pourrait terminer derrière les barreaux.

Un jeune homme qui se dit “je ne suis pas un dragueur” passera peut-être à coté de la femme de sa vie, et privera cette personne de la vie qu’elle aurait dû avoir.

Aujourd’hui plus que jamais, on donne la parole à n’importe qui/tous.

Les conférences TEDx sont un exemple probant de cette nouvelle ère des “tous spécialiste”. Les speakers TEDx sont des imposteurs? Et pourtant ils ont l’air plutôt à l’aise dans le rôle. En une dizaine de minutes, ils passent d’inconnus à spécialiste incontesté d’un domaine qu’ils ont survolé avec humour et bagou.

Créer une Start up est une expérience d’une richesse infinie dans le développement personnel.

Du jour au lendemain, littéralement, vous avez l’obligation de pitcher, vendre, défendre un embryon de produit. Vous n’êtes sur de rien et vous devez convaincre.

C’est comme des jeunes parents qui doivent assurer leur rôle protecteur et pédagogique face à leur premier enfant mais qui n’ont absolument aucune idée de ce qu’ils font et de l’effet que ça aura. Mais des parents qui ne sont pas sur d’eux, ça termine sur M6 avec Super Nanny.

En psychologie, on parle de prophétie auto réalisatrice.

Le fait d’y croire fait que ça arrive.

Dis comme ça, ça fait un peu Tony Robbins mais ça mérite que l’on y réfléchisse un petit instant.

J’inverserai la formule: ne pas y croire éloigne infiniment les chances que ça arrive.

Repensez aux HAKA des All Blacks néo-zélandais. Ils font peur à leurs adversaires à coup de danse virile, de bruits secs et de grimaces pour se laisser précéder d’une aura déstabilisante pour quiconque croiserait leur chemin. Et dans un match de rugby, qui est un sport de contact, ça fait son petit effet…

J’ai la naïveté de croire que quand un problème vient de l’intérieur, la solution s’y trouve aussi. Mais pour réveiller le lion qui est en nous, l’action est l’étincelle sur la trainée de poudre.

La création de valeurs concrètes est un rempart immense au syndrome de l’imposteur. La proposition de valeur se teste.

Elle plaît ou ne plaît pas à un “marché”.

Vous avez une offre, peu importe si c’est une offre de produit, de service ou encore une offre de caractère ou de comportement.

S’il y a des demandeurs en face vous le saurez. Et l’on se sent moins imposteur quand le “marché” en redemande (dans la mesure de l’ethic évidemment).

J’ai le sentiment que la peur d’être mal jugé vient de notre tendance personnelle à mal juger les autres. Je n’en suis pas sur mais à l’inverse, se forcer à juger les autres avec plus d’indulgence et en prenant compte des circonstances nous permet de nous juger nous-même avec plus de douceur.

Les personnes qui ont la critique trop facile sont souvent les plus susceptibles.

Pas vrai?

Être sur de soi de manière durable, c’est être sûr de ce que l’on est et conscient de ce que l’on n’est pas.

En Octobre 2016, je me suis surpris avant une conférence en anglais à m’excuser par avance s’il me manquait du vocabulaire.

J’étais très à l’aise avec cette idée car consciente que la valeur de ma conférence résidait dans le contenu, et que je n’ai pas le niveau d’anglais d’un natif.

C’est la vérité et je suis à l’aise avec la vérité.

En revanche j’étais sur de mes idées car elles avaient de la valeur et j’avais créé cette valeur.

Ce jour-là, je me suis étrangement trouvé à ma place et tout le monde, moi le premier, a passé un bon moment.


Originally published at www.yoelzirah.com on January 24, 2018.