Contexte

Le numérique a pris de plus en plus de place dans nos vies, et par là même, nous sommes en permanence confrontés à des interfaces graphiques. Ordinateurs, téléphones intelligents, bornes interactives, téléviseurs ou même voitures, nécessitent pour leurs usages de passer par cette zone de médiation entre la machine et l’homme. Si le terme « interface utilisateur », venant de l’anglais Graphical User Interface(GUI), se réfère généralement seulement au monde des écrans, ou du moins à un univers numérique, il peut être pertinent, voire même nécessaire, de l’appliquer à l’intégralité du dispositif qui engage l’utilisateur. L’on distingue pour ce faire l’interface physique et l’interface graphique, la réussite d’un projet numérique reposant souvent sur une parfaite adéquation entre les deux. C’est le travail mené, entre autres, par de nouveaux praticiens appelés des « designers de l’expérience de l’utilisateur» (UX Design).

Les « appareils »[1], tel l’appareil photographique par exemple, étaient des outils dont les interfaces physiques et graphiques fusionnaient en un tout manipulable et interprétable. Le numérique crée une dichotomie, une cassure entre l’outil et les applications qui en découleront. Un même outil, comme l’iPhone, peut, suivant les logiciels qui l’on installe dessus, permettre de nouveaux usages. Ce n’est donc plus seulement le design physique qui façonne les fonctionnalités de l’outil, c’est aussi le design de l’interface qui par le choix des options, la manière de les proposer et évidemment les algorithmes qui y sont associés propose une nouvelle « application ».

Au-delà du travail de lisibilité et d’esthétique, c’est donc la dimension fonctionnelle du design graphique qui est une des missions du design d’interface. Loin d’être nouvelle, cette fonction se retrouve dans la mise en page d’un livre, d’un manuscrit, ou une tablette en argile. Des conventions telles que la pagination, l’indexation ou la séparation en chapitres sont apparues au fur et à mesure de l’histoire du livre et concourent à notre bonne réception des idées (voir même à un certain confortde lecture), formant ce que Roger Chartier nomme un « socle de sédimentation historique de très longue durée »[2]. Notre appréhension du livre et maintenant des supports numériques repose ainsi sur un réseau de codes et d’usages qui se sont constitués à travers les âges et sont sans cesse en évolution, une sorte de sous-couche logicielle, culturelle et historique.

La révolution numérique a bouleversé le monde du design et créé de nouveaux métiers. Il est nécessaire de faire un point sur la situation, d’observer les forces en présence, et d’analyser quels sont les piliers conceptuels sur lesquels se sont bâties les interfaces que nous utilisons quotidiennement. L’héritage et les influences sont multiples : développeurs, designers, ergonomes, illustrateurs, typographes, spécialistes de la signalétique, … Tous ont contribué à forger ce qui est, in fine, de l’ordre du design appliqué au numérique. Nous semblons sortir de l’âge des incunables numériques, et il est peut-être temps de dresser un bilan de l’évolution du design d’interface, d’analyser ses canons et d’en faire la généalogie.

C’est dans ce contexte que s’inscrit ce projet de thèse qui ambitionne d’analyser la place des interfaces numériques dans nos sociétés, mais aussi de questionner le rôle des designers amenés à les concevoir. Quels rôles jouent ces interfaces dans la structuration de nos sociétés ? Quelle est la responsabilité des concepteurs dans un monde qui remplace la médiation humaine par une interface, par un dispositif, au sens où le définit Giorgio Agamben : ce qui a « la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » ?

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[1]Pour reprendre la notion développée par Pierre-Damien Huyghe dans son article « L’outil et la méthode », Milieux, n°33, Le Creusot, Écomusée du Creusot-Montceau, 1988, pp. 65–69

[2]CHARTIER Roger, La main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur, Éditions Gallimard Folio, p. 39, 2015.

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