Recherche existante

Si beaucoup d’ouvrages pratiques et quelques manifestes existent sur le design numérique, peu d’études s’intéressent d’un point de vue théorique ou historique au design d’interface. Dans le champ du graphisme, le manque de finesse et l’absence de stabilité des rendus visuels, a longtemps éloigné les praticiens de l’imprimé de la création pour le numérique, créant ainsi une rupture entre les deux domaines, qui tend à disparaitre avec les nouvelles générations de designers. Et de l’autre côté, comme le note Eric Schrijver, dans son article Culture hacker et peur du WYSIWYG[1], les développeurs se méfient des interfaces graphiques, considérées comme impures et lourdes vis-à-vis du texte brut. Le design d’interface est donc une discipline qui s’est créée en marge de ses deux parents naturels.

Cependant, de nombreux auteurs se sont récemment emparés de cette question, et proposent un nouveau regard sur l’histoire des médias numériques, c’est le cas notamment de Lev Manovich. Dans l’introduction de son livre Software Takes Command, il déplore d’ailleurs le manque de recherche sur les logiciels culturels : « Nous vivons dans une culture du logiciel — c’est-à-dire une culture où la production, la distribution et la réception de la majorité des contenus sont organisés par des logiciels. Et pourtant, la plupart des professionnels de la création ne savent rien de l’histoire intellectuelle des logiciels qu’ils utilisent chaque jour. »[2]. Son travail, qui peut trouver en France des échos dans les recherches en science de l’information et des communications, nourrira notre réflexion. Ces recherches ont pour but d’analyser comment ces logiciels, ces programmes, modèlent nos façons de créer et d’appréhender les contenus numériques, pointant ainsi la non-neutralité de ces outils. Une approche que complète la récente thèse d’Antony Masure, Le design des programmes, des façons de faire du numérique, dirigée par M. Pierre-Damien Huyghe, qui « interroge le design depuis les pratiques de programmation en montrant qu’elles ne se réduisent pas à une industrie des programmes, qui empêche les inventions de naître tout à fait ».

Notre propos se situe à un autre niveau, celui du design appliqué aux environnements graphiques. Il s’agit donc du design des interfaces des logiciels et non pas de leurs programmes. Certaines questions recouperont les recherches citées précédemment mais, à leur différence, nous voulons pleinement nous inscrire dans une histoire du design graphique. Nous voulons, via l’exploration d’une possible pré-histoire des interfaces, mieux comprendre les éléments de continuité et de rupture entre les logiciels culturelset les « anciens » médias. Notre but est ainsi autant de mieux comprendre les interfaces graphiques que de donner un nouvel éclairage aux outils médiatiques du passé.

Notre recherche suivra donc aussi les traces d’historiens du livre. Nous nous appuierons notamment sur les travaux d’Anthony Grafton, et entre autres son ouvrage La page, de l’antiquité à l’ère numérique, qu’il conclut d’ailleurs ainsi : « Dans l’histoire de la page, il s’est trouvé à maintes reprises que les éléments les plus anciens de l’histoire étaient ‘le milieu de la semaine prochaine’. » Ces travaux, de même que ceux de Martin et Chartier, nous serons très utiles pour comprendre la façon dont les textes et leur mise en page se sont enrichis au fur et à mesure des évolutions intellectuelles, culturelles et techniques.

Notre recherche tentera de compléter leur approche en interrogeant les sources historiques via la question du design de l’expérience de l’utilisateur : comment se repérer ? comment naviguer ? 
Bref, comment utiliser l’objet médiatique ?

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[1]Publié dans le premier numéro de la revue sur le design graphique et les pratiques numériques Back-Office consacré à la question du « faire avec ».

[2]MANOVICH Lev, Software Takes Command, 2013

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