Sonya, No Bodies #4

Précedemment :
Garret Pierce perd les pédales depuis la mort de sa compagne. Son rédacteur en chef, Chairman, l’envoie provisoirement rédiger des portraits à Edenwood.
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Sonya a la soixantaire. Elle est replète et elle parle aux cailloux car selon elle, les cailloux sont la conscience éternelle du monde.

Je l’ai rencontrée dix minutes après que je sois arrivé à Edenwood.
Elle est appuyée contre la vitrine d’un diner baptisé Chez Joe’s du nom de son fondateur en 1965. 
Malgré la douceur du temps, elle porte un manteau d’hiver et un bonnet bariolé grossièrement tricoté avec des fins de pelotes. Elle tient entre ses mains un caillou de la forme, de la couleur et de la taille d’un étron d’un Bouvier des Flandres. Elle le tient aussi serré que s’il était un bébé de deux heures.

Elle plisse les yeux et m’observe avec intensité. Comme si elle voulait me harponner de ses deux pupilles de tanzanite.
Son stratagème des paupières serrées fonctionne. J’ai un instant d’hésitation et elle m’interpelle :
- Toi !

Pour le principe je balaye la rue déserte du regard.
- C’est à moi que vous parlez ?

Elle hausse les épaules et ne prend pas la peine de répondre à ma question.
- Job a un message pour toi.
- Job ?

Elle approche son caillou en forme d’étron près de son oreille une trentaine de seconde. Durant tout ce temps, je la vois hocher la tête, doucement, lentement, comme si elle écoutait attentivement un message qu’on lui délivrait à voix basse.

La chose au fond de moi, ou le flair, ou la voix de Dieu appelle ça comme tu veux me dit qu’elle a quelque chose d’important à me confier. À mon propre sujet. À propos d’Abby. À propos de tout.

Je la regarde faire. Après tout il ne me reste plus que du temps à perdre. Et j’en ai beaucoup.

- Job me dit que tu ne devrais pas être là. Que tu n’aurais jamais eu venir là.
- Et pourtant…

Elle porte à nouveau Job à son oreille.
- Job me dit que tu dois partir. Tout de suite.
- Et pourquoi je partirais ?

Sonya grimace une moue me signifiant qu‘elle n’en avait rien à foutre.
- Je crois que je vais rester quand même un peu, si Job le permet.
- C’est pas mon problème ça.

Je m’apprête à la laisser là mais je me ravise. Sonya pourrait être mon premier portrait d’Edenwood. Ma première prise.
- Je vous offre un café ou autre chose?

Sonya hésite un instant :
- Vous êtes pas un violeur ou un truc du genre ? 
- J’ai une tête à ça ?
- Laissez-moi mes illusions.

Je pousse la porte du diner qui carillonne. Sonya et moi nous asseyons au fond de la salle déserte. C’est une quinqua qui vient à nous, nonchalente, en tenue de serveuse rouge et blanche. Elle pose deux mugs face à nous et nous sert en café.
- Salut Sonya. Comment va Job aujourd’hui ?
- Il est pas trop bavard.
- Mmmm. C’est peut être le temps qui veut ça.
- Les temps sont bizarres, Michèle.
- Qu’est-ce que je vous sers? La tarte aux myrtilles est pas mauvaise aujourd’hui.
 
Sonya hoche la tête en signe d’approbation, la serveuse pose son regard sur moi et je passe commande d’une part de tarte d’un signe de tête aussi.
Michèle s’éloigne en faisant trainer ses sabots de plastiques sur le carrelage avec le bruit d’un chien qui lèche le fond de sa gamelle. Je remarque une tache brune sur l’épaule droite de son uniforme.

- Sonya, c’est ça ?
- Wow… Edenwood accueille un devin aujourd’hui.
- Je voulais juste engager la conversation. Ne…
- Tu n’as rien à foutre ici.
Elle me dit ça sur le ton désabusé d’un guichetier des chemins de fer qui m’annoncerait que j’ai raté mon train.
- Et c’est votre caillou qui vous a dit ça ?
 
Elle me reprend aussitôt, agacée.
- C’est Job qui m’a dit ça.
- Job c’est…
 Je désigne le caillou en forme d’étron de Bouvier des Flandres qu’elle ne lâche pas.
- Job est le maitre de tous. Enfin, dans le coin en tout cas.
- Le maitre des cailloux ?
 
 Je me dis que cette femme déraille sérieusement. Je me dis aussi qu’elle fera un putain de bon portrait.

La chose au fond de moi, ou l’intuition appelle ça comme tu veux me dit que Sonya a toute sa raison. Que Job est le maitre des cailloux.

Je laisse Sonya venir. Je sais qu’elle a des choses à dire et qu’elle a envie de les dire.
- Tu sais depuis combien de temps les cailloux sont sur cette terre ?
- Quelques millions d’années j’imagine.
- Tu te trompes, Garret.

Je ne cache pas ma surprise :
- Je peux savoir comment vous connaissez mon prénom ?
- C’est Job qui sait. Job sait tout.
 
Sonya enchaîne :
- Les cailloux, les pierres sont là depuis toujours. Ils sont là, partout. Ils écoutent, ils ressentent, ils voient le monde depuis toujours.
- Et vous pouvez leur parler ?
- Ils me parlent. Et pour ta gouverne, je n’ai pas besoin de leur parler. Ils savent.
 
Michèle revient avec deux parts de tarte aux myrtilles. Sonya se tait et adopte un air de conspirationniste.
La serveuse s’éloigne et nous attaquons nos tartes en silence, Sonya ne lâchant toujours pas Job.

- Et…
- Les pierres nous parlent tout le temps. Mais nous ne savons pas les écouter. 
- Comme vous ?
- Comme moi, oui. Pour ceux qui savent, ceux qui ont le don, toutes les vérités sont révélées. Mais toi…

Sonya pointe une petite cuillère aussi menaçante que maculée de jus de myrtille.
- Mais toi, tu es aveugle. Et sourd. Tu ne veux pas voir ni écouter. Tu ne devrais pas être là. Tu devrais partir. Vite ! Tout de suite. Ta place n’est pas là.
- Elle est où ?
- Ailleurs !
- Ailleurs où ? À Yumington ?
- Que veux tu que j’en sache moi ?
- Demandez à votre… À Job.

Sonya renifle et me considère :
- T’es donc plus idiot que tu en as l’air. Tu crois franchement que les pierres répondent à ce genre de questions ?
- Ce n’est pas le cas ?
- Ça dépend.
- Alors demandez le lui.
- Il ne veut pas le dire. Il dit que tu sais. Mais que tu es un imbécile sourd et aveugle.
- Pas très courtois…

Sans attendre la fin de ma phrase, Sonya se lève et quitte la table.
 En sortant du resto, elle me lance une dernière fois que je ne devrais pas être là. Que ce n’est pas bon que je sois là. Pas bon du tout. Pour personne.

Michèle la serveuse vient à ma table et me demande si je veux autre chose. Je lui réponds que non.
 
- Vous êtes nouveau à Edenwood, vous.
Elle a cet accent trainant des habitants de BeachBay.

- Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
- Sonya. Tout le monde la connaît à Edenwwod.
- Elle est un peu…
 
Je fais tournoyer mon index sur ma tempe. Michèle se coince un sourire énigmatique entre les lèvres.
- Elle n’est pas méchante. Vous verrez. Vous la rencontrez sûrement si vous restez un peu dans le coin. Je vous apporte l’addition ?

La chose au fond de moi ou ma petite voix intérieur hurle au fond de moi que je ne devrais pas être là, que je ne devrais pas être là, que je ne devrais pas être là. En boucle.

Je croiserai à nouveau Sonya plus tard, comme la serveuse à l’accent de BeachBay me l’a prédit. Et elle aura un nouveau message de Job à me délivrer.

A suivre…

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