Pour la rentrée, la presse est consignée …

La visite de François Hollande à Orléans a été un cas d’école. Les journalistes, tenus à distance, n’ont eu accès qu’à son discours officiel.

La directive avait été adressée aux rédactions la veille, en fin d’après-midi, sous forme de communiqué de presse : les journalistes qui avaient fait une demande d’accréditation pour couvrir le déplacement de François Hollande au collège Jean-Rostand, dans le quartier de l’Argonne, à Orléans, devaient impérativement être entre 7h45 et 8h15 sur place, soit une heure avant l’arrivée du cortège présidentiel. Les retardataires n’auraient, précisait le courriel, pas accès à l’établissement. Bref, mieux valait ne pas rater la sonnerie de rentrée…

Une fois sur place, le ton — sécuritaire — est donné. Même avec leur badge nominatif autour du cou, distribué dans la cour de l’école par la préfecture ou les services de l’Elysée en fonction de la proximité de travail avec le média représenté — local ou national –, les journalistes sont fouillés à l’entrée du bâtiment situé à l’arrière du collège, et tous les sacs sont placés dans un couloir dans l’attente du passage de deux policiers du RAID, dont l’un est accompagné d’un chien.

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Dans l’intervalle, alors qu’un café est mis à disposition de la bonne cinquantaine de journalistes présents — les Parisiens ont sans doute dû quitter la capitale aux alentours de 5 h 30 — on apprend que seule une poignée de journalistes de la presse écrite et pas davantage de photographes — soit cinq à sept personnes en tout et pour tout — sont autorisés à suivre le président lors de son passage dans l’école primaire du Nécotin — située en face du collège — une fois qu’il aura franchi le portail du collège. Brouhaha, consternation et contestations courtoises de quelques journalistes, et principalement ceux de la presse régionale habitués à faire leur travail dans des conditions normales. Certains quittent d’ailleurs sans attendre le collège puisqu’empêchés de travailler. Le service presse de l’Elysée nous dit même que, finalement, tout bien pesé, nous serions tout aussi bien avisés de rester toute la matinée dans cette salle, plutôt que de rejoindre, à partir de 11 heures, la salle polyvalente du collège dans laquelle le Président doit s’exprimer. Une salle ouverte cette fois à l’ensemble de la presse et aux enseignants, mais « où il fera 50°C et où vous serez mal installés », dixit le service de presse.

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En d’autres termes, un journaliste peut très bien couvrir aujourd’hui un déplacement présidentiel, sans même jamais percevoir le haut du crâne du chef de l’Etat…

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Pour celles et ceux qui ont décidé de rester, la difficulté revient alors à se mettre d’accord, et donc à désigner un journaliste de la presse nationale qui fera le compte rendu de la visite présidentielle à ses confrères — impressions, verbatim, ambiance, anecdotes, petites phrases, etc. –, tandis que la presse régionale doit également adouber son représentant. Pour les illustrations idem, un photographe devra partager ses clichés avec l’ensemble de ses confrères.

La parole unique

Dans le jargon de la communication élyséenne, on appelle cela, depuis quelques années déjà, le travail en « pool ». Les questions d’angle, de ligne éditoriale, de sensibilité politique et personnelle, sont gommées au profit d’une parole unique, avec, à la clé, une sorte de discrimination qui ne dit pas son nom puisque c’est, sans surprise, localement du moins, le média le plus « influent » qui emporte le droit de suivre le président dans l’école puis au collège … enfin, le droit de courir derrière le Président Hollande à distance raisonnable, sans avoir évidemment la possibilité de lui poser la moindre question. Donc de faire son travail. À force de négociations, et de diplomatie, apostrophe45 finit néanmoins par se trouver une petite place dans le « pool » du collège. Toujours ça de « gratter ». Et on promet, en échange de cette faveur, d’être très discrets au fond la classe…

De 8 heures à 9 heures, RAS. Coupés du monde dans une salle transformée en rédaction sommaire, les journalistes patientent, consultent leur téléphone, discutent, travaillent, sans même savoir si François Hollande est arrivé. Le contrôle des sacs par le chien du Raid apporte une courte distraction.

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9 heures passées de quelques minutes, la responsable du service de presse qui officie depuis le début de la matinée forme les rangs et appelle les représentants du Pool 1 à la suivre, reconnaissables à un second badge (rouge) superposé au premier. Sans perdre une seconde, les « heureux élus » saisissent alors leur matériel et disparaissent au pas de course dans les couloirs du collège. C’est reparti pour une nouvelle heure d’attente pour les autres qui n’ont d’autre perspective que de guetter le retour de leurs confrères.

Certains continuent de se demander ce qu’ils font là…

Certains continuent de se demander ce qu’ils font là… même si chacun a bien compris qu’une nuée de journalistes amassés dans une classe autour d’un Président offrirait des images bien peu exploitables pour les JT et les journaux. Dans ce cas, pourquoi une telle invitation ? Pourquoi ne pas mettre à disposition des médias qui le souhaitent une banque d’images, à exploiter ou pas, puisque aucun travail personnel n’est possible…

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Au compte-gouttes, quelques profs du collège, qui s’étaient inscrits la veille pour assister au discours de François Hollande, montrent le bout de leur cartable et franchissent le SAS de sécurité. Leur présence inespérée permet de réaliser quelques interviews… et de tuer le temps. Retour enfin des émissaires du premier « pool » et départ sans attendre des représentants du second — « le pool jaune ». Le partage des informations commence à se faire.

Las d’être cloisonnés dans cette salle, quelques journalistes trouvent au bout d’un couloir une porte qui donne sur la cour du collège. De loin, ils peuvent enfin entrevoir un bout du cortège présidentiel. Rien d’exploitable journalistiquement mais au moins, on reprend pied avec la réalité du moment…

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11 heures, tout le monde est autorisé à rejoindre la salle polyvalente dans laquelle une tribune a été installée pour le discours du président. Les journalistes sont à nouveau « parqués » comme du bétail dans un petit coin de la salle, encadrés par un cordon de sécurité, ce qui ne manque pas de provoquer la surprise des profs et personnels du collège. François Hollande, entouré des élus locaux et de Najat Vallaud-Belkacem, prend donc place à la tribune sur fond bleu, et entame un discours de près de 40 mn.

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À la fin du discours présidentiel, le service de presse revient à la charge en proposant un troisième Pool, photographes uniquement, pour prendre quelques clichés du président montant dans sa voiture… Au débotté, un petit groupe s’empresse de quitter la salle pour immortaliser l’instant.

11H45, fin de la visite officielle de François Hollande, la dernière de son quinquennat. Pour les journalistes présents, reste un discours et quelques images partagées. De la communication ni plus ni moins sans valeur ajoutée. Ou si peu.

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A. G.