Le discord linguistique et la formation du moi,
Language Discord and the Formation of My Self

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Jan 19 · 7 min read

Keigo Nishio

« Quel est ton nom est quels sont tes pronoms personnels ? — Je m’appelle Keigo et mes pronoms sont he/him/his ».
Mes premiers jours de ce semestre étaient pleins de cet échange. À chaque fois que je me présentais, surtout dans des lieux « gender-friendly », on m’a demandé de dire mon nom et mes pronoms préférés. Je sais que cela est la manière dont les anglophones montrent leur respect pour la diversité de genre. Mais, à chaque fois que je disais « he/him/his », la maladresse me frappait parce que je me sentais comme si l’indication de ce pronom fabriquait un moi qui était loin de qui je suis vraiment.
En japonais, on n’utilise pas souvent les pronoms personnels. Quand on mentionne quelqu’un, on dit simplement son nom. S’il est claire de qui on parle, on n’indique même pas le sujet de la phrase. Par conséquent, je ne me sentais jamais concerné par mon pronom personnel avant d’être venu à Yale. Quand je parle japonais, je peux être qui je suis, c’est-à-dire, le moi qui n’est mentionné que par son nom propre et indépendant de la catégorisation linguistique.
En parlant des langues européennes, je ne peux pas éviter de fixer mon identité de genre. Je dois être catégorisé comme « he », « she » ou « they ». Ça me trouble parce que je ne sais pas ce qui me fait appartenir à une certaine catégorie vers une autre. La biologie me classe comme un homme, mais je ne veux quand même pas me fixer à une de ces catégories. Je voudrais suspendre ma décision jusqu’à ce que je sache certainement ce qui me fait tomber dans une certaine catégorie. Pourtant, les langues européennes ne me permettent pas de prendre mon temps. Je dois avoir une réponse préparée à cette question à trois options avant que je me présente. J’utilise « he » parce que c’est l’option la plus simple. Je ne le déteste pas, mais je ne suis pas encore sûr si c’est le meilleur choix.
Je crois que ce que je suis dépend du contexte. Le moi social varie selon la personne à qui je parle, ce que je veux montrer de moi et selon les attentes que je pense que mes compagnons ont pour moi. Mon identité social a un vast potentiel dont quelques parties restent encore à découvrir, même par moi. Je veux toujours être ouvert à ce potentiel, particulièrement quand je parle avec quelqu’un que je viens de connaître. Pourtant, les pronoms de genre restreignent ce potentiel. Une fois que je dis que mon pronom est « he », je dois parler comme quelqu’un qui mérite le pronom « he » et les autres vont me traiter comme quelqu’un qui appartient à la catégorie de « he ». On dirait que même si ceux qui parlent japonais ne se soucient pas des pronoms personnels, ils me parlent aussi d’une façon affecté par leurs préjugés de genre. Mais, en parlant japonais, j’ai l’autonomie d’éviter cette fixation sur mon identité de genre. De l’autre côté, c’est impossible d’éviter cela quand je parle une langue européenne et dans ce sens, le genre a un impact sémantique plus fort sur mes conversations en anglais. Ce que je dis commence donc à signifier plus que son sens littéral. Mes mots sont équipés des nuances implicites de genre.
Je ne veux pas dénoncer la culture d’indiquer les pronoms de genre. J’apprécie les efforts des gens à Yale de respecter la diversité de genre. Néanmoins, les caractéristiques de la langue restreignent et affectent notre interaction linguistique. Parfois, la langue restreint la gamme sémantique de ce qu’on peut signifier potentiellement par ses mots. Parfois, la langue ajoute des sens implicites inutiles à nos conversations. La langue est un enchaînement invisible. On est confiné inconsciemment par les caractéristiques structurelles de ses langues et incapable d’exprimer ce qu’on veut dire tel qu’il est.
Le discord entre la langue anglaise et mon identité formée par la langue japonaise symbolise l’importance d’apprendre des langues étrangères. En apprenant des langues étrangères, nous pouvons réaliser à quel point les langues que nous utilisons déterminent le mode de notre expression. Bien que j’aie révélé mon mécontentement avec l’anglais, une langue qui me force à fixer mon pronom et mon identité, l’anglais me permet aussi de me rendre compte des limitations du japonais. Par exemple, le japonais a des règles strictes quant au changement d’expression selon la relation entre les locuteurs. Ces règles mènent souvent à un système de séniorité qui est parfois tyrannique. En apprenant l’anglais, j’ai pu réaliser que le système de séniorité n’était pas absolu. Face au discord entre nos langues maternelles et les langues étrangères, nous pouvons élargir notre possibilité pour le mode de pensée et d’expression. Ça nous donne des façons plus libérales pour déterminer notre identité.
Parce que la langue a un fort impact sur la façon de pensée et expression, il est dangereux de permettre à une seule langue de dominer n’importe quel domaine, y compris le féminisme. Dans L’Invention des femmes, Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí, une féministe nigériane, soutient que les européens ont imposé des conceptions de genre aux sociétés africaines qui n’avait pas eu ces conceptions jusqu’à la période coloniale. La diversité linguistique est essentielle pour former un environnement qui ni restreint ni uniformise le potentiel des gens de penser, s’exprimer et former une identité. Sinon, les préjugés linguistiques non seulement dévasteraient l’identité des gens mais également déformeraient la réalité d’une culture entière. Le discord linguistique est une opportunité de réfléchir sur l’impact des langues que nous utilisons et d’élargir notre possibilité intellectuelle.

“State your name and gender pronouns.” “I’m Keigo and my pronouns are he/him/his.”
The first few days of this semester were full of these types of exchanges. Each time I introduced myself, especially in “gender-friendly” spaces, I was asked to state my name and gender pronouns. I understand this is how English speakers show their respect for gender diversity. However, whenever I said “he/him/his,” I felt awkward because my indication of gender pronouns labeled me as someone far from who I really am.
In Japanese, people do not often use gender pronouns. When we mention someone, we simply say that person’s name. If it is clear who we are talking about, we do not indicate the subject of the sentence. I never cared about my gender pronouns before coming to Yale. When I speak Japanese, I can be who I am, that is, someone who is mentioned only by its proper noun and independent of linguistic categorization.
When speaking European languages, I cannot avoid fixing my gender identity. I must become someone who is categorized as either “him,” or “her,” or “them.” It troubles me since I do not know what gender category I belong in. Biology classifies me as a male; however, it does not make me want to fix myself to one of the categories. I wish to suspend my decision until I am convinced of what should categorize me. Nonetheless, European languages do not allow me to take my time. I must prepare my answer to the three-option question before I introduce myself. I use “he” since it seems the most straightforward way. I don’t hate it, but I am not yet sure whether it is the best choice.
I believe that who I am depends on context. My social self varies depending on whom I talk to, what I want to show about myself, and what I think my companions expect from me. My social identity has vast potential, in which there are some parts I have not yet discovered about myself. I want to always be open to this potential, especially when I talk with someone whom I first meet. Nonetheless, gender pronouns restrict this potential. Once I say that my pronoun is “he,” I have to talk as someone who deserves the “he” pronoun, and others will treat me as someone who fits into the “he” category. One may say that even if Japanese speakers do not care about gender pronouns, they, too, talk with me in a gender-biased way. However, when speaking Japanese, I have the autonomy to avoid the fixation of my gender identity. On the other hand, it’s impossible when speaking European languages, and in this sense, gender has a stronger semantic impact on my conversation in English. What I say begins to signify more than its literal meaning: my words are equipped with implicit gendered nuances.
I do not mean to denounce the culture of indicating gender pronouns. I appreciate Yalies’ efforts to respect gender diversity. However, the characteristics of a language restrict and affect our linguistic interaction. Sometimes language restrains the semantic range of what one can potentially mean by his/her words. Sometimes language adds unnecessary implicit meaning to our conversations. Language is an invisible fetter: people are unconsciously confined by their language’s structural characteristics and incapable of expressing what they want to say.
The discord between the English language and my identity formed by the Japanese language symbolises the importance to learn foreign languages. By learning foreign languages, we realise how the languages we use determine the mode of our expression. Although I revealed my discontent with English, which has forced me to fix my gender pronouns, English also made me realise the limitations of the Japanese language. For instance, the Japanese language has strict rules on switching expression depending on the relationship between speakers. These rules often can lead to a tyrannical seniority system. By learning English, I realised that a seniority system was not absolute. Faced with the discord between our mother tongue and foreign languages, we can widen our possibility for the mode of thinking and expression. It gives us more ways to determine our identity.
Since language has a strong impact on the way people think and express themselves, it is dangerous to let a single language dominate over any field, including feminism. In The Invention of Women, Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí, a Nigerian feminist, argues that Europeans imposed gender conceptions on African societies which had not had such conceptions until the colonial period. Linguistic diversity is essential in forming an environment that does not restrict or uniformize people’s potentiality for thinking, expression, and identity formation. Otherwise, linguistic bias would not only devastate one person’s identity but also distort the reality of a whole culture. Linguistic discord is an opportunity to reflect on the impact of the languages we use and to enlarge our intellectual possibility.

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