🇨🇵 Pourquoi le wax est BIEN un tissu africain ?

Suite à de nombreux articles et vidéos révélant que le tissu “wax” ou “pagne” n’est pas africain (mais hollandais ou indonésien ou chinois, au choix), nous avons assisté effarés à la montée de ce sujet. Bien qu’à notre humble avis, ce soit un débat inutile, sa récurrence nous a obligé à reconnaître l’intérêt qu’il suscite.

Nous allons donc vous exposer pourquoi, à notre avis, le wax est bien un tissu africain d’un point de vue symbolique, historique et surtout économique !

Toutefois , nous tenons à préciser que nous avons été obligés de joindre ce débat pour plusieurs raisons :

  • par pure subjectivité : car, ceux qui “dénoncent” que le wax n’est pas africain, sont en général eux-mêmes pas africains ou tout simplement font leur commerce de se distancier d’un pagne africain dont “ils ont marre” et/ou qui reflète une image “inauthentique, arriérée, appropriée à tout va” et SURTOUT digne de la plèbe populaire, pas de “vrais amateurs éclairés”. Etant nous-même des serviteurs avérés de ladite plèbe et promoteurs d’une majorité de créateurs usant du wax .. on avait pas trop le choix, à vrai dire.😅
  • par honnêteté intellectuelle : parce que le sophisme simplifié de “une origine = une identité” nous irrite depuis bien trop longtemps sur plein d’autres sujets. Il est donc temps d’attaquer de front par des arguments et un raisonnement pragmatique.
  • parce que l’essentiel de la valeur de cette “polémique” réside, comme souvent, dans la “sensationnelle surprise” et la “choc value” que produit la “révélation” de l’origine ou la domination des marques “étrangères”. Alors accrochez vous bien, on va envoyer du lourd nous aussi !
  1. L’argument d’origine et le symbolisme associé
Voyez-vous un plat allemand 🇩🇪OU américain 🇺🇸 ? ©Buger Joint Edmonton

Un peu d’histoire s’impose donc, en prenant l’exemple du célèbre Hamburger. Ce plat est aujourd’hui indéniablement le fer de lance de la “fast food” culture et par extension de la “gastronomie” américaine. Toutefois, le Hamburger est un plat créé au départ en Allemagne , donc Allemand d’origine!

Tout comme le Berliner pour Berlin, le “Hamburg-er” fait référence à la ville de Hambourg en Allemagne. Il a ensuite été probablement apporté par des immigrés allemands, puis popularisé aux USA. Un peu comme les soldats ghanéens ont été les premiers à rapporter du batik indonésien, qui leur plaisait tout simplement, puis sont devenus populaires en Afrique.

La simple révélation de cette information peut vous faire passer pour un érudit (ou ennuyeux “je-sais-tout”) mais prouve un point important : l’origine initiale, ou même le mécanisme de propagation, est plus un point de discussion anecdotique qu’une base de définition de l’identité. Cela est vrai qu’on parle de gastronomie ou de textile, encore plus quand on parle d’individus. Assez basiquement, je vous invite à essayer de convaincre qui que ce soit autour de vous qu’un hamburger est un plat allemand, bon courage ! C’est tout comme essayez de limiter un Malien qui a grandi en France dans une “case” en tant que “Malien d’origine”, “non Malien”, ou“toubab” pour les plus affectueux en Afrique. C’est possible, argumentable mais simpliste car très très loin de la réalité complexe d’une identité.

Pour en revenir à notre sujet donc :

“Le tissu wax est autant hollandais/javanais que le hamburger est allemand” .

Et cette anecdote historique/gastronomique va plus loin qu’une simple comparaison fortuite. Rokhaya Diallo a développé un argumentaire similaire, mais avec la ratatouille, sur ce même sujet du wax !

Nous prenons l’exemple du “Burger” car c’est aujourd’hui l’un des emblèmes officieux de la culture américaine, au même titre que le tissu wax est en train de devenir l’un de ceux de la culture africaine. Il ne s’agit donc pas seulement de penser historiquement, mais de reconnaître la prépondérance de l’usage et l’association dans l’esprit entre un objet et une culture. Il est donc important pour toute personne qui veut valoriser la culture africaine de reconnaître, respecter, voire utiliser la place indéniable du tissu wax dans l’esprit de tous autour du monde, pas juste en Occident mais bien aussi en Afrique et partout ailleurs. Il est probable que si vous montriez un pagne en wax à un Japonais, il pense automatiquement que c’est un tissu d’Afrique. Cela peut être contesté d’un point de vue historique, mais ne saurait changer l’image associée au dit tissu. Et il serait dommage d’ignorer ou pire snober un tel avantage dans l’esprit commun. Car l’histoire peut servir la constitution d’une identité. Mais l’histoire à elle seule peut rarement lutter contre des associations quotidiennes dans un esprit.

Il est donc tout aussi absurde de demander à un Africain de renier le pagne parce qu’“il vient de Hollande” que de rétorquer à un Américain que McDonalds s’approprie de la gastronomie allemande !

Notre position chez Afrikrea.com est donc qu’il vaut mieux se servir de cette association pour marquer facilement les esprits. Puis, une fois que l’on a suffisamment de “capital de marque”(capacité à générer plus de revenus sur tout produit du simple fait d’être associé à une marque connue) , on peut travailler pour élargir cette place et ce qui y est associé. Le changement vient de l’intérieur bien plus souvent que de l’extérieur, peu importe la violence ou la répétition des stimuli. Attendons donc d’avoir une société aussi importante dans l’esprit des consommateurs que McDonalds, pour élargir les symboles associés à notre culture.

Bien sûr, vous me direz : “mais McDonalds est une société américaine tandis que VLISCO est une société hollandaise”… ce qui nous amène à ce fameux argument économique.

2. L’argument économique

©Sonnette Centerblog

Voici comment la plupart des détracteurs du wax représentent généralement les sociétés hollandaises ou chinoises vendant du “tissu non africain” : des néo-colonialistes manipulant de pauvres africains aliénés (qui ignorent leur histoire et leur culture) … 😏

Tout d’abord cette vision omet une réalité importante : tous les tissus wax ne sont pas faits en Hollande ni en Chine, mais certains sont faits en Afrique, par des sociétés africaines, aux employés africains.

On peut évidemment citer UNIWAX en Côte d’Ivoire et GTP au Ghana (même si les sociétés appartienent au groupe VLISCO), mais aussi, CICAM au Cameroun, SOBETEX au Bénin, SONITEXTILE au Niger, ou encore BATEXCI au Mali. Et ces sociétés souffrent dans leur développement, pas seulement de l’importation chinoise (qui tue aussi le groupe VLISCO), mais le plus souvent d’une consommation insuffisamment régulière par la population.

Il y a donc du “Wax Africain” car fait en Afrique, fait par des Africains et pour des Africains, qui deviennent des dommages collatéraux de la chasse aux sorcières actuelle.

Dans le cas de BATEXCI que nous connaissons mieux étant Maliens, nous avons appris que la régularité des achats était un tel sujet que les pagnes qui se vendaient le plus étaient ceux faits pour les événements : élections, journée de la femme etc.. Cela démontre à quel point ces industries ont besoin de soutien par une consommation plus forte et régulière, pas le contraire.

Du coup, une “dénonciation” généraliste du wax pourrait aggraver la situation déjà difficile des rares initiatives africaines.

Et comme on a promis de la “choc value”, poursuivons le raisonnement par l’absurde : imaginons un monde où plus personne n’achète du wax, spécifiquement du wax hollandais ou chinois.

Il est important de rappeler que ces sociétés, étant très industrielles, ont souvent plus d’employés en Afrique qu’ailleurs. Par exemple VLISCO en a 2 fois plus en Afrique (1800)qu’en Europe. Si la société venait à disparaître, il y aurait donc mathématiquement plus de victimes en Afrique qu’en Europe.

Et ça c’est sans compter une autre réalité : ces groupes industriels reposent sur un réseau extrêmement large de grossistes, semi-grossistes et revendeurs. Par exemple, pensez à Chateau Rouge à Paris ou au marché Dantokpa de Cotonou. Et vous visualisez alors bien que l’essentiel de ces revendeurs sont d’origine ou basés en Afrique, et font ce métier souvent depuis des décennies. Dans cette hypothèse de la fin des “néo-colonialistes”, on souhaite donc la perte de revenus et d’emplois par milliers d’Africains et d’Africaines, sur le continent mais aussi partout ailleurs dans le monde !

Malheureusement les chiffres ne sont pas publics, mais il est objectivement impossible de ne pas réaliser que bien que produit par des sociétés étrangères, l’essentiel de la chaîne de valeur du wax est africaine.

Des employés aux clients en passant par les grossistes, boycotter le wax ferait plus de mal aux Africains qu’à tout autre population.

Au passage, il est bon de se rappeler que le “boycott” ne marche pas d’un point de vue économique, et encore moins sans un mouvement de changement pour le porter, comme l’a démontré Freakonomics .

Mais, si vous persistez à boycotter le wax, pour des raisons de goût simplement, pas de soucis ! On a près de 300 produits pour vous dans notre sélection “Tout sauf le wax!” sur Afrikrea.com, faites vous plaisir .

Un petit échantillon de la sélection “Tout sauf le Wax!” sur Afrikrea.com

3. L’argument de traditions et d’usage

Tout Africain qui a grandi en Afrique, même en partie, pourra vous illustrer la complexe mais profonde relation qui le lie au wax. Il était omniprésent et nécessaire pour fluidifier la machine sociale, ou donner à mes tantes un peu de liberté économique. Mais il faut reconnaître qu’en dehors des fêtes, je n’étais pas à l’aise pour en porter pour de multiples raisons. Personnellement, quand j’étais à Bamako, le wax était un “vieux tissu populaire”, comparé à notre trésor national : le Bazin (qui est aussi fait en Allemagne le plus souvent). Pour autant, le jour où j’ai appris que le wax n’était pas fait en Afrique (simplement parce tout le monde voulait le “hollandais”), j’étais en colère.

En colère que “l’on nous vole encore ce qui nous appartient”. En colère que l’on puisse me traiter d’ignorant quand je portais un vêtement arborant du wax, même si je trouvais la tenue superbe et que l’on me couvrait de compliments. Et c’est cette colère qui ressurgit à chaque fois que l’on me dit aujourd’hui que le wax (ou le bazin d’ailleurs) n’est pas africain. Car oui, ces tissus font partie de mes traditions, je me suis senti fier d’être Africain en les portant. Et j’espère bien un jour contribuer à ce que ces tissus permettent à de plus en plus de Noirs d’être fiers et s’enrichir !

Il est donc hors de question que pour des technicalités historiques, on nie mon attachement et celui de millions d’Africains à nos traditions.
Ce tissu wax a été, est et sera toujours le notre, point à la ligne.

Mais bref, soit, revenons à des arguments “objectifs” et “rationnels”.

Il y a un argument récurrent et relativement pertinent qui m’irrite également : “le wax étouffe les tissus traditionnels locaux comme le Bogolan du Mali,le Kenté du Ghana (proche du Kita ou du pagne Baoulé de la Côte D’Ivoire), le Faso Dan Fani du Burkina Faso , le Ndop du Cameroun, l’ Aso-oké ou Gelé du Nigeria , le Raphia de Madagascar, le Chiromani des Comores le Shuka Massaï du Kenya, le Kilim d’ Afrique du Nord ou les tricots de laine Xhosa ou le Shweswhe d’Afrique du Sud.”

L’argument est pertinent car personne ne s’opposerait à une réutilisation massive et une réappropriation de ces tissus locaux. Il est vrai qu’il faut soutenir, en achetant par exemple, ces tissus traditionnels. Du coup, si vous cliquez sur n’importe lequel de ces noms vous aurez une sélection sur Afrikrea.com de produits comportant ces tissus (ou s’en inspirant) ! 😉

La pertinence de l’argument est cependant toute relative car cette noble quête est “l’arbre qui cache la forêt”, pour plusieurs raisons pragmatiques :

  • tout d’abord, ces tissus sont souvent très onéreux et difficiles à réaliser, ne serait-ce qu’en temps et fourniture de matière première. Du coup, les produits avec ces temps seront forcément plus onéreux, plus longs et plus durs à trouver que leurs alternatives imprimés!
  • ensuite, il faut accepter et redire fort que le wax est aujourd’hui partie intégrante de la traditions et des habitudes africaines. En tant que Malien, je ne peux imaginer comment ma mère, mes tantes et cousines feraient à chaque mariage ou événement si elles ne pouvaient pas offrir ou acheter du wax. Cette symbolique est d’autant plus important que pour beaucoup d’Africains, les tissus wax démocratisés aujourd’hui font souvent écho à des souvenirs de leurs parents ou grands-parents, y compris dans la diaspora.
  • enfin, le wax a un avantage inhérent indéniable par rapport aux autres tissus africains : la versatilité de ses motifs. Le bogolan par exemple, même en imprimé sur d’autres matières est assez limité en variantes pour être reconnaissable, mais le wax a cette ubiquité qui le rend reconnaissable et mémorable quelle que soit même la matière choisie.

Cette versatilité a d’ailleurs un avantage unique que nous a partagé Anne Grosfilley (docteur en anthropologie, spécialisée dans le textile et la mode en Afrique) : la fédération “panafricaine” que permet le wax !

Quoique l’on fasse, le Kenté sera toujours associé au Ghana, le Bogolan au Mali etc …

C’est parce qu’il n’a pas d’ancrage précis dans un pays ou une culture locale que l’imprimé “wax” arrive à avoir cette force identitaire, à travers tout le continent africain et même dans sa diaspora !

Si vous voulez en savoir plus sur toutes les significations, subtilités et la riche histoire de ce fameux tissu africain , nous invitons donc à lire Wax&Co ! Par exemple, vous pourrez y lire les passages qu’on adore sur la signification donnée à chaque imprimé par les Nana Benz puis les femmes africaines, montrant que l’appropriation du wax est si profonde qu’on a pu en faire un support de langage africain !

Pour finir, essayer naïvement de pousser les Africains ou Noirs à les consommer par simple “conscience” ou “solidarité” c’est faire fi de la praticité ou juste des goûts de chacun au nom du supposé “conscience noire ou africaine” … bon courage aussi !

Le meilleur résumé que l’on peut trouver pour conclure ce point est l’une des réponses à ce débat inutile par l’un des fers de lance de la mode africaine , notre chère Maureen de Nanawax :

Pour conclure, à notre sens, le tissu wax est bel et bien africain car c’est l’un des plus vibrants exemples d’appropriation par les Africains, qui a un écho mondial. Le wax est africain car il est fait pour les africains, parfois par les africains, (parfois non) mais quasiment toujours vendu par eux. Et en bonus, le monde entier l’associe à notre culture, il serait donc suicidaire d’un point de vue économique de le dénigrer ou le renier, et fallacieux au possible de lui refuser une africanité qui s’est construite au fil des décennies.

Il nous reste encore beaucoup de chemin à faire pour que cette appropriation bénéficie entièrement aux Africains, mais cela n’arrivera que si l’on consomme et vend plus de wax, pas le contraire. Tout comme pour la musique, il nous appartient de nous battre pour que cette tendance mondiale du wax ne soit pas un éphémère effet de mode dont nous nous éloignons, mais une vague qui porte la culture africaine dans son ensemble vers de nouveaux sommets historiques, économiques et symboliques.

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