Le solaire, ou l’impasse du développement durable en Afrique

Dans un post publié sur LinkedIn le 20 juillet 2017 et intitulé, Énergie solaire en Afrique : quelles politiques publiques ? [1], Paul Alainet, membre du Centre d’Expertise pour le Développement Durable en Afrique (CEDDA) [7 ➞ Lire la réponse], se félicite de l’euphorie africaine vers le solaire, alors que cette ruée vers la technologie photovoltaïque préfigure une nouvelle impasse pour le développement économique et social des pays africains, à l’instar de toutes les politiques de l’offre qui prévalent sur le continent depuis la décolonisation. Le débat s’articule pourtant autour d’une question simple : de quoi a besoin l’Afrique et ses populations à croissance exponentielle, d’énergie en grande quantité et rapidement, ou d’énergie essentiellement propre ?
La technologie dépassée du cristallin
La ruée vers le solaire que décrit Paul Alainet [1] ne tient ni à l’abondance ou à la gratuité de cette source d’énergie en Afrique, ni aux besoins en électricité de la majorité des pays africains, mais simplement à la réorientation de l’industrie européenne du solaire vers ce continent pour les seuls intérêts industriels et financiers d’un secteur en panne. Pour faire vite, le marché européen depuis qu’il est privé de ses subventions (300 milliards d’euros en Allemagne, par exemple) ne permet plus d’assurer la croissance des entreprises de ce secteur et la rentabilité des investissements engloutis dans l’euphorie des EnR. La panique a gagné cette bulle potentiellement en état de surproduction, avec les conséquences que l’on suppose en matière de perte d’emplois, déjà si rares dans le vieux monde. L’Afrique apparaît donc comme l’aubaine pour y écouler, avec l’aide de banquiers soucieux de créer de la dette souveraine et des agences de coopération en mal d’influence, les technologies dépassées du cristallin (silicium) qui sont à la base de la majorité des programmes en cours. Ce n’est donc pas en raison d’une vision stratégique mûrement élaborée que les pays africains se tournent vers le solaire, mais par pur opportunisme budgétaire, puisque la contrainte des financements l’emportant (y compris sous la forme de dons pour briser les dernières réticences, comme pour la centrale de Zagtouli au Burkina Faso) [2], ils ne peuvent pas opter pour d’autres modes de production, pourtant beaucoup plus conformes à la structure de leurs besoins domestiques et industriels.
Un chantage à la pollution
L’argument écologique procède du même raisonnement. Il s’agit avant tout de préserver la zone de confort des pays industrialisés qui ne veulent pas compromettre la stabilité de leurs économies avec des réductions trop fortes de leurs niveaux de pollution (ce fut en gros le tour de passe-passe de l’Accord de Paris, que les pays africains ont signé pour partie à leur détriment, sous prétexte qu’ils seraient les premières victimes du réchauffement climatique, dont le monde entier sait qu’il est d’abord “importé” en Afrique comme partout ailleurs dans le monde sous-développé !) [3]. L’empreinte écologique de l’Afrique est mineure, voir dérisoire [4], et le sera encore dans 30 ans lorsque la population de la plupart des pays africains aura doublé, mais on fait à ce continent un chantage à la pollution, en mobilisant des ressources politico-intellectuelles sans précédent, alors que la voie des énergies renouvelables (encore un terme scientifiquement impropre, car la première caractéristique du solaire est d’être une source d’énergie intermittente) est un frein au développement des pays africains, qui n’ont pas besoin d’électricité essentiellement propre (ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils doivent polluer inconsidérément leur environnement), mais en abondance et rapidement. Une fois encore le vieux monde raisonne sous les tropiques comme s’il s’agissait encore et toujours de lui et de ses préoccupations, alors que l’ampleur et la rapidité des phénomènes en cours en Afrique sont tout simplement sans précédent. Ainsi doubler sa population en l’espace de 40 ans là où le vieux monde a mis deux siècles, ou encore fournir de l’électricité à un marché ex nihilo dont la demande croît à deux chiffres…
Le solaire, un luxe en Afrique
De ce double point de vue, l’article de Paul Alainet est tendancieux et contribue à vulgariser le récit “mythologique” d’une Afrique enfin sauvée par l’alliance miraculeuse entre des nouvelles technologies (en partie déjà obsolètes) et ce qui était jusqu’ici considéré comme un handicap insurmontable du continent, le soleil. La question que devraient se poser les pays africains, sans présumer que le solaire soit la panacée, est : Quelles politiques publiques pour l’énergie en Afrique ? Presque tous les pays africains sont en déficit électrique, ont un parc de centrales à flamme en mauvais état, présentent une très forte croissance de la demande et pâtissent de réseaux de distribution incohérents et défectueux (à quoi sert de produire si on perd la moitié de cette production en route ?). Paul Alainet épouse simplement le point de vue des politiques de l’offre, qui elles-mêmes épousent les seuls intérêts des multinationales du secteur, au détriment d’une politique de la demande, qui elle épouse d’abord les intérêts des utilisateurs, et qui impose une vision globale incluant, et dans cet ordre, les économies d’énergie (isolation, pour ne pas jeter l’électricité par les fenêtres), les besoins réels en quantité et en qualité des différents segments du marché, la modernisation des vecteurs de transport et la définition des modes de production tenant compte de tous les effets d’économie circulaire (création de filières industrielles locales, nationales ou régionales, transferts de technologie, emplois…).
De ce dernier point de vue, l’option défendue au nom des multinationales du secteur photovoltaïque, conduit à une impasse : l’Afrique a besoin de beaucoup d’énergie et rapidement, là où le solaire ne peut proposer qu’une énergie certes propre, mais si lentement et à quantité si faible qu’il est impossible de rattraper le déficit existant et encore moins d’anticiper les besoins galopant à la vitesse de la démographie africaine. En clair, pour les consommateurs, et surtout les plus pauvres d’entre eux, l’option solaire est un luxe qui les condamne à vivre au quotidien des délestages allant croissant, dont ils supporteront derechef seuls les coûts, alors que ce devrait être aux industriels défaillants de prendre leurs responsabilités financières et aux États de contraindre ceux-ci à le faire systématiquement…
Aucune étude sérieuse ne compare les capacités de production d’une centrale photovoltaïque avec une centrale à flamme de dernière génération, y compris au charbon (que des pays comme l’Afrique du Sud, le Sénégal, le Ghana ou le Kenya intègrent dans leur mix énergétique) [5], sur une durée de l’ordre de 30 à 40 ans. Le jeu est trop facile de comparer le prix de revient du kWh des vieilles centrales qui fonctionnent en Afrique avec une centrale photovoltaïque flambant neuve au commencement de son cycle de production ! Or si ces études n’existent pas ou sont si rares, c’est justement pour priver les pays africains, notamment leurs opinions publiques, des éléments d’information qui leur permettraient de prendre une décision souveraine allant à l’encontre des intérêts immédiats de l’industrie du solaire et des bailleurs de fonds internationaux que le vieux monde appelle à la rescousse pour sauver son industrie des énergies renouvelables, là encore au nom d’un supposé enjeu planétaire dont la gravité est inversement proportionnelle à l’évolution négative en bourse de la bulle spéculative des EnR, à deux doigts de faire pschitt…
La cruelle vérité du facteur 10
Les symptômes de ces manipulations sont nombreux. Ainsi des appels d’offres, dont aucun n’ose mettre en concurrence le solaire et les autres sources d’énergie, car, à part le critère écologique (ce qui n’est même pas certain), tous les autres facteurs plaident, pour le cas spécifique de l’Afrique, en faveur des sources d’énergie fossiles. Si la vision stratégique qui est censée présider au lancement d’un appel d’offre prenait vraiment le parti du consommateur final, cet appel d’offre ne devrait pas porter sur la technologie de production, mais uniquement sur des quantités à produire selon un temps donné au meilleur prix (y compris en incorporant le coût des éventuels dommages sociaux ou environnementaux, pour ne pas reproduire les erreurs de cette autre politique de l’offre qui prévaut en Afrique avec la main libre laissée à l’industrie internationale de l’extraction minière).
Pour imposer par la “force” l’option solaire, il faut même en venir à contredire les principes de la commande publique, comme c’est le cas, par exemple, dans le cadre de l’exécution du PNDES au Burkina Faso où, pour répondre aux injonctions des bailleurs de fonds et couper court aux critiques portant sur l’orientation stratégique à la base de ce nouveau plan de développement, le gouvernement burkinabè est contraint d’en passer par la procédure de gré à gré — aller vite pour placer tout le monde devant le fait accompli, puisqu’une fois construite personne ne songerait à détruire une centrale, même parfaitement inutile ! Que peut bien cacher la suppression du principe de concurrence, par le prix et par la technologie, sinon une manipulation servant des intérêts qui ne sont pas ceux du consommateur final, pourtant censé être au cœur de toute politique publique en Afrique plus qu’ailleurs, sans compter que les sommes ainsi dépensées ne peuvent plus l’être pour financer des projets réellement porteurs d’avenir !
Pour faire vite, une centrale solaire photovoltaïque coûte 2 fois plus, produit 4 fois moins et dure 2 fois moins longtemps qu’une centrale à flamme optimisée, dont le niveau de pollution n’a rien à voir avec les centrales toujours en service et pour des décennies encore en Europe, aux États-Unis, en Chine ou en Inde. On dira certes que les choses évoluent et que les rendements, ou encore les capacités de stockage, augmentent petit à petit, confondant pour les besoins de la cause le rendement de la cellule avec le rendement du module, lequel ressemble plutôt à un père tranquille. Mais de toute façon l’Afrique n’est pas vraiment concernée par ce qui se passe dans les laboratoires, puisque son rôle est de recycler toutes les technologies obsolètes qui font de la résistance pour rentabiliser des investissements dépassés, ce qui lui interdit de produire aucun effort d’audace et d’innovation à partir d’inventions pourtant disponibles sur le marché.
Au lieu de parler de puissance installée (kWc), qui est l’unité de prédilection des ingénieurs de production et de leurs calculs, parler d’énergie produite (kWh) (à défaut de parler d’énergie distribuée !) [6], qui est la seule valeur qui compte pour le consommateur final, en particulier s’agissant du nombre d’heures de délestage qu’il devra supporter du fait des erreurs stratégiques que les dirigeants africains sont en train de commettre et que cautionnent une cohorte d’experts. Ce faisant, l’opinion publique verrait que l’énergie produite par le solaire à puissance installée équivalente représente à peine un peu plus de 10 % (le facteur 10 de tous les physiciens du monde à ce jour) de l’énergie produite par une centrale à flamme, laquelle à un rendement de l’ordre de 85 à 90 % lorsqu’on lui fournit le bon combustible et qu’elle est normalement entretenue.
Pour un investissement quasiment 2 fois supérieur, on obtient donc à peine un peu plus de 10 % de ce qu‘on obtiendrait avec un investissement inférieur de moitié pour une centrale brûlant du gaz, du charbon ou du pétrole ! Sans même parler du problème du maintient de la puissance en service pour une centrale solaire (jusqu’à -19 % de la puissance installée, y compris dans des zones à l’ensoleillement exceptionnel comme les déserts) et de la déperdition de puissance dans le temps (1 % par an, sauf à remplacer les modules défaillants au fur et à mesure, et par conséquent à en intégrer le coût dans tous les calculs, notamment de prix du revient du kWh…).
Autrement dit, sur 25 ans, dans le pire des cas, cette centrale verra sa capacité de production réduite de 44 %, là où une centrale à flamme continuera à produire sans presque aucune variation de quantité ! Si ce n’est pas un marché de dupes, ça y ressemble fort. Et pour quels intérêts, sinon de ceux qui en Afrique et dans les multinationales ont organisé cette frénésie en faveur du solaire…
Sanctionner les faux calculs
Pour se convaincre de la réalité de cette manipulation, il suffit lors de la négociation des contrats (les fameux PPP dont l’Afrique découvre subitement les vertus, avant d’en goûter l’amertume au quotidien…) avec les opérateurs privés de fixer des pénalités pour sanctionner les écarts entre les quantités promises et les quantités réellement livrées (ce qui est la seule chose qui devrait intéresser les États au nom du bien-être de leurs populations). En premier lieu, il faut imposer contractuellement non seulement la publication mensuelle des quantités réellement produites, mais surtout un contrôle indépendant de ces données. En second lieu, par période de trois mois, les sanctions contractuelles doivent comporter une pénalité à taux fixe à chaque défaut constaté et une pénalité à taux proportionnel tenant compte de la quantité totale du manque à livrer et du nombre de défauts sur la période concernée, avec un coefficient d’aggravation au fur et à mesure du vieillissement de la centrale. En troisième lieu, le prix de rétrocession éventuelle des équipements à l’issue de la période d’exploitation doit être modulé à la baisse en fonction des capacités réelles de production de la centrale concernée. Selon ces conditions contractuelles, qui reviennent à faire supporter au producteur les défauts de sa production et non plus au consommateur, il est à parier qu’aucun partenaire privé ne maintiendra son offre en l’état, établie sur des calculs volontairement erronés et dans le seul but de vendre de l’équipement sans aucune garantie de service pour le consommateur final.
Si l’on factorise ce déficit structurel de production et que l’on neutralise le fait qu’une partie des équipements photovoltaïques est financée par des dons, on obtient un prix du kWh produit bien supérieur au prix plafond fixé par les sociétés nationales de distribution d’électricité (60 FCFA par kWh au Burkina Faso, par exemple), ce qui fait du solaire la source d’énergie la moins avantageuse pour l’Afrique et son développement, mais la plus juteuse pour tous les affairistes qui pullulent dans ce secteur aux allures de miracle économique.
Le trompe-l’œil du développement durable
Et là encore, il faut se départir de cet autre trompe-l’œil intellectuel que l’on nomme le développement durable, où l’on semble pour la générosité du geste mettre la charrue avant les bœufs : que vaut le vœu pieux du développement durable sans le développement tout court ? On demande à l’Afrique de faire ce qu’aucune nation industrialisée n’a jamais fait, voulu ou pu faire, apprendre à marcher sans tomber sur les genoux ! Ce n’est pas l’Afrique qui a mis le monde dans cet état d’urgence climatique, mais c’est à l’Afrique que l’on demande, notamment à travers des politiques énergétiques suicidaires, de faire le sacrifice de son développement pour que les citoyens du vieux monde continuent à jouir des dividendes de leur développement égoïstement destructeur — on privatise les bénéfices et on mutualise les pertes ! Ainsi après la traite des nègres, la colonisation, le déséquilibre des termes de l’échange (autre mot technique pour désigner les politiques de l’offre qui vident le ventre de toutes les terres d’Afrique), voici le développement durable et ses chaînes idéologiques où la politique énergétique défendue par les partisans du solaire sape tout simplement les bases d’un développement autocentré en créant de nouvelles dépendances écologiquement correctes.
Lire aussi ➞ “La souveraineté intellectuelle, ce défi de l’Afrique au monde mondialisé” in Afronova • 17/07/2017
Profiter, mais ne pas dépendre du solaire
Pour son développement tout court et pour répondre à ses besoins massifs et urgents en électricité, l’Afrique doit faire l’impasse sur les technologies solaires actuelles et se concentrer sur les technologies à base fossile qui représentent, pour les 30 prochaines années, la seule option du point de vue de l’efficacité et de l’efficience. Profiter du solaire, mais ne pas en dépendre au point de ruiner son propre développement uniquement pour préserver la croissance des actuels pays industrialisés, voilà le cas de conscience qui s’offre à l’Afrique et que les partisans du solaire voudraient résoudre en occultant le fond de la problématique. On pensait ce temps révolu où l’on disait à l’Afrique “tais-toi et marche”, mais voilà qu’à la faveur des risques qui pèsent sur l’industrie européenne des énergies renouvelables, on fait passer comme une lettre à la poste une injonction impérative pour un acte de solidarité environnementale…
Pour l’illustration du propos, partons d’une situation de vie concrète. Votre femme enceinte, prise des premières contractions, vous demande par téléphone de la rejoindre pour assister à l’accouchement de votre premier enfant à 300 kilomètres de l’endroit où vous vous trouvez. Deux moyens de locomotion s’offrent uniquement à vous : un vélo 100 % écologique et une voiture diesel dite “France-au-revoir”. En fait, à supposer que vous ayez l’âme d’un père, il ne devrait pas y avoir vraiment de choix… L’Afrique est aujourd’hui ce père de famille auquel on propose un vélo 100 % écologique qui éventuellement lui vaudra les félicitations de quelques passants au teint pâle, mais qui lui fera manquer à coup sûr l’accouchement de sa femme, laquelle ne comprendra jamais qu‘il l’a laissée seule pour épargner à la planète quelques grammes de CO2, alors que le moindre père la morale écologique du vieux monde en produit 10 fois plus par heure, et pour des causes beaucoup moins nobles.
Sauf qu’en l’occurrence avec l’option solaire, ce n’est pas aux reproches dociles d’une femme sur son lit de couche qu‘on aura affaire, mais à la colère de centaines de millions de jeunes, pesant 60 % de la population totale d’un continent, qui viendront demander, et pas les mains dans les poches, des comptes sur l’état de désœuvrement dans lequel les a laissés le choix de la propreté écologique au service d’intérêts purement étrangers…
Le solaire, un choix idéologique
Si l’on avait demandé à la Chine de se priver du charbon, elle n’aurait jamais décollé ! De même, elle n’aurait pas atteint ce niveau de développement si elle avait sacrifié au maintien à distance du confort de tous les Occidentaux qui voulaient qu’elle restât un Orient exotique sans ambition industrielle. Car s’il y a une seule matière première, présente en abondance dans le sud du continent (et sans doute ailleurs, mais sans possibilité de le mesurer puisqu’aucune recherche n’est faite et à dessein), que l’Afrique pourrait exploiter sur son sol même, c’est le charbon comme source d’énergie à brûler dans des centrales de dernière génération, à faible coût de production et à faible niveau de pollution, et avec la mise en place d’une filière énergétique majoritairement africaine [3]. Pourquoi y renoncer uniquement pour permettre aux pays industrialisés de prendre le temps d’accommoder leur empreinte écologique sur le dos des pays les plus pauvres de la planète ?
Le solaire est donc un choix résolument idéologique, dicté par des intérêts étrangers à l’Afrique et technologiquement inutile. L’Afrique doit attendre la prochaine génération de moyens de production d’énergie, notamment la technologie du nucléaire à fusion (pour le coup une énergie renouvelable et permanente, à l’image d’un soleil sur terre, et de surcroît opportunément propre…), dont l’Allemagne vient de tester en 2016 son premier réacteur expérimental… Est-ce un hasard, l’Allemagne, le chantre mondial du solaire et de ses applications photovoltaïques ? Il est temps que l’Afrique ouvre grand les yeux, en particulier ses intellectuels, et ne se trompe pas d’enjeu énergétique — pour le moins qu’elle ne confonde pas l’avenir d’un continent de plus d’un milliard d’habitants avec les intérêts immédiats d’une petite bulle qui cherche avant tout à préserver ses positions boursières.
Les politiques de la demande, une révolution copernicienne
À l’exception des pays arabes avec le pétrole, et pour des raisons historiques et géo-stratégiques dont l’Afrique ne bénéficiera jamais, aucune politique de l’offre n’a jamais développé aucun pays pauvre, ce que la Chine de Mao a immédiatement intégré, y compris pour le financement de son développement entièrement appuyé sur les ressources de ses diasporas et sur une stratégie autocentrée. Depuis la fin de la colonisation, sous les traits de faux espoirs d’eldorado, les politiques de l’offre servent à vider et non pas à remplir de richesses l’Afrique, le trompe-l’œil des taux de croissance mirobolants ne servant plus aujourd’hui à cacher l’échec des politiques de développement tout court. En fait, comme dans le cas spécifique de l’énergie, le taux de croissance des pays africains est d’abord indexé sur la courbe des profits des multinationales et de leurs relais locaux sans que les populations n’en profitent à juste hauteur. Faire de la croissance et faire du développement ne sont absolument pas synonymes malgré les efforts de désinformation déployés par l’armada des officines internationales qui en tirent leur substance depuis la fin de la colonisation.
Comme l’Afrique aurait dû savoir différer la mise en valeur de ses gisements d’or en ne les bradant pas au tout-venant des industriels de l’extraction minière, pour attendre que le cours soit à 3 000 ou 4 000 $ l’once, ce qui ne saurait tarder, elle doit aujourd’hui avoir le courage et la lucidité de renoncer au solaire pour privilégier une politique de la demande autour d’un mix fossile hybride, sans négliger quelques options technologiquement très audacieuses, y compris à base solaire, dont elle pourrait être le laboratoire… En matière d’énergie comme ailleurs, les politiques de l’offre sont une impasse dont l’Afrique doit sortir en réalisant tant qu’il en est encore temps sa révolution copernicienne : placer l’usager au cœur des politiques publiques, comme le font dans la Sillicon Valley tous les designers des multinationales qui nous épatent avec leurs produits informatiques, et imposer des politiques de la demande où l’agriculture et son industrialisation doit primer sur tous les impératifs catégoriques du commerce mondial et de ses relais commerçants à l’échelle locale.
La politique énergétique doit suivre la même inflexion radicale, ce qui revient pour employer un (gros) mot, qui fera certainement plaisir à tous les tenants du souverainisme africain usant actuellement leurs nerfs sur le FCFA, à l’indigéniser, au bon sens de ce terme. C’est le projet qui doit appeler le financement et non pas le contraire, dans un monde à l’endroit où le consommateur de services publics est la seule boussole qui doit orienter les politiques publiques et leurs mises en œuvre par les États africains, sous le contrôle de la société civile. Si l’Afrique ne veut pas se tromper d’enjeu énergétique, au point que certains États en situation d’extrême précarité financière, à l’instar du Burkina Faso, sont en train de sacrifier leurs capacités de développement à une vision aliénée du solaire et de ses applications photovoltaïques, il est urgent de débarrasser le débat autour de l’énergie de ses composantes émotionnelles.
Pour paraphraser Léopold Sédar Senghor à propos des pilotes d’avion, c’est une chose que d’éprouver de la fierté à constater qu’en Afrique on produise enfin de l’énergie avec cette “calamité” que représentait jusqu’ici un soleil de plomb, mais c’en est une autre que de se sentir définitivement rassuré, en arrivant chez soi, de savoir compter sur l’efficacité d’un bon vieux groupe électrogène débitant à suffisance l’électricité nécessaire à garantir une nuit de fraîcheur et de confort à toute sa famille. Cette fierté a une certaine légitimité, en partie assise sur un sentiment de revanche de voir le monde développé considérer ce qu’il a si longtemps dénigré, au point d’en faire aujourd’hui une source non négligeable des profits à venir de son industrie des EnR, pour autant la politique énergétique du continent se doit de tenir compte de facteurs objectivement beaucoup plus importants dans le choix de son offre de moyens de production énergétique.
Une armée d’avocats du diable
La dernière leçon à tirer de l’article de Paul Alainet revient à constater et à déplorer une nouvelle fois l’insouveraineté dans laquelle est entretenue l’Afrique par le soin de cercles internationaux d’expertise qui agissent comme les lobbyistes des pays développés et de leurs entreprises multinationales. De ce point de vue, et par-delà même la connotation par trop religieuse de cette expression dont il ne faut retenir ici que la force d’image, ce qui manque à l’Afrique en face de ce que certains appellent le complot des bonnes intentions ourdi par les nations industrialisées, c’est une armée d’avocats du diable qui ne permettent plus, comme tous les bien-pensants de la cause écologique le font à longueur d’article, que l’on canonise des solutions qui prospèrent d’abord sur la dissimulation d’information et que les principales intéressées, les populations africaines, paient par les pires sacrifices au quotidien, tandis que dans les “paradis” développés, on perfectionne chaque jour le moyen d’en tirer un supplément de profit et de confort.
Lire aussi ➞ “La souveraineté intellectuelle, ce défi de l’Afrique au monde mondialisé” in Afronova • 17/07/2017
Et dans ce combat à mort qu’il doit livrer, cette sorte d’avocat, intrépide autant qu’incorruptible, a l’avantage face à toutes les superstitions modernes qui enfument même les cerveaux les moins configurés, de camper avec des armes assez sommaires, l’impertinence, l’esprit critique, le doute ; ce qui peut se ramener à cette disposition d’esprit prétendument la mieux partagée au monde, a fortiori aussi en Afrique parmi ces millions de laissés-pour-compte de la croissance extravertie dont les intellectuels devraient avoir pour mission de porter haut les frustrations, le bon sens.
Muriel Berg
Conseil stratégique, marketing, design global
blassocies@yahoo.fr
[2] En l’espèce, pour créer cette bulle du solaire (ou plus généralement des EnR) en Afrique qui voit les multinationales du secteur se lancer dans une course folle, balayant la souveraineté des États dont les élites sont trop heureuses de se partager la manne miraculeuse, les bailleurs de fonds internationaux et les agences de développement qui sont à l’origine de ces dons ou quasi-dons jouent le rôle des banques centrales pour le marché de la finance mondiale. Par définition, une bulle spéculative est un marché truqué, dont la logique n’a rien à voir avec l’économie réelle, avec les besoins des consommateurs, et donc pour l’essentiel orienté vers une politique de l’offre (bulle internet, bulle immobilière…), qui est alimenté par un crédit illimité et gratuit ou quasiment gratuit (le sommet étant atteint avec les taux négatifs, 9 500 milliards de dollars d’obligations négatives en mai 2017). Pour que le système fonctionne, il faut aller vite, très vite, de sorte que même les plus réticents ou les plus avertis se retrouvent pris au piège et qu’il ne soit plus possible de faire marche arrière, sauf à se retrouver déposer sur le bord de la route de la croissance. Voilà pourquoi, au Burkina Faso, par exemple, le gouvernement sous la pression des marchés et de leurs lobbyistes locaux, s’est résolu, sous peine de passer à côté d’une masse de financements à bon marché, à la procédure du gré à gré, transformant les fameux partenariats public privé (PPP), en des partenariats privé public, où la politique publique joue juste le rôle de faire-valoir.
[3] Voir à ce propos la déclaration de Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement, à l’occasion de la COP21, en décembre 2015 : “L’Afrique doit utiliser toutes les énergies, y compris le charbon. (…) Si vous avez deux personnes, que l’une est grosse et l’autre maigre, les deux ont un problème de poids. Mais la solution à leur problème n’est pas la même. L’une doit perdre du poids, l’autre doit en gagner. Les pays industrialisés qui ont pollué le monde depuis si longtemps doivent maigrir. Ils doivent arrêter de polluer autant. L’Afrique n’a contribué en rien au réchauffement. Elle doit donc utiliser toutes les énergies dont elle a besoin pour se développer. Certes, elle doit aller vers un mix énergétique qui intègre le plus d’énergies renouvelables possibles, mais on ne peut pas oublier que les énergies les moins chères sont le gaz, l’hydroélectricité et le charbon.” in Le Monde Afrique • 9/12/2015
[4] Dans une tribune parue in afrique.latribune.fr • 24/07/2017, Binta Touré Ndoye, directrice générale d’Oragroup, constate cette divergence de réalité en écrivant que “malgré le plus faible taux d’émissions carbone au monde (à peine 3% du total mondial), l’Afrique est particulièrement vulnérable à ce bouleversement : on estime qu’avec un réchauffement de 1,5 à 2°C, la sécheresse et l’aridité pourraient rendre entre 40% et 80% des terres agricoles en Afrique impropres à la culture d’ici à 2030–2040.” Le constat est d’autant plus juste que la conclusion qu’elle en tire va à l’encontre des intérêts stratégiques de l’Afrique. Au lieu de plaider en faveur de l’indépendance et de la souveraineté de la politique énergétique de l’Afrique, en exigeant que les pays pollueurs et eux seuls baissent de manière drastique leur niveau de pollution pour laisser à l’Afrique la marge de manœuvre écologique à laquelle ce continent a légitiment droit en menant dans de bonnes conditions son développement, Binta Touré Ndoye préconise une simple politique d’adaptation aux conséquences de cette catastrophe importée. Dans les faits, et selon les conditions fixées par la Déclaration d’Abidjan, cela revient à conformer le modèle de développement africain au cadre dégradé que les nations développées s’entêtent à générer, et dont le sursis à continuer de polluer à haut niveau, pour le confort de leurs populations et le maintien de taux de croissance supportables pour leurs économies, dépend exactement de la réussite des politiques d’adaptation dont on veut persuader le continent que ce serait la seule voie possible de développement. On comprend la mobilisation générale à laquelle participe Binta Touré Ndoye et le groupe bancaire qu’elle dirige “pour canaliser les investissements vers des projets qui permettent de renforcer les capacités d’adaptation du continent”. La directrice générale d’Oragroup est dans son rôle de banquier quand elle souhaite tirer profit d’une opportunité de marché, mais, sans pour autant nier l’importance de l’économie verte, y compris et surtout en Afrique, il est un peu fort de café de prétendre que le destin de l’Afrique consisterait simplement aujourd’hui à être le bon petit élève d’une transition énergétique concoctée et imposée à la COP 21 par le trust mondialisé des nations les plus polluantes…
[5] Ce n’est sans doute pas un hasard que les pays africains qui n’ont pas renoncé à cette option, malgré les terribles pressions au financement exercées par les bailleurs de fonds et les agences de développement, sont pour l’essentiel des pays côtiers. Non seulement c’est un atout pour s’approvisionner en minerai, notamment à partir des pays producteurs d’Afrique australe, mais aussi un facteur important pour une industrie qui consomme une quantité assez importante d’eau. La BAD envisage ainsi de financer une centrale de 1000 MW à Lamu au sud-est du Kenya, un projet de 100 millions de $, preuve que ce n’est pas la question du financement qui prime, mais bien celle de la stratégie énergétique du pays [➞ Agence Ecofin • 30 août 2017].
[6] Louis Edozien, le Secrétaire permanent du ministère fédéral de l’Énergie du Nigeria a affirmé lors du troisième concile national sur l’électricité que “le réseau électrique national produit environ 6 600 MW d’électricité, mais moins de 4 600 MW sont distribués aux consommateurs”, précisant que cette disparition de près d’un tiers de la production nationale est due au manque “d’infrastructures adéquates pour transmettre l’énergie produite”[➞ Agence Ecofin • 20 septembre 2017]. Dans un autre domaine tout aussi stratégique pour les pays africains, de récentes études ont montré qu’à peine la moitié des quantités d’eau potable traitées par la ville de Rome parviennent réellement aux consommateurs, du seul fait de l’état déplorable du réseau de distribution. Illustration de l’absurdité des politiques publiques, en particulier sous partenariat public privé, lorsqu’elles sont orientées vers l’offre et non pas la demande.
[7] CEDDA Afrique. Centre d’Expertise pour le Développement Durable en Afrique. “Nous ne réfléchissons pas dans le même paradigme que Muriel Berg. Nous ne faisons ni de l’idéologie ni de la contestation primaire. Nous ne sommes pas dans la logique de défoulement liée à des frustrations personnelles.”
Bl associés. Il est vrai que le paradigme de ma réflexion est différent du vôtre, pour autant les éléments que j’apporte au débat sur l’opportunité du déploiement du solaire en Afrique ne découlent d’aucune frustration personnelle, sauf à penser que tous ceux qui n’entrent pas dans le cercle étroit de votre orthodoxie le font par carence psychologique et non pas par souci intellectuel.
Que vous esquiviez le débat est une posture qui laisse néanmoins entière la question que je pose : de quoi l’Afrique a-t-elle besoin, et singulièrement ses populations à croissance exponentielle, d’énergie essentiellement propre, ou d’énergie en quantité et aussi rapidement que possible ?
Où est la frustration personnelle lorsque je fais remarquer, à l’instar de Didier Roux dans sa leçon au Collège de France sur l’énergie solaire, que le rendement d’un dispositif photovoltaïque est de 10 % contre 85 ou 90 % pour un dispositif à flamme brûlant du gaz, du charbon ou du pétrole ? Où est encore la frustration personnelle lorsque je constate que, pour l’essentiel, les programmes photovoltaïques en Afrique reposent sur une technologie obsolète et qui fait de la résistance pour des raisons strictement financières, le cristallin à base de silicium ? Où est enfin la frustration personnelle lorsque je fais valoir qu’un dispositif photovoltaïque perd jusqu’à 19 % de son rendement en service et environ 1 % sur la durée par année de fonctionnement, et que ce faisant je préconise que l’on cesse de parler de puissance installée au profit de la quantité d’énergie réellement produite, voire même distribuée pour adopter une vision globale, qui est la seule à intéresser vraiment le consommateur final ?
Pour ma part, il n’entre pas dans mes habitudes de trouver dans la psychologie de mes interlocuteurs les raisons des arguments qu’ils m’opposent, mais plutôt de chercher à savoir en quoi ceux-ci infirment ou confirment mes propres arguments. La force d’une pensée se mesure d’abord à la quantité d’incertitude qu’elle peut supporter, y compris et surtout lorsqu’il s’agit de prendre ou d’orienter une décision, laquelle procède toujours d’un doute, ce qui ne semble pas faire partie des critères scientifiques de votre institution.
À défaut d’un débat qui me paraît pourtant nécessaire dans l’intérêt du continent tout entier, et vu votre crainte devant ceux que j’appelle dans mon commentaire les avocats du diable, je suis contraint de vous laisser à votre excès de certitude, disposition d’esprit qui n’a même pas cours au Vatican lorsqu’il s’agit de canoniser un saint, y compris de notoriété publique…

