Page 55
J’aurais aimé pouvoir dire que tout cela est parti d’un pari alcoolisé avec quelques amis ou d’une expérimentation littéraire murement planifiée mais la vérité, c’est que je me suis fourré là-dedans tout seul et sans raison.
J’étais chez mon libraire en recherche d’un livre pour meubler le premier pont de mai. Mon attention s’est arrêtée sur un petit poche au titre alambiqué. Avant de l’acheter, j’ai comme d’habitude jeté un œil au style de l’auteur en prenant une page au hasard : la 55. L’héroïne du roman y montait au sommet d’un clocher, d’où elle contemplait longuement le monde et ses turpitudes en s’interrogeant sur la pérennité de son histoire d’amour. C’était insipide mais cela a réveillé quelque chose en moi. J’ai refermé le bouquin et suis aussitôt parti à l’assaut de la première église venue pour vivre la même chose qu’elle. Cette expérience inédite m’a procuré un plaisir fou.
J’ai recommencé la semaine suivante en ouvrant un autre livre à la page 55, ce qui m’a conduit à acheter des chaussures dans une boutique à la devanture décatie (j’ai pris soin de respecter ce détail). Même euphorie, même sensation d’avoir offert une nouvelle dimension à mon quotidien.
Très vite, je me suis mis à répéter ce rituel tous les jours. Un coup d’œil à la page 55 d’un roman quelconque détermine ce que je dois faire l’après-midi ou le soir-même. Parfois, il ne s’y passe rien, ce qui me laisse de facto libre. Parfois, à l’inverse, les instructions sont très précises. Je me suis ainsi retrouvé à flâner au bord du périphérique, manger des œufs au plat trop poivrés, attendre deux heures et douze minutes sur un banc ou déclarer ma flamme à une inconnue dans un salon de coiffure. Le livre n’est plus dans ma vie ; ma vie est dans le livre. C’est à la fois excitant et reposant, et cela dure depuis cinq mois.
Ce matin, la page 55 était différente. Le héros y est désespéré et se jette sous une rame de métro. J’ignore s’il doit s’en sortir.
Comme tous les jours, j’ai corné la page 55 et fourré le livre dans mon sac. Je me suis rendu d’un pas assuré à une station de métro à quelques minutes de chez moi, qui se nomme Chandigarh.
J’ai acheté un ticket « Voyage+ » à 12,45 euros. C’est un peu cher mais au moins il est valable pour l’ensemble des zones du réseau ; comme ça pas de surprise. Je suis ensuite descendu sur le quai et j’ai laissé passer un train pour rester seul. Le prochain arrive dans 7 minutes.
La station est bardée de caméras de surveillance, aussi je dois rester le plus discret possible sur mes intentions, sans quoi un agent de sécurité débarquerait immédiatement pour tenter de me raisonner. Je m’approche doucement du bord du quai, en zigzaguant, mon regard faussement absorbé par mon écran de téléphone.
J’y suis.
La pointe de mes chaussures est déjà dans le vide. J’entends des bruits provenant de l’autre quai. Mes jambes flagellent mais je veux sauter sans hésitation. J’espère juste que je pourrai tourner la page.