Clémence Hallé : « La pièce de théâtre Matters fait le pari que l’hypothèse de l’Anthropocène est moins abstraite et écrasante lorsque qu’elle est réincarnée et resituée dans les lieux qui ont permis sa production ».

Par Lucas Tiphine

École Urbaine de Lyon
Feb 10 · 4 min read

Matters est un solo qui cherche à donner forme et corps aux archives de la rencontre inaugurale du Groupe de Travail de l’« Anthropocène » à la Maison des cultures du monde de Berlin. Clémence Hallé, qui a mis en scène la pièce avec l’acteur Duncan Evennou, revient sur cette création présentée en tournée le 19 février 2020 à l’Amphithéâtre culturel de l’Université Lumière-Lyon 2. Propos recueillis par Lucas Tiphine le 5/02/2020.

© Joan de Crane

Comment avez-vous commencé à vous intéresser au champ des recherches sur l’Anthropocène ?

À travers deux évènements qui ont transformé mon rapport aux sciences humaines et aux arts politiques. J’ai commencé à travailler sur l’Anthropocène en 2014, durant mon mémoire de master en Théorie politique sur les questions écologiques à Sciences Po Paris sous la direction de Bruno Latour. Celui-ci m’a proposé de suivre de manière analytique son Programme d’expérimentations en arts politiques. Cette année-là, les artistes du programme avaient reçu comme commande le projet Make it Work, co-piloté par Laurence Tubiana, qui consistait en une simulation au Théâtre Nanterre-Amandiers des discussions de la COP21 par 200 étudiants internationaux. La simulation s’est déroulée six mois avant et sur des hypothèses un peu différentes que celles qui ont guidé les négociations climatiques officielles. En effet, la moitié des délégations étaient constituées par des acteurs non étatiques comme les Forêts, les Espèces menacées, les Organisations non gouvernementales, les Populations d’Amazonie ou encore les Ressources fossiles. Chargée de l’observation et de la recherche sur le projet, j’ai écrit un rapport sous la forme d’une pièce de théâtre avec la dessinatrice Anne-Sophie Milon. La même année, j’ai assisté au colloque-performance Anthropocène Monument aux Abattoirs de Toulouse, conduit également par Bruno Latour, en collaboration avec le sociologue Bronislaw Szerszynski et le géologue responsable du Groupe de travail géologique international sur l’Anthropocène, Jan Zalasiewicz.

J’ai ensuite cherché à poursuivre, dans le cadre d’une thèse, mon exploration de la façon dont le milieu artistique représentait l’hypothèse géologique. Au début de ce travail au sein du laboratoire « Sciences, Arts, Création, Recherches » à l’École normale supérieure, j’ai découvert l’Anthropocene Project de la Maison des cultures du monde à Berlin. L’histoire curatoriale du projet m’a semblé être un terrain propice pour déplier les controverses autour de l’hypothèse de l’Anthropocène et pour réfléchir à la relation entre la représentation artistique, politique et scientifique des questions écologiques.

Dans cette perspective, lors du projet Make it Work, j’avais rencontré l’acteur et metteur en scène Duncan Evennou. Nous avons répondu à une proposition de résidence de création sur le théâtre de l’Anthropocène. Duncan s’est emparé des archives de l’Anthropocene Project que j’avais retranscrites, en rejouant notamment la captation vidéo de la rencontre inaugurale entre les géologues du Groupe de travail sur l’Anthropocène. Nous avons alors décidé d’écrire un script à partir d’une méthode déjà expérimentée durant Make it Work : interpréter la masse des données décrivant l’hypothèse géologique propre au débat sur l’Anthropocène par la transformation des discours des personnages de cette rencontre, et ce en une multiplicité de figures ou de voix qui racontent, chacune à leur manière, une version de l’histoire.

Comment caractériseriez-vous plus précisément la transformation entre la captation vidéo originale et le résultat auquel vous êtes parvenus avec Duncan Evennou dans Matters ?

Matters est un condensé, en une heure, de douze voix de scientifiques qui se sont succédé sur la scène de la Maison des cultures du monde à Berlin. Duncan incarne une multiplicité de personnages qui représentent une succession de versions définissant l’Anthropocène, écrites à partir des discours des chercheurs présents durant l’évènement inaugural. Ce n’est pas à proprement parler une conférence-performance qui viserait à la vulgarisation scientifique. Matters essaye plutôt de favoriser la réflexion sur ce que c’est que la communication scientifique dans une période aussi troublée que la nôtre, où les experts eux-mêmes ont du mal à appréhender toute la complexité des enjeux. La pièce de théâtre Matters fait aussi le pari que l’hypothèse d’Anthropocène est moins abstraite et écrasante lorsqu’elle est réincarnée et resituée dans les lieux qui ont permis sa production. En cela, nous voulions faire part de l’émergence de ce champ de la réflexion écologique, en passant aussi bien par les affirmations que les hésitations ou les maladresses des géologues sur scène.

Avez-vous de nouveaux projets de création en lien avec cette thématique ?

Oui, grâce à Matters, l’Institut français d’Atlanta nous a proposé une résidence de recherches au moment même où la Maison des cultures du monde à Berlin poursuivait l’Anthropocene Project aux États-Unis dans la région du Mississippi. Nous avons profité de l’occasion pour rejoindre leur groupe depuis la ville de Natchez jusqu’à La Nouvelle Orléans. Cette expérience nous a permis de concevoir les premières pistes de Matters 2, notamment à partir des questions liées à la géo-ingénierie du fleuve et de la présence dans la région de l’un des plus grands complexes pétrochimiques. Nous devrions d’ailleurs travailler avec Matthieu Duperrex (1), auteur de Voyages en sol incertain : Enquêtes dans les deltas du Rhône et du Mississippi (Wildproject, 2019) et qui sera vraisemblablement en séjour de recherches à Bâton Rouge au moment de notre prochain terrain dans la région.

Informations pratiques

Date(s) et lieu(x)

Le 19 février 2020 à 18h, Amphithéâtre culturel, Campus Porte des Alpes

Mise en scène de Clémence Hallé, performance de Duncan Evennou et scénographie de Benoît Verjat

Plus d’informations : https://www.univ-lyon2.fr/campus/matters

Notes :

(1) Matthieu Duperrex a participé à plusieurs événements de la semaine À l’École de l’Anthropocène 2020. Podcasts à retrouver ici : https://www.sondekla.com/user/artist/8591/event/replay

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // A Lyon Urban School’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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L’École Urbaine de Lyon (EUL) est un programme scientifique « Institut Convergences » créé en juin 2017 dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir.

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