Habiterons-nous dans des cabanes ?

Sylvain Léauthier
Feb 5 · 6 min read

“Le matin en allant au travail, je passais devant ces campements de migrants “qu’accueille” le XIXème arr. de Paris. Je voyais les descentes de police qui gazaient les tentes et les personnes à l’intérieur (…). Je ne savais plus quoi dire à mes étudiants, quoi penser. Je ne savais plus ce que voulait dire “habiter””.

C’est avec ce témoignage de Philippe Simay, révélateur d’une perte de sens, qu’a débuté la conférence-débat “Habiterons-nous dans des cabanes ?” qui réunissait le 31 janvier 2020, les architectes Frédéric Druot, Cyrille Hanappe et le philosophe Philippe Simay autour de Marie-Hélène Contal, également architecte, qui animait la rencontre.

Comment habiter le monde ?

Et c’est cette expérience de rupture qui a conduit Philippe Simay à travailler sur l’ouvrage “Habiter Le monde” (Coéditions Actes Sud — avril 2019), pour lequel il a parcouru la planète afin d’interroger les personnes sur leur façon d’habiter : “Ils ne parlaient jamais de leur habitat ! Ils parlaient de la relation à la nature, aux autres, au contexte, aux ancêtres. J’ai réalisé à quel point notre conception de l’habiter, centrée sur l’habitat, était pauvre.” Une invitation à considérer l’architecture non plus comme objet mais comme processus et système de relations. Pour Philippe Simay, l’architecture est, elle aussi, touchée par la perte de sens, en restant notamment cantonnée à une conception de l’écologie uniquement environnementale.

Mais comment repenser l’architecture afin qu’elle appréhende mieux l’humain et la relation ?

Les quartiers spontanés pour mieux comprendre

Peut-être d’abord en reconsidérant l’acte d’habiter. L’architecte Cyrille Hanappe, qui a travaillé sur les quartiers spontanés (appelés communément “bidonvilles”), apporte un élément de réponse à cette question, ou du moins un indice : “En Haïti, des milliards de dollars ont été déversés afin de construire des maisons. Mais on s’aperçoit que les habitants ne veulent pas habiter dans ces maisons, ils restent dans les quartiers spontanés”.

Malgré le fait que ce type de quartiers accumule de nombreux désavantages, notamment sa vulnérabilité au feu et aux ouragans, il possède de réelles qualités spatiales, architecturales et sociales qui, non seulement, ne se retrouvent pas dans les centres des grandes métropoles, mais sont parfois recherchées dans les politiques d’urbanisme en occident.

Le corps et la perspective

Mais comment valoriser et améliorer ce type de territoire, qui concentre 25% de la population mondiale ?

“En se focalisant trop la surface minimale ou d’autres éléments purement techniques, on perd la notion de corps”, poursuit Cyrille Hanappe. “Nous avons besoin d’architectures haptiques, ergonomiques, qui soient adaptées aux corps”.

“Nous avons besoin d’architectures haptiques, ergonomiques, qui soient adaptées aux corps”.

“L’architecture n’est pas seulement une surface, c’est une perspective que l’on a au-delà de la fenêtre”, confirme Frédéric Druot. “On travaille pour l’habitabilité du monde, pas pour faire des objets architecturaux.”

Cyrille Hanappe décrit le véritable relevé social qu’il a mis en oeuvre dans la jungle de Calais, en interrogeant les habitants pour leur demander pourquoi et comment ils habitaient ce lieu. “J’ai été frappé par la connaissance et la compétence des habitants, leur conscience des questions spatiales. Il y a une énergie fascinante”, témoigne l’architecte.

Prendre en compte le corps et l’humain, mais également les relations. Une idée qu’exprime le concept porté par le psychanalyste et philosophe français Félix Guattari, l’écosophie (Les trois écologies, Paris, Éditions Galilée, 1989), qui intègre l’écologie environnementale, sociale et mentale dans une écologie globale.

Plaidoyer pour ne pas raser

Considérer l’humain, les relations, et donc l’existant. Et ne plus démolir ?

“Je suis partisan du recyclage total des bâtiments. En construisant de nouveaux bâtiments, notamment en béton, nous agissons comme des criminels”, proclame Cyrille Hanappe.

En effet, 70% des déchets produits en France sont issus du bâtiment et des travaux publics, et la production de ciment produit 7% des gaz à effet de serre au niveau mondial : plus que les camions qui circulent sur la planète et autant que la circulation cumulée de tous les véhicules individuels.

Pour Frédéric Druot, l’assertion ”Il ne faut plus démolir” ne doit pas être un diktat. Pour lui, il faut se poser la question des qualités et des défauts d’un bâtiment ou d’un logement. Qu’est-ce qui fonctionne ? Qu’est-ce qui peut être amélioré ? En bref, faire un inventaire.

Et prendre exemple sur d’autres pratiques à travers le monde : “En Afrique de l’Ouest, on ne construit que sur de l’existant” remarque Philippe Simay.

Comment opérer la sortie du processus industriel ?

Mais sortir du modèle industriel actuel ne se fera pas sans crises et tensions. A l’instar de la voiture, le logement a été l’instrument de l’industrialisation, notamment dans les Trente Glorieuses. Philippe Simay interroge : si un changement de modèle s’opère, “que deviendront les ouvriers du bâtiments ?”

Pour Cyrille Hanappe, le modèle industriel est, de toute manière, destructeur et une architecture qui transforme est pourvoyeuse d’emploi : “La transformation et le recyclage demandent beaucoup de travail manuel et d’intelligence”.

Il faudra donc accompagner ce changement de paradigme en formant et en opérant la transition qui ne sera évidemment pas fluide.

Le matériau et la matière grise

Le bois serait-il une solution pour une architecture résiliente et des logements évolutifs ? Frédéric Druot balaye l’importance des matériaux : “A Paris, on ne veut maintenant que des logements en bois. Mais ce n’est pas une question de matériau, mais d’intelligence. Personne ne travaille sur la question du logement”

“Personne ne travaille sur la question du logement !”

Et Frédéric Druot d’appeler à la mobilisation de l’intelligence des habitants. “On ne s’adresse pas aux compétences” poursuit-il, contant son expérience de concertation menée à Tour Bois-le-Prêtre, qui a permis d’interroger tous les habitants individuellement, en leur demandant d’abord ce qui est satisfaisant, et ensuite ce qui pouvait être amélioré.

“On a travaillé un an avec eux. Au bout de ce travail, nous possédons une connaissance fine de leur compétence, de leur savoir-faire et de leur capacité (…) Cette connaissance pourrait même servir le champ social de manière beaucoup plus large, avec des relais sociaux permettant à ces populations très touchées par le chômage de se réinsérer”, remarque l’architecte.

Habiter des cabanes ?

Pour Philippe Druot, il est important de redonner la capacité aux habitants de construire et de transformer leur habitat, de “donner de la capacité” aux habitants.

Et habiter dans ces cabanes ? “La cabane est un lieu qui nous met en relation avec nous-mêmes. Elle nous expose à nous-mêmes et aux questions que l’on se pose” analyse Philippe Simay.“La cabane n’est pas de l’architecture. Il est peut être impossible d’habiter une cabane”. Et c’est peut-être là son intérêt : “On espère aller quelque part mais on ne sait pas comment y aller. On est dans le désert ; sans logique de fondation, sans capacité de revendiquer une terre comment étant la nôtre….En quête de quelque-chose…”.

Plus qu’un projet, la cabane est donc sans doute une figure, un chemin, celui de la capacité d’adaptation et de la résilience des logements, mais aussi des humains qui y habitent, les construisent et les transforment.


La conférence-débat “ Habiterons-nous dans des cabanes ?” s’est déroulée vendredi 31 janvier aux Halles du Faubourg de Lyon, dans le cadre de la semaine « A l’école de l’anthropocène » organisée par l’École urbaine de Lyon.

L’intégralité du débat est disponible en podcast sur notre plateforme Sondekla

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // A Lyon Urban School’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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