Stéphane La Branche : “Il faut plus de vulgarisateurs”

Sylvain Léauthier
Feb 7 · 7 min read

“Personne ne peut lire un rapport du GIEC !” C’est par cette affirmation étonnante qu’a débuté l’atelier intitulé « Comment lire un rapport du GIEC » avec Stéphane La Branche, sociologue et politologue, chercheur indépendant associé au laboratoire Pacte de Grenoble et coordonnateur de la Chaire Planète Énergie Climat et membre du GIEC-IPCC 2013–2014.

Loin d’être une provocation, cette affirmation contient en effet un principe de réalité : avec environ 3000 pages, des textes issus de champs scientifiques différents ayant leur propre langage et protocoles scientifiques et un format (pdf) qui ne simplifie pas la lecture, les rapports du GIEC ne sont pas destinés à être lus de manière exhaustive par un large public.

Généalogie des rapports du GIEC

Afin de remonter aux origines des rapports du GIEC, Stéphane La Branche aborde, en début de conférence, un point capital : dans les années 1950, il existe un consensus scientifique pour affirmer que les émissions de gaz, produits au niveau de la surface terrestre, ne parviennent pas dans la haute atmosphère. Une mise en perspective historique qui nous rappelle l’état dynamique et évolutif de la connaissance scientifique : ce qui est considéré comme vrai aujourd’hui ne le sera pas forcément demain.

Le premier sujet de préoccupation publique lié au changement climatique intervient dans les années 1960 avec le sujet du « trou dans la couche d’ozone ». Dans les années 1950, l’analyse de relevés au sol réalisés met en effet en évidence des altérations dans cette couche atmosphérique. L’analyse, grâce à des ballons-sondes, de la colonne d’air jusqu’à la stratosphère, confirme ce que des relevés au sol effectués dans les années 50 avaient déjà identifié : une présence notable de CFC et une régression de plus en plus marquée de la couche d’ozone, notamment au-dessus des pôles.

Or, les CFC n’existent pas à l’état naturel. Le lien est ainsi établi : les activités à la surface terrestre « remontent » bien en haute atmosphère, brisant ainsi le consensus scientifique existant. Pour la première fois, les scientifiques démontrent que les activités des humains peuvent donc générer des conséquences climatiques.

La science au service de l’économie ?

Mais la réalité scientifique n’est pas toujours en phase avec l’ampleur du débat public et la prise de conscience politique. C’est, en tout cas, ce qu’a explicité Stéphane La Branche à plusieurs reprises dans son exposé.

Stéphane La Branche au Faubourg des Halles durant l’atelier “Comment lire un rapport du GIEC”

Les années 19060–70 sont marquées par l’explosion du tourisme de masse. Des mouvements de contestation grandissent aux USA, pour lutter contre le développement de projets d’avions supersoniques, qui ont des effets dévastateurs sur la couche d’ozone.

Intervient, alors, un deuxième acteur, économique cette fois-ci : la firme internationale Dupont, détentrice d’un brevet pour la production de fréon (une marque déposée pour commercialiser un type de CFC). Ce brevet expirant en 1979, Dupont va déposer de nouveaux brevets en 1986 pour des gaz qui n’altèrent pas la couche d’ozone.

Dupont s’associe alors aux mouvements anti-CFC, pour mener des actions de lobbying aboutissant à l’interdiction, à la fin des années 1970, de la production et la distribution des CFC sur le territoire américain, alors qu’à l’époque 40% de la production américaine de CFC est destiné au marché domestique.

Étendues plus tard à d’autres pays à travers le monde, ces régulations permettent aux trous de la couche d’ozone de se refermer progressivement.

Déterminer la causalité, l’enjeu-clé

La problématique est bien différente lorsqu’il a fallu démontrer que le co2 rejeté pas les activités humaines était la cause du réchauffement climatique.
En effet, contrairement au CFC, le co2 existe bien à l’état naturel.
Même si cette question préoccupe déjà la sphère scientifique depuis quelques décennies, ce sont les mesures effectuées par les glaciologues, dans les années 60, qui vont permettre de faire avancer la connaissance. Grâce à des prélèvements dans la glace (carottes),les scientifiques vont pouvoir déterminer des niveaux annuels moyens de température, en fonction notamment de la hauteur de neige tombée. La quantité de co2 emprisonnée dans la glace est, elle aussi, mesurée.

Ces mesures ayant étant effectuées depuis 75 ans, il est alors possible pour les scientifiques de mesurer le caractère évolutif de l’association entre présence de co2 et hausse de la température moyenne. Le constat ? A partir des années 1950, l’augmentation de la présence de co2 est associée à une élévation de la température.

Le lien est fait, mais il faudra encore de longues années pour que la prise de conscience politique puisse déboucher sur la production de premiers rapports scientifiques, puis, par la suite, sur le premier rapport d’évaluation du GIEC, en 1990.

Du rapport du GIEC au protocole de Kyoto

Si le premier rapport du GIEC est purement scientifique, avec beaucoup de calculs et de modélisations, les rapports vont se voir adjoindre, au fil des éditions, des parties faisant intervenir de l’économie, du droit international, de la politique. « A partir du 2ème rapport, il y a une ouverture aux autres disciplines : juristes en droit international, économistes…», explique Stéphane La Branche.

La rédaction du premier rapport du GIEC débouche sur la rédaction puis la signature du protocole de Kyoto en 1997.

Stéphane La Branche rappelle, à ce propos, que la Russie a accepté de signer le protocole à condition de pouvoir adhérer à l’Organisation Mondiale du Commerce, rappelant, une nouvelle fois, l‘intrication entre les enjeux politiques, économiques et climatiques.

A la rédaction du 4ème rapport, une rupture s’opère : « Dans les trois premiers rapports, la notion d’adaptation est une réaction. A partir du 4ème rapport, c’est la prospective et la définition de scénarios qui va prévaloir » explique Stéphane La Branche.

Au fil des rapports, la responsabilité humaine sur le changement climatique devient de plus en plus marquée, tout comme les prévisions de hausse des températures qui deviennent de plus en plus alarmistes.

« Il faut plus de vulgarisateurs »

Si l’on constate que les entreprises, comme les Etats, ont mis en place des régulations et transformé certaines pratiques par la réglementation, qu’en est-il des comportements des citoyens ?

Stéphane La Branche rappelle que, des trois acteurs (Etats, entreprises, populations), ce sont les citoyens qui ont le moins contribué à diminuer leur production de gaz effet de serre depuis 15 ans. Alors comment faire prendre conscience aux citoyens de ce que l’on nomme désormais l’urgence climatique ?

Sur cet enjeu-clé, Stéphane La Branche insiste sur le défaut d’information : « Il faut plus de vulgarisateurs, qui comprennent assez bien les enjeux et données scientifiques et qui sont capables de les traduire en informations pertinentes et impactantes » précise t-il.

Pour le chercheur, le combat est de moins en moins une question de science, et de plus en plus une question de société : « Nous ne savons pas faire de vulgarisation, et ce n’est pas notre métier ».

Autre problématique liée à l’information et à la sensibilisation : la place du changement climatique dans les programmes de l’éducation nationale : « Elle est très faible » selon Stéphane La Branche. « Ce qui pose la question de la formation des enseignants ».

L’exemplarité plutôt que la culpabilité

Un constat d’échec : communiquer sur les risques et les conséquences négatives ou alarmistes du réchauffement climatique ne fonctionne clairement pas : « On pense à tort que si l’on informe les personnes qu’on va dans le mur, ils vont agir. Ce n’est pas le cas. Il faut trouver d’autres moyens de communiquer ».

“Il faut trouver d’autres moyens de communiquer”

La voie réaliste semble donc être de traduire la donnée scientifique en information compréhensive, mais non alarmiste ni culpabilisante. Stéphane La Branche évoque, par exemple, des vidéos qui ont été réalisées pour des décideurs politiques intervenant en zone de montagne, rappelant que l’information et les actions doivent être traduites au niveau local, mais aussi l’importance de travaux scientifiques aux niveaux local et territorial.

Ne parlez plus de changement climatique !

Autre piste : mieux prendre en compte le contexte au moment de l’information : « Il est beaucoup plus facile de convaincre un ménage de mettre des bacs de tri lors d’un emménagement que lorsqu’il vit depuis plusieurs années dans celui-ci, avec des habitudes bien ancrées ».

Pour le chercheur, il faut enfin contourner l’objet de la lutte, et utiliser d’autres arguments que le changement climatique : parler, par exemple, des avantages pratiques de prendre les transports en commun (mais encore faut-il qu’ils soient notables), plutôt que dire que prendre la voiture pollue. En bref, mobiliser une sociologie des pratiques et axer les messages sur les enjeux pratiques et individuels, plutôt que sur les questions collectives et morales.

L’atelier « Comment lire un rapport du GIEC » s’est déroulé mardi 28 janvier aux Halles du Faubourg de Lyon, dans le cadre de la semaine « A l’école de l’anthropocène » organisée par l’École urbaine de Lyon.

Pour aller plus loin :

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // A Lyon Urban School’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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