“Là” et “Falaise” de la compagnie Baro d’evel

Compte-rendu de spectacles par Cyrille Roussial, doctorant en arts de la scène à l’Université Lumière — Lyon 2

École Urbaine de Lyon
Feb 25 · 4 min read
©François Passerini/Baro d’evel

La compagnie franco-catalane Baro d’evel invite à considérer ses deux dernières créations, et Falaise, comme un seul et même diptyque intitulé Là, sur la falaise. Ces pièces s’inscrivent en effet dans un même élan : celui de résister à la vision d’un monde où l’humain se dissocierait du reste du vivant. En décentrant son regard et en renouvelant son attention pour appréhender autrement la complexité du rapport à l’autre, cette perspective post-anthropocentrique suppose de réhabiliter la matérialité incertaine des éléments qui composent notre environnement. Une autre réalité, façonnée par la superposition de matières, peut alors se déployer et s’animer selon ses propres potentialités.

Cette capacité d’agir se mesure au regard de phénomènes associant thèmes universels et petites histoires du quotidien, où l’humour peut parfois dédramatiser des situations absurdes dans lesquelles le silence déraisonnable du monde serait trop pesant, et ce notamment grâce à la présence d’animaux qui sont aussi interprètes sur le plateau. En effet, dans ce projet aux teintes opératiques mêlant différents champs artistiques, un cheval et des volatiles interagissent avec les interprètes humains en fonction de l’état émotionnel de ces derniers. Pour reprendre les mots de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, codirecteurs de la compagnie, l’oiseau, par exemple, ne fabrique pas ses émotions, mais les vit instantanément tout en ressentant ce qui se passe en nous : il éveille ainsi ce que nous aurions oublié de percevoir.

Dans le premier volet, , un homme et une femme tentent de continuer à vivre à tout prix dans une boîte immaculée qui se pare progressivement de tonalités plus sombres, comme pour répondre sensiblement au mouvement des vies qui s’agitent et balbutient en son sein. Ces deux personnages partagent le désir tenace de recommencer des actes essentiels, tel que le simple fait de s’exprimer. Gus, le corbeau pie, symbole de croyances et de superstitions, se fait passeur entre les mondes humain et non humain. Espiègle, il empêche Blaï Mateu Trias de lire ce qu’il aurait à dire en s’accaparant ses notes pour les déchirer. En tant que maître de cérémonie, il initie aussi par sa gestuelle un bal improvisé avec les deux protagonistes.

Des micros permettent au duo humain d’enregistrer et de retransmettre sur scène des sensations sobres et intimes, tout en les amplifiant pour mieux nous faire ressentir l’effet de notre propre décentrement. Ainsi nous devenons, à notre tour, le baromètre de l’état d’un monde dont les contours blancs sont dépouillés et grignotés par le noir. Ce faisant, nous nous rapprochons aussi du plus petit dénominateur commun : « ce qui, obstinément, nous parle de , depuis , encore », affirme Barbara Métais-Chastanier, collaboratrice à la dramaturgie.

Bande-annonce du spectacle :

Dans Falaise, la vie qui grouillait est désormais en train de s’agiter ; elle se manifeste dans une scénographie plus concrète, aux allures de cité ou de cimetière en ruine dont les murs obombrés et rugueux ont été noircis. Le retour progressif du blanc sur les façades et les corps qui s’y frottent ou s’y cognent participe à une nouvelle transformation du plateau. Tandis que des costumes s’émiettent, les parois craquellent : des fêlures et des trous parsèment progressivement le décor occupé de toute part.

Neuf protagonistes, un cheval et des pigeons damascènes animent plusieurs cérémonies qui prennent la forme de rituels vécus en famille, en tribu, en foule, où l’on crie, danse et joue bruyamment pour mieux se repérer dans le noir. Ces moments de transe, que l’on pourrait tout autant qualifier de primitifs que de visionnaires, se répondent et parfois même s’entremêlent pour ancrer les mouvements de groupe dans l’engagement du corps tout entier. De par leur investissement collectif, ces individus sont en effet traversés par des états émotionnels qui non seulement traduisent des sentiments comme la joie, la peur ou encore la tendresse, mais aussi racontent leurs envies personnelles, leurs aspirations communes, ainsi que ce pourquoi chacun se sent coupable et impuissant.

Au fil de ces scènes qui prennent la forme de poèmes, les interprètes ne cessent de s’accrocher à quelque chose, ou au contraire disparaissent pour être mieux recrachés aux côtés des débris d’un monde abîmé qu’il s’agit désormais de panser. Ces êtres sont bel et bien décidés à le (réen) chanter en se murmurant des alternatives pour y vivre autrement.

Bande-annonce du spectacle Falaise

Vues en 2018 et 2019 aux 31e et 32e festivals du cirque actuel CIRCa (pôle national cirque, Auch).

a été créé au festival Montpellier Danse. Du 6 au 7 mars 2020 au Théâtre du Blavet (Inzinzac-Lochrist) ; du 17 au 20 juin 2020 au Théâtre des Abbesses (Paris).

Falaise a été créé au festival Grec de Barcelone. Du 10 au 11 mars 2020 au Théâtre Malraux (scène nationale de Chambéry) ; du 17 au 18 mars 2020 au Théâtre Bonlieu (scène nationale d’Annecy) ; du 23 au 30 avril 2020 au Théâtre de la cité (Toulouse) ; du 14 au 19 mai 2020 au Grand T (Nantes) ; du 27 au 29 mai 2020 au Théâtre de Lorient.

En résonance, un mercredi de l’Anthropocène avec comme invités Julie Sermon et Cyrille Roussial :

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L’École Urbaine de Lyon (EUL) est un programme scientifique « Institut Convergences » créé en juin 2017 dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir.

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Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // A Lyon Urban School’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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