Le Petit manuel de collapsologie de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (Le Seuil, 2015) : approximations scientifiques et capitalisme vert.

École Urbaine de Lyon
Sep 24 · 34 min read

Par Philippe Pelletier, géographe et mésologue, professeur à l’Université Lumière Lyon 2.

Philippe Pelletier, Professeur de Géographie à l’Université Lumière Lyon 2, propose une invitation au débat sous la forme d’une lecture critique de l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens : “Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes” paru au Seuil en 2015 et qui, depuis l’été 2018, n’a pas quitté la liste des meilleures ventes en librairie dans la catégorie “Essais et documents”.

Introduction :

Le monde actuel irait vers un effondrement généralisé (collapse en anglais). Telle est l’idée avancée par les auteurs de Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes [1], lequel se présente comme un « rassemblement de travaux épars » pour « nous éclairer sur ce qui nous arrive et qui pourrait nous arriver, c’est-à-dire donner un sens aux évènements », et pour savoir s’il est « possible de vivre un effondrement “civilisé” » [2]. Ce livre constitue désormais un ouvrage-clef pour les personnes qui se réfèrent à la collapsologie ou qui se considèrent elles-mêmes comme des collapsologues. Au-delà de telle ou telle tendance qui peut exister parmi elles, il résume bien leur démarche, leur analyse et leur vision du monde. Du coup, il est l’objet principal de la réflexion qui suit, ce qui n’exclut pas d’autres références ou compléments.

La question environnementale en constitue le cœur. De fait, elle sera la grande problématique du XXIe siècle. Pour la bonne et simple raison que le nombre d’êtres humains continue d’augmenter, avec une stabilisation de 9,8 milliards d’individus pour 2050 selon le scénario médian de la Division de la population des Nations Unies daté de 2015. Et cette croissance démographique pose alors au moins deux questions : celle de la disponibilité en ressources pour vivre et, corollairement, celle de l’occupation de l’espace. Mais le « petit manuel de collapsologie » (PMC) n’aborde la question démographique qu’au milieu de son propos. Il préfère commencer par la question des « limites », en particulier celle des sources en énergie, mettant en arrière-plan seulement la question des pollutions induites.

Confusion entre « limite » et « frontières »

La limite de l’écoumène, ou surface de la Terre habitée par l’être humain, varie considérablement selon les époques : moins en étendue qu’en niveau de densités démographiques. À partir de 1492, les découvertes colombiennes puis la première circumnavigation planétaire (l’équipée Magellan-Elkano en 1522) posent empiriquement une mesure et une connaissance terrestres. La finitude est concrètement vécue et ressentie, d’abord en Europe puis dans d’autres civilisations. Pascal écrit alors que « abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là », tandis que « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » (1670, Les Pensées 205 et 206).

Cette appréhension de la finitude produit en effet chez les penseurs et savants un sentiment de petitesse et d’humilité, mais aussi un besoin d’élargissement (vers les océans, les pôles, les sommets, l’éther…) et d’occupation de l’espace (explorations, densifications, colonisations…). La découverte de nouvelles régions démolit en outre les mythologies traditionnelles : plus il y a de géographie, moins il y a d’histoire.

La téléologie religieuse, proche spirituellement de l’histoire, est ainsi bousculée. Les Églises de toutes obédiences, dont le fondement est par essence mythologique, sont déstabilisées. Elles se dressent contre la science qui spatialise et rationalise. À partir du XIXe siècle, leur téléologie est paradoxalement relayée par la vision comtienne du « progrès » ou par la « philosophie de l’histoire » hégélienne et marxienne.

Après 1945, la notion de finitude migre vers une pensée collective et d’échelle planétaire lorsque les sociétés modernes prennent conscience du risque que font peser sur elles la prolifération des armes nucléaires, en particulier, et les créations techniques en général. La planète Terre est lors peu à peu considérée comme un espace fini où les sociétés humaines imposent leurs marques et joueraient leur survie. Les ressources y seraient limitées et aucune issue spatiale n’existerait.

Le PMC, qui adhère à cette vision, assimile alors la « limite » avec la « frontière » comme le fait l’agronome suédois Johan Rockström auquel il se réfère. Mais une telle assimilation est extrêmement ambiguë. La frontière est, intrinsèquement, une réalisation politique, inscrite sur un espace à partir d’éléments géophysiques (crête montagneuse, cours d’eau, marais, forêt, désert…) : elle est géopolitique au sens fort du terme. Sauf à retomber dans les errements du déterminisme géographique, il faut lui garder ce sens et ne pas considérer, inversement, que toute limite serait une frontière, par abus de langage, mais en réalité par opération idéologique (naturaliser le social).

La frontière selon le PMC et Rockström véhicule en outre l’idée d’un « front pionnier » (la Frontier américaine), c’est-à-dire d’un territoire à défendre, mais dans une veine potentiellement nationale et nationaliste. C’est bien elle que l’on retrouve dans le « débat » sur l’immigration et la « protection des frontières ».

Le PMC opère ensuite un glissement en passant des limites géo-physiques (les « frontières ») à l’idée de disponibilité en ressources et en énergie. Or cette disponibilité n’est pas purement physique. Elle n’est même pas entièrement connue de façon quantitative (nous le verrons à propos du pétrole). Elle dépend qualitativement d’un niveau technique (d’extraction et d’exploitation). Elle est fonction d’un marché (d’une offre et d’une demande), lequel est situé dans un cadre général (un type de civilisation). Les réserves d’uranium ne sont rien au XIXe siècle, elles sont tout au XXIe siècle.

Le PMC évite également de faire la distinction entre ressources non renouvelables (hydrocarbures, minerais…) et renouvelables (eau, biomasse…). Cette distinction est pourtant fondamentale. Ne pas la faire permet, il est vrai, de cultiver catastrophisme et angoisse, ce qui est précisément l’objectif (politique) de certains collapsologues.

Le poker menteur du « pic pétrolier »

On pourrait traiter le cas des ressources renouvelables comme l’eau douce et le bois, ou des problématiques corollaires comme la biodiversité, la sixième extinction des espèces ou le climat, mais continuons à jouer le jeu du PMC et prenons son exemple de ressource non renouvelable qu’il développe en premier : le pétrole.

Il règne à propos des hydrocarbures une vaste opération de poker menteur où figure en bonne place le syndrome du « pic pétrolier » (oil peak). Ce concept désigne le moment où une production de pétrole atteint un maximum puis commence à décliner. Il s’applique à différentes échelles (puits, champ, région, monde entier). Il a été lancé en 1956 par Marion King Hubbert (1903–1989).

Hubbert est un géologue américain qui a participé aux conférences de Lake Success sur la protection de la nature et des ressources (1949). Ces conférences, fondamentales, jettent les bases du futur « capitalisme vert », gestionnaire plus ou moins avisé des « ressources naturelles ». Par le biais d’une modélisation, Hubbert prédit pour 1970 le pic pétrolier pour les États-Unis. La réalisation de sa prédiction contribue à sa notoriété, mais cela avant l’extraction récente des gaz de schistes qui, depuis, modifie la donne aux États-Unis et dans le reste du monde. Hubbert a aussi prévu un pic pétrolier à l’échelle mondiale pour l’an 2000. Mais sa prévision (sa prophétie ?) est un échec. La production mondiale de pétrole atteint en effet une trentaine de millions de barils quotidiens en 2005, et se maintient depuis à ce niveau (avec quelques fluctuations).

Le retard de Hubbert sur son calendrier confirme le « paradoxe de Jevons » selon lequel le progrès des rendements au fil des améliorations ne ralentit pas l’épuisement, mais encourage au contraire sa consommation. La date du pic pétrolier est donc régulièrement annoncée, puis repoussée. Les réserves sont présentées comme fixes, alors qu’elles sont en fait dynamiques. Elles varient selon les découvertes, les techniques utilisées et le type de ressource recherchée. Loin de diminuer, elles augmentent !

L’idée de « pic », qui suggère un déclin inexorable des quantités exploitables, s’apparente à une forme de « déterminisme du stock ». Or l’ampleur réelle d’un tel stock nous est largement inconnue. En outre, ce sont moins les limites géologiques qui déterminent la quantité et la possibilité d’exploitation des réserves disponibles, que le système de relations (politiques, économiques, techniques) dans lequel elles sont mobilisées [3]. L’idée de « pic » ne rend pas compte de l’interrelation dynamique des variables qui composent l’équation visant à identifier le summum des réserves planétaires. Le syndrome du simple « trait sur un graphique » caractéristique des illustrations du pic est pernicieux en ce qu’il remplace un schéma mobilisant plusieurs courbes dynamiques joignant les différents facteurs.

La réflexion sur les réserves de pétrole est d’autant plus difficile à mener que l’estimation du niveau réel de production offre de grandes différences entre les divers organismes internationaux (OPEP, US Energy Information Administration, International Energy Agency…). Les écarts oscillent de un à trois millions de barils par jour, ce qui est considérable ! Autrement dit, on ne sait pas exactement ce que l’humanité extrait comme pétrole… Les calculs ne peuvent donc que proposer des tendances, pas des prétextes à la surenchère.

Quant aux prix du pétrole sur le marché, ils jouent au yoyo. Ils atteignent une centaine de dollars le baril de brut au début des années 1980, pour replonger à moins de 20 dollars en 1988 et remonter à près de 120 au début des années 2010. Or plus le prix est élevé, plus il permet de repousser les limites de l’exploitation — notamment vers des zones offshore (très) profondes ou des types de ressources (pétroles non conventionnels : pétrole et gaz de schistes, pétroles lourds, sables bitumineux), dont l’exploitation devient alors rentable. De nouveaux territoires, pas ou peu explorés jusqu’ici, s’ajoutent aux anciennes régions pétrolières.

En fait, bien malin est celui qui peut dire combien de tonnes de pétrole se trouvent sous nos pieds. Les grandes entreprises pétrolières ou les cartels d’hydrocarbures jouent à cache-cache à ce sujet. Ils n’ont aucun intérêt à dire tout ce qu’ils savent, tout ce qu’ils ont en réserve, car il faut maintenir les prix. Ils n’ont pas non plus intérêt à tout dissimuler, car il faut que le marché fonctionne.

Le raisonnement est valable pour d’autres ressources fossiles comme les minerais. Les prévisions d’évolution annoncées à leur propos par le Rapport Meadows (1972) commandité par le Club de Rome, qui constitue l’une des principales références du PMC, se sont pratiquement toutes révélées fausses.

Hiérarchies comparées des pays extracteurs de minerais entre les prévisions du Rapport Meadows (1970) et la situation actuelle (2015). Les noms des pays soulignés en gras sont ceux de l’estimation en 1970 que l’on retrouve en 2015. Les pays sont classés par ordre décroissant d’importance productive. À part la bauxite, et encore, de façon partielle, toutes les prévisions du Rapport Meadows sont erronées. Source : Meadows Donella H., Meadows Dennis L., Randers Jorgen, Behrens William W. (1972) : The Limits of Growth, a Report for The Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind. New York, Universe Book, 206 p. Halte à la croissance ? Enquête sur le Club de Rome par Janine Delaunay et Rapport sur les limites à la croissance, Paris, Fayard, 1972.

Bien sûr, d’un point de vue théorique, le pétrole n’est pas physiquement inépuisable. Mais sa fin n’est pas pour demain ni pour après demain. Surtout, elle ne doit pas être déconnectée de son contexte technique et économique. Le pétrole n’est pas grand-chose en soi, il est accompagné d’autres ressources, de tout un système de production et de consommation qui se traduira, comme il se traduit déjà, par un tuilage des modes d’énergie, de la même façon que l’humanité est passée de l’huile de baleine au nucléaire en un siècle.

Mais admettons qu’un jour « il n’y ait plus de pétrole », donc plus d’essence. La belle affaire ! C’est sûr, ce serait un beau bazar : mais celui-ci arriverait-il tout de suite, d’un coup (le syndrome de la pénurie propre à frapper le consommateur occidental repu ?), ou bien progressivement ?

Admettons que la fin soit rapide et brutale, l’humanité cesserait-elle pour autant de vivre ? L’humanité s’est bien passée de l’utilisation intensive du pétrole, des moteurs, des automobiles et du plastique pendant des siècles. Certes, des luttes se dérouleraient pour obtenir la dernière goutte d’hydrocarbures, mais n’y a-t-il pas déjà des « guerres du pétrole », comme il y a, bien que moins connues et très peu médiatisées, des « guerres de l’uranium » (comme au Sahel, par exemple) ?

La traction animale pourrait tout à fait se substituer à l’automobile. Ce serait le grand retour du cheval et de la charrette. Cela n’irait pas sans inconvénients (où parquer toutes ces bêtes, qui nettoieraient les rues de leur crottin ?), dont certains seraient plus ou moins attendus (que diront les véganes hostiles à l’« exploitation animale » ?).

Finalement, y aurait-il même « effondrement » ? Assurément non, car le capitalisme (vert) prépare sa transition : par la promotion des biocarburants (donc davantage de cultures et de déforestation) et des voitures électriques (donc davantage de production électrique, et singulièrement électronucléaire). Les vastes étendues du Grand Nord canadien ou sibérien seraient ouvertes à la culture des biocarburants grâce à un réchauffement climatique. Ils permettraient de faire la jonction entre les flux de production et de consommation. L’Amérique du Nord et la Russie dameraient enfin le pion à la puissance montante qu’est la Chine, qui lui monnayerait cependant chèrement ses techniques d’énergies renouvelables dans lesquelles elle est en train d’investir massivement.

Dans cet affrontement, tout est bon. L’énergie étant la motrice du capitalisme tant industriel que néo-industriel (l’informatique et la silicolonisation sont très gourmandes dans ce domaine), la bataille est rude entre quatre secteurs : l’hydraulique, les hydrocarbures (auxquels on peut ajouter le charbon), le nucléaire et les énergies renouvelables. La question climatique en est l’un des instruments qui opposent notamment, entre les différents pays, voire à l’intérieur d’un même pays, les partisans des hydrocarbures et ceux de l’électro-nucléaire dont l’émission de gaz à effet de serre est faible. C’est pourquoi l’électro-nucléaire est considéré comme un moyen de « sauver le climat » et de « sauver la planète »[4].

L’écologiste Nicolas Hulot, avant de démissionner de son poste de ministre de l’Environnement à l’été 2018, a ainsi repoussé l’échéance de début de sortie du nucléaire de la France à « l’horizon 2035 », autrement dit aux calendes grecques, et sans parler du flou véhiculé par le terme d’« horizon ». Il ne s’agit là que de l’une des conséquences structurelles du mouvement écologiste qui s’est largement construit sur le rejet du nucléaire et qui, de nos jours, le soutient au nom d’un motif vertueux qui serait « le climat », de la même façon qu’il s’est construit sur le pacifisme et que, désormais, il soutient l’OTAN (depuis l’intervention en Yougoslavie) et la présence de l’armée française au Sahel (où se trouve l’uranium). C’est l’une des facettes du « capitalisme vert » (cf. infra).

La « population mondiale » : un « axiome contestable » (Alfred Sauvy)

L’effondrement que nous annonce le PMC n’est qu’un moyen de nous masquer cet affrontement économique et géopolitique. Oui, mais n’y a-t-il vraiment pas des « limites », n’y aurait-il pas plusieurs « effondrements réels » ?

Cette vision repose sur l’idée qu’il n’y a qu’« une seule Terre », que celle-ci forme un ensemble où tout serait interrelié, et que cet ensemble est fini. Mais cette vision est déformante. Certes, elle est conforme au processus de mondialisation économique, et en partie politique, pilotée par les dirigeants capitalistes et les partisans de la gouvernance mondiale. Mais la globalisation du contenant ne doit pas masquer l’hétérogénéité du contenu.

C’est là qu’il faut relier la question des « limites » avec celle de la « démographie » et, pour cela, revenir sur la notion de « population mondiale ». Ce concept, que tout le monde utilise sans y réfléchir vraiment, est « parlant ». Il semble évident et pertinent (comme celui de « climat mondial » qui pose les mêmes questions). Pourtant, n’est-il pas trompeur ?

La question était déjà posée par Alfred Sauvy en 1949 dans un article qui, on doit le souligner, se situe au moment où les grands dirigeants s’interrogent sur la question des ressources (notamment les conférences de Lake Success en 1949, ou la publication des best-sellers d’Osborn et de Vogt en 1948)[5].

Rappelons que la « population » est d’abord une représentation, une idée, qui a deux facettes : numérique (le nombre d’êtres humains comptabilisé à un instant donné sur un espace donné) et intellectuelle (considérer ce nombre comme une entité). Or cette entité est en réalité abstraite[6]. Elle ne se pense jamais comme telle. Elle est inaccessible aux sens, elle relève de ce que le philosophe Alfred N. Whitehead (1861–1947) appelle des « constructions pseudo concrètes ».

Lui rajouter l’adjectif de « mondiale » la change en outre d’échelle, et aussi de nature. La population d’un village, par exemple, peut faire société par interconnaissances mutuelles, mais c’est mécaniquement impossible si l’on passe à l’échelle planétaire, même en additionnant les populations villageoises.

Ainsi, malgré les apparences, le concept « population mondiale » ne va pas de soi. Personne n’a jamais touché la « population mondiale » ni ne l’a embrassée d’un seul coup d’œil. La probabilité qu’une masse d’Islandais rencontre une masse de Néo-Zélandais est mince, le lien démographique concret entre les deux pays est ténu.

Selon Alfred Sauvy la « population mondiale » est donc un « axiome contestable », car les « cloisonnements sont suffisamment établis sur la terre pour permettre de condamner les calculs globaux qui semblent les ignorer ». Il existe des contrastes entre des zones de « pressions démographiques » et des zones de « dépression ». Autrement dit, des fortes densités et des faibles densités. Ainsi que des sédentaires et des nomades.

Les raisonnements postulant une unité démographique mondiale sont non seulement artificiels, mais ils ouvrent aussi la voie, selon Sauvy, à une gouvernance démographique planétaire discutable, notamment à propos des mouvements migratoires. Car « les migrations internationales n’ont été, jusqu’ici, en rien facilitées par la création d’organismes mondiaux ; on serait même tenté de conclure à l’opposé. (…) C’est même depuis la création de la SDN que les barrières contre l’immigration, jusque-là très minces, se sont renforcées ou édifiées un peu partout » (ib.). Rappelons que ce propos, qui reste toujours d’actualité, remonte à un demi-siècle.

La problématique soulevée à l’époque par Sauvy s’insère dans un contexte où, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les puissances occidentales constatent progressivement la croissance démographique des futurs pays émergents. Or ce phénomène implique une recomposition, à plus ou moins long terme, des rapports économiques et géopolitiques entre les pays, via l’exploitation et le commerce des ressources.

La croissance démographique du Tiers Monde inquiète souverainement les puissances occidentales, d’autant qu’elle est rapide, et spectaculaire en certains endroits. Apparaît alors un recyclage des idées malthusiennes sur le rapport non plus entre population et ressources vivrières, comme le postulait Malthus qui, de surcroît, ne prenait pas en compte l’échange de biens par le commerce international, mais entre population, espace et ressources. Il prend la forme non plus du débordement, mais de l’étouffement, de l’asphyxie, approche qui annonce le topos de l’effondrement. C’est la métaphore de l’étang et du nénuphar, une parabole régulièrement convoquée par les récits de l’écologisme, une fable en fait. Elle est reprise par le PMC, où le nénuphar est remplacé par des algues [7]. Elle figure dès les premières lignes de la préface en français, du Rapport Meadows (1972), le livre de chevet des auteurs du PMC.

La fable du nénuphar

Le préfacier de l’édition française du Rapport Meadows, le mathématicien et homme d’affaires Robert Lattès (1927–2008), qui la met en exergue, la tire du rapport lui-même, où elle apparaît à plusieurs reprises [8]. Il l’énonce ainsi : « Un nénuphar sur un étang double sa surface tous les jours. Sachant qu’il lui faut trente jours pour couvrir tout l’étang, étouffant alors toute forme de vie aquatique, quand en aura-t-il couvert la moitié, dernière imite pour agir ? Enfant, la réponse — pourtant évidente — le vingt-neuvième jour, nous troublait. Cette recréation illustre un phénomène mathématique fondamental : la croissance exponentielle dans un domaine fini. Fondamentale parce qu’il en va ainsi de toutes les formes de croissance, démographique et économique notamment, sur notre planète. Mais qui deviendra dramatique si l’on ne remet pas en case l’hypothèse aveuglément admise d’une possibilité de croissances illimitées, et qu’en prenant conscience on n’agit pas quand il est encore temps » [9]. Un propos qui n’est ni plus moins le même que celui des auteurs du PMC.

La métaphore du nénuphar lacustre vise deux choses : convaincre du bien-fondé de la courbe exponentielle qui est à la base du raisonnement du Rapport Meadows ; et dramatiser pour alerter, car il y aurait urgence. Mais son raisonnement mathématique, qui en revendique même le caractère et qui correspond à la formation de son auteur, le cybernéticien Dennis Meadows, comporte deux lacunes : la progression exponentielle ne reflète pas les évolutions réelles ; les principes fondamentaux de la géographie et de l’écologie sont ignorés.

Tout étang est en effet ouvert au monde, avec ses flux et ses réseaux. Il est fatalement alimenté en eau. Mais par quoi : précipitations, cours d’eau, ou les deux ? La parabole ne le dit pas ni ne le suppose. Pourtant l’étang a une vie. Quid des prédateurs potentiels du nénuphar, de l’existence d’autres espèces ? Qui a introduit « le nénuphar qui tue », comme l’appelle Robert Lattès ? Est-ce un élément naturel « déjà là » (et depuis quand ?), ou bien apporté par l’être humain (depuis quand et pourquoi ?).

Bref cet étang idéal-typique n’existe tout simplement pas. Mais comme là n’est pas l’intention de la parabole, sa virtualité se pose ontologiquement comme une vérité en soi. Belle et effrayante, la métaphore nymphéale est en réalité fausse. De fait, elle fonctionne comme un mythe, c’est-à-dire, dans la définition courante, une fable qu’on prend au sérieux. Elle fascine, et l’exemple sera abondamment repris dans la littérature écologiste, en particulier par Lester Brown, Albert Jacquard ou Nicolas Ridoux, et donc par le PMC [10]. Mais une fable répétée moult et moult fois ne devient pas pour autant une vérité.

L’image de l’étang ou du lac frappe régulièrement les savants écologues par sa fonction d’« archétype »[11]. De fait, un personnage important dans la structuration de l’écologie scientifique aux États-Unis, le zoologue Stephen A. Forbes (1844–1930), avait impressionné ses pairs avec son article sur la faune et la flore du lac Michigan (The Lake as a Microcosm, 1887) qui reprend le même type de raisonnement. Jean-Marc Drouin, historien de l’écologie, le considère d’ailleurs comme l’un des « deux textes majeurs de l’histoire de l’écologie ».

Sur le fond, le réductionnisme mis en œuvre dans la métaphore du nénuphar en rappelle d’autres. C’est une variante de quatre raisonnements : l’île, le « syndrome de Robinson Crusoé », Malthus et le « imaginons si ». L’île constitue un symétrique du lac ou de l’étang : un espace petit, clos et éloigné, supposé coupé du monde avec une population qui serait confinée et livrée à elle-même. Elle est à la base du livre de Jared Diamond qui conçoit l’effondrement global comme une addition de multiples effondrements insulaires, avec ses figures emblématiques comme Rapa Nui ou Nauru [12].

Selon le « syndrome de Robinson Crusoé », la survie de l’humanité serait comparable à la survie sur une petite île, et nécessairement déserte. Quant à Malthus, il centre son analyse sur l’île d’Angleterre et minimise les échanges entre pays et région [13]. Enfin, la philosophie libérale s’appuie systématiquement, d’Adam Smith à John Rawls, sur le mode du « imaginons si ». Or ce mode de réflexion est coupé du monde réel puisque la situation imaginée n’existe pas, jamais, nulle part.

Pour Adam Smith (1723–1790), par exemple, l’intérêt égoïste de l’agent économique remplit un objectif qui n’est pas dans son intention : les riches « sont conduits par une main invisible à accomplir presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu si la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants » (Théorie des sentiments moraux, 1759). La première hypothèse est donc : « Si la terre avait été divisée ». S’y ajoute une seconde : l’existence de riches qui semblent venir de nulle part, et qui raisonneraient inconsciemment dans « l’invisible »… Dans les deux cas, il s’agit de postulats fantasmagoriques.

Quant à John Rawls (1921–2002), la première chose que sa théorie de la justice (1971) exige, c’est d’imaginer un groupe de personnes qui se trouveraient dans une « position originelle », sur une tabula rasa et sous un « voile d’ignorance ». Là non plus, cette situation n’existe pas, à moins de croire à l’existence d’un paradis qui aurait été perdu : là où le mythe rawlsien rejoint la fable religieuse.

La fable de Cousteau

Le nénuphar de la fable serait comparable à une population humaine toujours plus nombreuse, ou bien à une consommation de plus en plus effrénée. Ce qui renvoie à l’idée reçue selon laquelle si tous les pays consommaient autant que les États-Unis, l’humanité aurait besoin de trois planètes (voire cinq ou sept planètes selon les auteurs) : cela serait donc impossible. Souvent répétée, cette idée n’en est pas moins fausse.

Regardons la situation d’un peu plus près. Les États-Unis sont évidemment de puissants producteurs et consommateurs économiques. Ce sont de grands exportateurs, les deuxièmes au monde en 2014 après la Chine. Ils occupent le premier rang mondial pour de nombreuses exportations, en général des biens agroalimentaires : blé, maïs, soja — les États-Unis nourrissent le monde — , mais aussi coton, viandes, auxquels s’ajoutent les services commerciaux et l’armement (la Russie et la France étant deuxième et troisième dans ce domaine) ; le deuxième rang pour les fruits (pommes, raisins, oranges…) et la soie grège, le troisième rang pour le riz, le bois, les engrais chimiques.

Les États-Unis sont aussi les premiers importateurs au monde : au premier rang pour le pétrole, l’acier, l’aluminium, les automobiles les avions, le sel, le sucre, le café, la bière, les fruits (bananes, avocat, mangues…) ; au deuxième pour les biens électroniques et le cacao ; au troisième pour le thé. Voyons maintenant ce que cela implique en termes d’organisation économique globale, et géopolitique.

Ce que les États-Unis vendent aux autres pays, ceux-là ne le produisent donc pas. Ce que les premiers ont consommé pour produire leurs exportations, les seconds ne le consomment pas. Pourraient-ils même substituer leurs propres productions aux importations en provenance des États-Unis ? En admettant qu’ils aient les moyens de le faire, ce serait autant de moins que les États-Unis pourraient écouler, donc produire : les Américains réduiraient leur propre consommation, ils freineraient leur économie.

Que feraient-ils alors de leurs stocks ? Resteraient-ils sans rien faire ? Non, bien évidemment, puisque la puissance des États-Unis repose sur sa puissance exportatrice, notamment agroalimentaire, insistons sur ce point. Le raisonnement est également valable dans l’autre sens, puisque les États-Unis importent aussi pour produire.

Peut-on donc un instant imaginer que, dans le cadre d’une concurrence économique farouche, les États-Unis renoncent à leur puissance ? À leur impérialisme ? Qu’ils organisent différemment le monde ?

La ritournelle du « si nous consommions comme des Américains », qui est donc fausse, a été lancée par le « commandant » Jacques-Yves Cousteau à la fin des années soixante selon ses propres dires : « Quand j’étais aux États-Unis, en 1968–1969, j’avais lancé un modèle mathématique pour essayer de calculer combien la terre pouvait supporter d’Américains consommant ce qu’ils consommaient à l’époque. J’ai été très étonné du résultat de ma démarche : 700 millions au maximum » [14].

Il ne vient pas à l’esprit de Cousteau que la population mondiale avait déjà atteint six milliards d’habitants en 1965. Mais le plus intéressant chez lui n’est pas là : il est dans son traitement non pas des ressources ou du mode de production, mais de la question démographique. Il affirme en effet que « tous les écologistes sont convaincus que la surpopulation est à l’origine de tous les problèmes. Dans les quarante années qui viennent, la population va doubler. En l’an 2030, on est sûr d’avoir dix milliards d’individus » (ib.) [15].

Il agite alors la sonnette d’alarme de l’émigration massive : « Il y a de plus en plus de gens qui n’hésiteraient pas à utiliser la bombe atomique si un milliard d’individus se précipitaient vers l’Occident. (…) Nous courons vers le plus fantastique génocide qu’on ait connu ».

Cousteau propose alors sa solution : « Notre société devient une société de consommation effrénée. C’est un cercle vicieux que je compare au cancer… Devrions-nous éliminer la souffrance, les maladies ? L’idée est belle, mais peut-être pas profitable à long terme. Notre peur des maladies ne doit pas mettre en danger le futur de notre espèce. C’est une chose terrible à dire. Mais pour stabiliser la population mondiale, nous devons éliminer 350 000 personnes par jour. C’est une chose horrible à dire, mais ne rien dire l’est encore plus » [16]. On voit quel est le registre catastrophiste sur lequel joue le « commandant » Cousteau et combien il est dans l’air du temps…

Son disciple, Yves Paccalet, auteur d’un livre collapsogique, ne cache pas sa misanthropie : L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! (2009). On retrouve cette position chez Yves Cochet, qui a préfacé le PMV [17]. Ces approches se situent dans le sillage de Paul R. Ehrlich, qui n’a cessé de se tromper dans ses sombres pronostics démographiques depuis la fameuse Bombe P (1968) et qui vient d’être élu à la Royal Society de Londres. Des militants radicaux comme Dave Foreman d’Earth First ! se sont même réjouis de la famine en Éthiopie ou de l’épidémie de SIDA parce que cela relâchait la pression démographique planétaire. Mais, curieusement, parmi ce monde de prophètes, personne n’est prêt à partir en premier et à se donner la mort…

Le culte du monos et le retour de la philosophie de l’histoire

Le concept de « collapsologie », tel qu’il est proposé par le PMC, rassemble sous un même terme l’ensemble des thématiques mobilisées par les catastrophistes ou les déclinistes : non seulement de l’environnement, mais du monde en général. Bien que le lien entre les phénomènes ne soit pas forcément direct ou linéaire, cette pseudo-synthèse permet de gommer les nuances, les variétés, les rapports complexes de causalité. L’usage du singulier postule un tout, un grand tout.

Le systémisme du PMC est en réalité fermé. La Terre devient un « vaisseau spatial » avec un moteur et des conducteurs, et une route à suivre [18]. L’histoire téléologisée puis l’écologie biologisée, donc plus sûre, sont mises sur des piédestaux au détriment de la géographie, de la mésologie ou de l’anthropologie. L’aspérité des espaces et des territoires est niée au même titre que la pluralité des socio-cultures. Même la variété des écosystèmes est fondue dans l’unique destin de leur supposée destruction généralisée. Le PMC se bâtit sur un mélange de monisme et de philosophie de l’histoire.

Cette idéologie est un héritage des cultures monothéistes, dont les sociétés contemporaines laïcisées en surface ne sont pas vraiment sorties : le syndrome du Grand Tout, de l’Un. Au contraire, la nature a remplacé le dieu unique dans la croyance et le sacré. Dans la pensée monothéiste, le facteur unique et sa recherche sont primordiaux. Autrefois Dieu, puis ensuite le Capital, de nos jours la Nature ou la Vie. Tout était économie ou production de quelque chose dans les sciences sociales au cours des Trente Glorieuses, de nos jours, tout est écologie, éco — quelque chose. Politiquement, l’État-nation est devenu, sous la modernité, mais comme héritage des cultures monothéistes, la quintessence de l’Un. La forme ou l’être sans lequel il serait impossible ou impensable de vivre. La gouvernance mondiale, planétaire, écologique de préférence, en est le débouché logique.

En ressuscitant le déclinisme spenglérien ou décadentiste de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle en l’accommodant d’une dimension environnementale, le PMC s’inscrit pleinement dans la philosophie de l’histoire, c’est-à-dire dans une téléologie : l’histoire aurait un sens, un début et une fin. Le rôle des historiens était de la décrire et de l’interpréter, des historiens qui sont devenus des collapsologues de l’environnement. Ce n’est pas l’ici et maintenant qui prime, car trop propice à la liberté immédiate et concrète, mais le passé, celui des effondrements de civilisations anciennes plus ou moins fantasmées ou passées sous le pli de l’exotisme lointain comme Rapa Nui ou les Mayas, et, surtout, le futur.

Car l’avenir permet toutes les prospectives, sombres de préférence, les prévisions, bardées de chiffres si possible, difficilement vérifiables, inexistantes par définition, car les faits ne sont pas encore là. Il encourage tous les discours sur les « générations futures » qui ne sont pas encore nées, mais que, dans un paternalisme souvent dégoulinant, on prend en charge avec toute la bonne volonté du monde. Les instances de la gouvernance écologique mondiale, l’écolocratie (UICN, PNUE, GIEC, WWF…), et les collapsologues du PMC ne sont pas avares de ce futurisme dystopique et effrayant. Il est possible que leurs lecteurs, déstabilisés par l’outrance ou bien haussant simplement les épaules, ne prennent pas assez en considération cette vision sombre. Mais il suffit de lire le PMC.

Selon ses auteurs, il existe bien une fin, celle du monde, et une fin catastrophique. Celle-ci est digne de l’Apocalypse et du Jugement dernier. En cela, ils renouent avec l’eschatologie religieuse, celle du monothéisme judéo-chrétien et même musulman. Cette eschatologie avait été en outre recyclée, sous une version laïcisée par les courants catastrophistes du marxisme qui annonçait l’effondrement du capitalisme (le luxembourgisme, le bordiguisme et, de nos jours, l’écomarxisme). Bien que contre-intuitive et paradoxale à cause de son athéisme affiché, cette religiosité du marxisme est largement due à son héritage judéo-chrétien, surtout juif au demeurant, dimension très sensible chez Marx, comme l’avait déjà analysé Nicolas Berdiaeff [19]. Elle permet la convergence des écomarxistes avec les collapsologues ou bien avec les penseurs de l’écologisme d’obédience chrétienne (sans remonter jusqu’à John Muir, citons, pour la France, Jacques Ellul, Jean-Marie Pelt, Dominique Bourg, Jean-Pierre Dupuy, Pierre Rabhi, et même, le sait-on, Bruno Latour).

Les trois registres du PMC

En proposant une synthèse qui se veut cohérente, le PMC constitue un pas en avant dans le discours écologiste. En fait, il représente le stade avancé du capitalisme vert. Assurément, la relation entre collapsologie et capitalisme sera considérée comme insensée par les collapsologues du PMC pensant que la première dénonce au contraire le second. Avec d’autres, ils estimeront aussi que le concept de capitalisme vert constitue un oxymore, une contradiction en soi, qu’il y aurait une incompatibilité intrinsèque entre l’écologie (la science), l’écologisme (la pensée qui repose sur cette science) et le système capitaliste. Voyons voir.

En signalant au monde, aux citoyens comme aux dirigeants, qu’il faut réagir, la collapsologie conforte l’une des préoccupations essentielles des capitalistes : ne pas scier la branche écologique sur laquelle sont assis leurs profits. Elle joue alors un double jeu : attirer l’attention sur l’inéluctabilité des processus et phénomènes, d’où l’utilisation systématique de l’adjectif « irréversible », mais tracer en même temps une limite subtile avec ce qui serait encore possible de « sauver » ou bien de « changer ».

Pour cela, elle mobilise trois registres. Le premier est celui de « l’urgence ». Il est suffisamment décliné par les médias et les dirigeants pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en détailler ici les modalités. La peur est le deuxième registre dont il ne faut pas oublier qu’il est l’instrument moteur de tous les régimes autoritaires, ainsi que, historiquement, des Églises (eschatologie, Jugement dernier). Elle est déclinée sur tous les tons [20].

La collapsologie s’accompagne alors inévitablement du prophétisme, troisième registre, qui est l’une des formes les plus anciennes, sinon les plus archaïques, de la philosophie de l’histoire façon grand récit : annoncer la catastrophe ou la fin du monde. Elle se traduit par la promotion de quelques prophètes que la scène politico-médiatique se charge de propulser : entre Al Gore, Pierre Rabhi ou Greta Thunberg, la palette est assez large.

Quelques personnages bâtissent leur carrière là-dessus, car le capitalisme vert a besoin de ces futurologues dystopiques et catastrophistes pour effrayer — la peur étant au fondement de l’État, et pas seulement de l’État totalitaire — pour réduire les conditions de vie des peuples au nom du sauveur (« sauver la planète »), figure typiquement religieuse avec celle de la « dette écologique ».

En 1990, l’écologiste Edward « Teddy » Goldsmith (1928–2009) nous annonçait qu’il nous restait « cinq mille jours pour sauver la planète ». Or, si nous faisons correctement le calcul, nous avons déjà largement dépassé la date butoir. L’humanité ne va pas forcément mieux, mais la planète est toujours là, tandis que les prophètes de malheur continuent à se succéder venant de différentes obédiences [21]. Quant à Teddy Goldsmith, il a eu la chance de ne pas assister à la catastrophe finale puisqu’il est décédé dans sa magnifique villa toscane où il s’était retiré [22]. Mais, par rapport à ces discours antérieurs, le PMC formalise et intériorise la prophétie dans son propre intitulé centré sur l’effondrement.

Ce prophétisme catastrophiste pose une série de problèmes, même paré d’un dédoublement puisque la posture collapsologique « est à la fois catastrophiste et optimiste » [23]. Comme l’effondrement n’est pas visible, même partiellement, ou qu’il ne survient pas, à moins d’assimiler la moindre catastrophe comme étant son signal, le désintérêt ou la méfiance vis-à-vis des problématiques environnementales peuvent se développer. D’autant qu’il y a toujours de l’essence pour rouler en voiture, sauf pour les personnes qui n’en ont pas les moyens et dans les pays où la pénurie est organisée, que les médias parlent davantage des ours polaires errant sur la banquise que des déchets nucléaires dont les responsables cherchent à se débarrasser. Or la durée de vie de ces déchets excède les centaines d’années, et il reste à espérer que les fûts qui les contiennent ne s’effondrent pas.

Pour d’autres, en général des partisans de l’État, la collapsologie telle qu’elle est envisagée par le PMC encourage, par son insistance sur la gravité et l’irréversibilité des phénomènes, le fatalisme et condamnerait d’emblée toute action politique. On peut ici distinguer ceux qui croient vraiment à l’effondrement prochain et ceux qui l’utilisent tactiquement, comme un signal d’alarme, et qui, par conséquent, peuvent rejoindre les écologistes déjà actifs dans la gouvernance environnementale. L’une des dernières phrases du PMC laisse entendre, malgré ses accents surréalistes, que la seconde posture est celle qui s’impose : « l’effondrement n’est pas la fin, mais le début de notre avenir » [24].

Car le prophétisme du PMC a aussi une autre fonction : celle de la prophétie autoréalisatrice, celle du « on vous l’avait bien dit » qui se transforme en « vous voyez, on a bien fait de réagir ». Elle a pour modèle l’épisode du « trou dans la couche d’ozone », plus significatif que celui des « pluies acides » qui ont défrayé la chronique au début des années 1980 et qui ont, depuis, disparu des radars médiatiques ou catastrophistes.

Quand bien même certains savants s’étaient alors interrogés sur la question de l’ozone, ainsi que sur les dangers de la métaphore du trou puisque celui-ci obscurcit la réalité du phénomène physico-chimique, plusieurs commentateurs soulignent actuellement les vertus du protocole de Montréal en 1987 qui a provoqué la réduction des émissions de gaz chlorés à l’origine du trou en question [25].

Notons au passage trois choses. Une étude de Susan Salomon, professeur de chimie et de science de climat au MIT, remarque une pause en 2015 dans la résorption du « trou » qui est due à l’éruption d’un volcan chilien (Science, 30 juin 2016). Ce constat renvoie d’ailleurs à la question, souvent sous-évaluée ou mise de côté, du rôle des effluves volcaniques dans l’évolution climatique.

En outre, le protocole de Montréal a été renforcé par une réunion regroupant les représentants de 93 États à Londres en juin 1990, présidée par Margaret Thatcher, l’une des dirigeants politiques qui a poussé le plus fortement à la création du GIEC en 1988. Enfin, la question de l’ozone a permis la relance économique et technique d’un marché absolument immense, celui des appareils de réfrigération et de l’électroménager. S’y affrontent des entreprises multinationales moins connues que les fameuses GAFA, mais tout aussi tentaculaires et profitables (Electrolux, Whirlpool, General Electric, Bosch-Indesit, Brandt, Panasonic, Samsung…).

L’avant-garde du capitalisme vert

Affirmer que les capitalistes ont le souci de ne pas scier la branche écologique sur laquelle sont assis leurs profits semble impertinent pour ceux qui les considèrent comme irrationnels et simplement obsédés par l’argent. Cette conception est ni plus ni moins celle de Lénine affirmant que « les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons », affirmation aussi spectaculaire et provocante que fausse. Oui, certains capitalistes peuvent le faire. Non, pas tous. Et ils demandent aussi à l’État d’embastiller leurs opposants.

Oui, certains ont une vision à court terme, veulent rafler rapidement la mise à tout prix. Non, les dirigeants capitalistes, en particulier ceux qui ont compris les vertus du fordisme et du keynésianisme, que les épigones marxistes ont d’ailleurs été incapables de prévoir et encore moins d’analyser à leur juste valeur, ont aussi une vision à long terme. Ils ont besoin de salariés plutôt en forme et assez solvables pour bien travailler (assurer les profits), pour bien consommer (base du fordisme) et bien habiter (logement, mode de vie).

Ce troisième point relève de l’hygiénisme considérant qu’il faut assurer une certaine salubrité à la ville (eau courante et potable, tout-à-l’égout, ramassage des déchets), sans quoi la peste des bas-fonds serait susceptible de contaminer les beaux quartiers. L’écologisme du XXIe siècle n’est, au fond, qu’un prolongement sophistiqué de l’hygiénisme du XIXe siècle.

Rappelons au passage que le capitalisme ne produit pas pour produire (définition originelle et générique du « productivisme), mais pour vendre. Nuance, plus qu’une nuance ! Il doit vendre, il ne peut pas toujours vendre, car il faut des acheteurs, il peut alors détruire, vendre à perte ou donner, l’objectif étant de rétablir le marché. Toutes les crises économiques l’ont démontré jusque-là. Rappelons aussi que « l’anti-productivisme » provient à l’origine des courants chrétiens personnalistes en France au cours des années 1930, et que certains d’entre eux ont participé à la création du mouvement écologiste à partir des années 1960 [26].

Autre corollaire de ces mésinterprétations du capitalisme, celui-ci est certes fondé sur l’exploitation et la destruction (des sols, des forêts, des mers…), mais, conformément à l’analyse de Schumpeter sur sa « destruction créatrice », cette destruction débouche sur la création de nouvelles choses (produits, modes, systèmes de valeurs), qui nécessitent aussi des protections (des ressources, de la nature, de l’environnement). Elle passe tout autant par les guerres — de nos jours, la GGT (guerre globale tournante) qui affecte non pas le cœur des empires, mais leurs marges ou leurs périphéries — que par une dégradation de l’environnement. Rien que pour l’environnement, les espaces protégés se multiplient dans tous les pays, non sans s’accompagner de nouvelles formes d’impérialisme (l’« ingérence écologique » analysée par Georges Rossi).

Le capitalisme intègre donc ces aspects, c’est pour cela qu’on peut le qualifier de vert. Ce processus va bien au-delà d’un simple green washing. Certes, celui-ci existe comme stratégie pour capter un marché et une clientèle sensible aux thématiques environnementales, que ce soit un désir de consommateur ou bien la possibilité de répondre à une commande politique. Mais le capitalisme vert dépasse ce stade opportuniste, car il prend véritablement en compte les problématiques environnementales, en particulier celle des ressources qui, à terme, doivent garantir les profits et celle des conditions de vie, pas pour tout le monde et à des degrés divers, qui lui garantissent un salariat encore en état de travailler.

Si, de surcroît, des effets de mode lui permettent de s’engouffrer dans la brèche, c’est coup double. On le voit bien avec la « production bio », qui donne lieu au demeurant à toute sorte de pratiques, car l’absence d’adjuvants toxiques n’est pas incompatible avec l’absence de circuit court. On le voit aussi avec les tentatives, largement financées par les yuppies des Silicon valleys, de substituer à la viande animale des viandes entièrement fabriquées en laboratoire sous l’injonction de la mode végétarienne ou végane.

La propagande catastrophiste prélude des mesures éventuellement de plus en plus autoritaires, tandis que les pouvoirs en place multiplient les contraintes et habituent les esprits par une initiation « écocitoyenne » a minima (les petits gestes du quotidien), au recyclage et à la lutte contre le gaspillage « pour sauver la planète ». Le mot d’ordre de « développement durable » s’adresse aux entreprises, y compris dans une perspective de « bio industriel » concurrençant le « bio alternatif » venu de la base, qui sert de modèle, mais qui ne doit pas s’étendre. Les grandes entreprises et les États « sont dans la gestion stratégique des “limites“ parce que le seul point qui fait consensus entre ces forces, c’est la reconnaissance qu’elles ont plus intérêt à coopérer stratégiquement (globalisation positive pour tout le monde), quitte à se déchirer tactiquement par une concurrence où la lutte est féroce » [27].

La collapsologie du PMC encourage, de fait, la géo-ingénierie qui trouve sa place au sein du capitalisme vert. Des moyens financiers colossaux, des projets techniques délirants, des comités d’experts en tout genre sont dégagés pour trouver des solutions puisqu’il y a « urgence » et qu’il faut tout faire pour éviter l’effondrement. La technique, c’est-à-dire les techniciens et la technostructure deviennent ainsi les grands gagnants paradoxaux de l’opération, car leurs prédécesseurs ou eux-mêmes sont pourtant largement responsables de plusieurs désastres. Ils triomphent, car ils sont d’un coup relégimités. Ils travaillent en effet pour la bonne cause ! Et ils sont eux-mêmes à la baguette ! Processus circulaire quasi imparable…

Enfin, le PMC cautionne consciemment ou inconsciemment l’idée d’une gouvernance mondiale/planétaire. Toutes ses métaphores sur la Terre comme véhicule, avec son moteur, son accélération et sa sortie de route constituent non seulement un moyen de naturaliser le social en remplaçant l’Humanité par la Terre, mais en appellent à quelqu’un qui serait capable de remettre le véhicule dans le droit chemin. Or c’est le fantasme absolu de tous les dirigeants, de tous les chefs et de tous les papes ! Et ce fantasme politique est déjà une réalité puisque les principaux piliers de la gouvernance écologique mondiale sont constitués de collèges oligarchiques, non élus, enrôlant des savants selon leurs agendas, incontrôlables, incontrôlés.

La course du capitalisme n’est pas seulement économique, car elle est intrinsèquement liée au politique : à l’État. Sans encadrement juridique et administratif, le capitalisme n’aurait pas pris un tel essor. Il est à replacer dans une trajectoire non seulement historique, mais aussi géographique, car liée à des espaces, des territoires, des pays, des États. Le capitalisme vert du XXIe siècle n’échappe pas à cette caractéristique. La géographie est concernée au premier chef par la question puisqu’on y retrouve une partie de ses fondements concernant l’interface nature-société, la problématique du déterminisme et de la géopolitique au sens strict : la Terre (géo) dans son rapport à la Cité (polis).

Philippe Pelletier, Géographe et mésologue, Université Lyon 2

Références :

[1] Servigne Pablo, Stevens Raphaël (2015) : Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes. Paris, Seuil, 308 p. Désormais, infra, « le petit manuel » ou « le petit manuel de collapsologie » (PMC).

[2] PMC, p. 20.

[3] Magrin Géraud, Chauvin Emmanuel, Lavie Émilie, Perrier-Brusle Laetitia, Redon Marie (2015) : Ressources mondialisées, essais de géographie politique. Paris, Publications de la Sorbonne, p. 5–21.

[4] Le PMC n’a pratiquement pas un mot sur le nucléaire.

[5] Sauvy Alfred (1949) : « Le “faux problème“ de la population mondiale ». Population, 4–3, p. 447–462, p. 448.

[6] Le Bras Hervé (2012) : Vie et mort de la population mondiale. Paris, Le Pommier, 190 p.

[7] PMC, p. 89.

[8] Meadows Donella H., Meadows Dennis L., Randers Jorgen, Behrens William W. (1972) : The Limits of Growth, a Report for The Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind. New York, Universe Book, 206 p. Halte à la croissance ? Enquête sur le Club de Rome par Janine Delaunay et Rapport sur les limites à la croissance, Paris, Fayard, 1972, 320 p., p. 5, 152 et 170.

[9] Ib. p. 5.

[10] Jacquard Abert (1998) : L’Équation du nénuphar, les plaisirs de la science. Paris, Calmann-Lévy, 192 p. Ridoux Nicolas (2006) : La Décroissance pour tous. Lyon, Parangon, 162 p.

[11] Drouin Jean-Marc (1993) : L’Écologie et son histoire, réinventer la nature. Paris, Flammarion, 224 p., p. 123–127.

[12] Diamond Jared (2006) : Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Paris, Gallimard, 652 p., éd. or. Collapse, how societies chose to fail or succeed, 2005. Pelletier Philippe (2011) : « Effondrement ou détournement ? L’île et l’idéologie catastrophiste ». L’Espace géographique, 40–1, p. 88–92.

[13] Malthus extrapole le cas britannique à la terre entière : « Substituons à cette île, qui nous a servi d’exemple, la surface entière de la terre » (Essai sur le principe de population, 1803, livre I, chap. I.).

[14] Le Nouvel Observateur, dossier « Demain la Terre », 11, 1992.

[15] La prévision de Cousteau est faite en 1992. La projection faite en 2015 par les Nations Unies est de 8,5 milliards d’habitants pour 2030.

[16] Courrier de l’Unesco, novembre 1991.

[17] Mathématicien et co-fondateur des Verts (1984), Yves Cochet est conseiller municipal de la Ville de Rennes (1989–1995), député EELV du Val d’Oise (1997–2002) puis de Paris (2002–2011), et député européen (2011–2014), et ministre de l’environnement (2001). Il préside l’Institut Momentum (2014), groupe de réflexion sur l’imminence de l’effondrement de la civilisation industrielle et sur les moyens pour réduire son ampleur. Yves Paccalet conduit la liste Europe-Écologie en Savoie aux élections régionales (2010), quitte EELV (2013) tout en conservant son siège à l’assemblée régionale Rhône-Alpes.

[18] Sous-titres du PMC : « L’accélération du véhicule », « l’extinction du moteur », « la sortie de route », « la direction est-elle bloquée ? », « coincés dans un véhicule de plus en plus fragile », etc.

[19] Pelletier Philippe (2017) : Quand la géographie sert à faire la paix. Lormont, Le Bord de l’eau, 205 p., chap. IV.

[20] Pour quelques exemples : « Himalaya, quelque chose est déréglé », Le Monde, 17 août 2019. Quatre dangers menacent l’existence (Jared Diamond) », Le Monde, supp. Idées, 24 nombre 2018. « La planète a dépassé certaines de ses limites — Climat, biodiversité, déforestation, cycle des nutriments… L’humanité a franchi les seuls de risque ». Le Monde, 17 janvier 2015. « Climat, pourquoi la planète sera (peut-être) sauvée », Courrier International, 19–25 novembre 2009.

[21] Le battage médiatique sur le franchissement de la date butoir est inversement proportionnel à celui qui annonça la prophétie. The Ecologist, la revue fondée par Teddy Goldsmith, n’a pas fait sa « une » pour admettre son erreur : à moins que son comité de rédaction ne reconnaisse que les grandes décisions de la gouvernance écologiste mondiale aillent dans le bon sens et qu’elles ont « sauvé la planète ». D’autres auteurs, moins téméraires mais toujours apocalyptiques, ont reculé la date fatidique (doom day), bien souvent promise aux « générations futures ». Les collapsologues se gardent bien de donner une date précise, mais soulignent que c’est pour bientôt.

[22] Bunyard Peter (2010) : « Edward Goldsmith : pioneering ecologist, activist, lover of life ». Pacific Ecologist, spring.

[23] PMC, p. 238.

[24] Op. cit., p. 256.

[25] Maduro Rogelio, Schauerhammer Ralf (1992) : Ozone, un trou pour rien, où il est montré par la science que le ciel ne nous tombera pas sur la tête. Paris, Alcuin, préface d’Haroun Tazieff, 282 p.

[26] Pelletier Philippe (2015) : La Critique du productivisme dans les années 1930, mythe et réalités. Paris, Noir & Rouge, 186 p.

[27] Wajnsztejn Jacques (2017) : « Capitalisme du sommet et catastrophisme ». Le blog de la revue Temps Critiques, octobre.

English summary : Philippe Pelletier, Professor of Geography at Université Lumière Lyon 2, offers an invitation to debate in the form of a critical reading of the work of Pablo Servigne and Raphaël Stevens: “”Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes” published with Le Seuil (Paris) in 2015 and which, since the summer of 2018, has not left the list of bestsellers in the category “Essays and documents”. (please contact the editorial team for further translation help)

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // An Ecole Urbaine de Lyon’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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L’École Urbaine de Lyon (EUL) est un programme scientifique « Institut Convergences » créé en juin 2017 dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir.

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