Anthropocene 2050
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Le pseudo-narcissisme et internet. Y a-t-il vraiment de plus en plus de narcissiques?

Par Alexandre Rigal (@Alexandre_Rigal, Ecole Urbaine de Lyon) et Dario Rodighiero (@dariorodighiero, Metalab Harvard University)

De nombreux journalistes et des psychologues affirment que nous sommes plus narcissiques que jamais, du fait de l’usage intensif des réseaux sociaux et des outils numériques en général. Et s’ils avaient tort? Les réseaux sociaux et d’autres outils ne font pas croître l’amour-propre. Au contraire, ils amplifient notre recherche de l’approbation des autres. La théorie de René Girard (1923–2015) explique ce phénomène et contredit la théorie psychanalytique de Freud et ses prolongements contemporains. Avec les réseaux sociaux, nous serions entrés dans l’ère du pseudo-narcissisme.

Figure 1. Illumination du Roman de la rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung. The National Library of Wales.

Le terme “narcissisme” vient du mythe grec rapporté par le poète romain Ovide dans les Métamorphoses. Il y raconte que Narcisse est un homme d’une beauté exceptionnelle, ce qui le rend tellement fier qu’il refuse toutes les avances, tant féminines que masculines. Un jour, Némésis, la déesse qui punit les arrogants, décide d’écouter les nombreux éconduits de Narcisse et de les venger. Elle contraint Narcisse à devenir tellement infatué de son reflet dans les eaux d’un étang, qu’il passe tout son temps à le contempler. Narcisse désespère d’attraper son reflet jusqu’à s’y noyer.

Aujourd’hui la population américaine est sujette à une augmentation des comportements narcissiques, selon des études conduites par des psychologues expérimentaux. Le narcissisme toucherait particulièrement les utilisateurs d’internet et des réseaux sociaux. Ce sujet est débattu tant parmi les universitaires que dans la presse. Il y a quelques années, dans le “New York Times,” la professeure Jean Twenge de l’Université de San Diego mit en avant la relation entre le narcissisme pathologique et l’usage intensif des réseaux sociaux.

Néanmoins, un lecteur attentif du mythe a peut-être remarqué qu’il manque un personnage, un second point de vue, qui est aussi omis sur l’image ornant le Roman de la rose [Figure 1]. Où est Echo? La nymphe Echo était une des prétendantes de Narcisse. Quand ce dernier mourut dans l’étang sous ses yeux, elle cria: “Hélas! Hélas!”. L’introduction de son point de vue rend possible de comprendre la notion de pseudo-narcissisme développée par René Girard. Girard est un anthropologue qui a forgé une théorie applicable à différents domaines. Le cofondateur de PayPal, Peter Thiel, l’admirait beaucoup, tout comme son ancien collègue à Stanford et à l’Académie française, Michel Serres, qui le surnomma le “Darwin des sciences humaines”. René Girard affirme que l’humain est la créature qui ne sait quoi désirer et qui se tourne vers les autres pour adopter leurs désirs. Ainsi, nous désirons ce que les autres désirent parce que nous les imitions. Girard nomme ainsi son hypothèse théorie du désir mimétique. Si l’on applique cette théorie à l’histoire de Narcisse, on comprend que ce dernier est un pseudo-Narcisse — malgré son nom — . Il n’est pas tant attiré par son reflet que par les désirs de ses prétendants qui gonflent son amour-propre.

Les narcissiques sont auto-suffisants seulement en apparence. Certains d’entre eux sont capables de masquer volontairement leur attrait pour le désir des autres. Sur Instagram, les influenceurs ne sont pas tombés amoureux de leur propre image, mais des regards de leurs followers. Par suite, pourquoi ces derniers sont-ils tant attirés par l’influenceur à succès? Les followers sont contaminés par l’amour-propre affiché par le pseudo-narcissique. Il en résulte un feedback positif. Les suiveurs tournent d’autant plus leurs yeux vers le/la Narcisse numérique, mais en plus l’influenceur lui-même se nourrit du phénomène pour paraître de plus en plus narcissique. Paradoxalement, exprimer de l’indifférence envers ses suiveurs est un moyen efficace d’être observé. L’imbu de soi a un besoin constant d’être au centre de l’attention en la provoquant par son indifférence.

Malgré le fait que le pseudo-narcissisme soit une hypothèse plus cohérente avec notre expérience des médias sociaux, la théorie freudienne du narcissisme et ses dérivés sont encore bien diffusés. A partir du mythe, le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud, a bâti une théorie du narcissisme qui fait l’hypothèse que certains individus agissent comme s’il était amoureux d’eux-mêmes. Le narcissisme implique de renoncer au monde extérieur et de diriger son désir vers soi (son ego pour Freud). Pour Freud, il s’agit d’une pathologie. L’investissement de son désir sur lui-même de la part du narcissique signifierait qu’il n’a pas besoin d’exercer de charme sur les autres ou d’être populaire.

Figure 2. Peinture “Echo and Narcissus” de John William Waterhouse. Walker Art Gallery.

René Girard critiqua durement l’analyse de Freud sur le narcissisme, notamment parce que Freud n’explique pas pourquoi les narcissiques attirent tant les individus qui ne le sont pas. La théorie girardienne du désir mimétique offre une solution simple à ce problème. En fait, il semble que les narcissiques ne dirigent pas leurs désirs vers eux-mêmes, mais plutôt qu’ils imitent le désir des autres tournés vers leurs personnes respectives. Les narcissiques, en effet, ne s’admirent pas à partir de rien. Sur la peinture de John William Waterhouse [Figure 2], on peut imaginer que Narcisse ne tombe pas amoureux immédiatement de lui-même, mais que c’est le regard désirant d’Echo, qui le rend absorbé par son reflet.

Aujourd’hui nous faisons l’expérience d’un développement technique inouï pour explorer nos corps et nos activités. Cela signifie-t-il que nous nous admirons ? Pour Girard, nous admirons notre reflet numérique dans les yeux des autres. Quand nous partageons des messages sur les réseaux sociaux, nous avons hâte d’obtenir la récompense des likes et des partages. On en vient à comparer notre nombre de followers, à concourir pour obtenir plus de vues sur YouTube, et à battre des records sur Strava. Ne nous sommes-nous pas inquiets d’être populaires ? En compétition pour être loués ?

L’ère numérique amplifie la formation, si ce n’est de Narcisses, du moins de pseudo-Narcisses courant après la visibilité et en compétition les uns avec les autres, potentiellement à l’échelle mondiale d’internet. Autrement dit, nous n’avons peut-être jamais eu autant besoin de l’admiration des autres.

Par Alexandre Rigal (@Alexandre_Rigal, Ecole Urbaine de Lyon) et Dario Rodighiero (@dariorodighiero, Metalab Harvard University)

Bibliographie complémentaire

Dupuy, Jean-Pierre. 1989. “Self-reference in Literature.” Poetics 18.6: 491–515.

Dumouchel, Paul, et Jean-Pierre Dupuy. 1979. L’enfer des choses: René Girard et la logique de l’économie. Paris:Seuil.

Freud, Sigmund. (1914) 2005. Pour introduire le narcissisme, dans Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse. Paris: PUF, p. 213–245.

Girard René. 1961. Mensonge romantique et Vérité romanesque. Paris: Grasset.

Girard René. 1987. “Generative Scapegoating,” in Robert G. Hammerton-Kelly, eds., Violent Origins: Walter Burkert, René Girard, and Jonathan Z. Smith on Ritual Killing and Cultural Formation, p. 122

Kaplan, Frédéric. 2015. “Les technologies absorbantes.” Presented at the Le design de l’attention: Création et Automatisation, Centre Pompidou, June 4. https://www.iri.centrepompidou.fr/evenement/le-design-de-lattention/.

Rodighiero, Dario, and Loup Cellard. 2019. “Self-Recognition in Data Visualization.” EspacesTemps.Net Electronic Journal of Humanities and Social Sciences, August. https://doi.org/10/ghmsrc.

Rodighiero, Dario. 2021. Mapping Affinities: Democratizing Data Visualization. English edition. Geneva: Métis Presses. https://www.metispresses.ch/en/mapping-affinities.

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Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // A Lyon Urban School’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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