L’enfant, la ville et l’étranger

Sylvain Léauthier
Jan 8 · 11 min read
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Photo by Maksym Kaharlytskyi on Unsplash

La ville est-elle seulement une affaire d’adultes ?
Comment mieux intégrer l’enfant dans la construction des espaces publics urbains ?
Les enfants peuvent-ils être plus autonomes dans la ville ?
Quels rôles pour les parents dans le rapport des enfants à l’espace public ?

Autant de questions abordées lors de la dernière session des mercredis de l’anthropocène de l’année 2020, échange entre Stéphanie Cagni, co-fondatrice avec Amélie Mariller de l’Atelier Pop Corn qui développe des outils d’accompagnement participatifs, pédagogiques et interactifs de compréhension de la fabrique de la ville et Clément Rivière, maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille et membre du Centre de recherches Individus, épreuves, sociétés.

Les enfants ne veulent pas que des arcs-en-ciel et des licornes !

Comment sommes nous parvenus à vivre quotidiennement, dans les grandes métropoles, aux côtés de personnes que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais ?

La sociologue américaine Lyn H Lofland répond brillamment à cette question dans son ouvrage “A world of strangers”, en analysant les rapports sociaux spécifiques qu’induit la fréquentation des espaces publics (public realms).

Et les enfants dans tout ça ?
S’ils possèdent des usages particuliers de l’espace urbain, leur regard n’est pourtant que peu pris en compte dans la définition de ces espaces. “La voix des enfants est perçue comme un plus, mais elle n’est pas demandée. Il faut parvenir à ce qu’elle soit écoutée de manière légitime et indépendante de celle de leurs parents”, reconnaît Stéphanie Cagni.

Car les enfants ont une vision beaucoup plus réaliste et pragmatique que les adultes pourraient le croire : “les adultes pensent qu’ils vont vouloir des espaces publics avec des arcs-en-ciel et des licornes, mais les enfants sont en mesure d’analyser et d’expliquer leurs pratiques de l’espace urbain, ils sont en capacité de proposer !” affirme Stéphanie Cagni, qui interroge généralement les enfants en âge d’aller à l’école (de 3 à 10/11 ans) car ils ne sont pas encore trop façonnés par les interdits imposés par les adultes.

L’espace public, un vaste terrain de jeu pour les enfants qui ne se limite pas aux aires de jeu à la française !

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Photo by Annie Spratt on Unsplash

Une ville hostile aux enfants ?

Mais comment les enfants utilisent-ils réellement la ville ?

Différents travaux sociologiques montrent une diminution de la présence des enfants dans l’espace public des villes occidentales, tendance qui accompagne la baisse d’intensité des usages de l’espace public de manière générale. Avec l’évolution des tendances de consommation, notamment alimentaires, des foyers équipés de réfrigérateurs et de congélateurs et des moyens de communication nombreux et performants, les raisons d’aller dans l’espace public sont de moins en moins nombreuses.

“Sur une période plus récente, on observe que les enfants se déplacent de moins en moins seuls dans la ville”, constate Clément Rivière. “On a un ensemble de travaux sur les 3 ou 4 dernières décennies qui mettent en évidence cette tendance en Europe, aux USA mais aussi en Nouvelle Zélande, même s’il existe des disparités selon les pays”.

Les raisons ?

Une ville plus hostile pour les enfants selon Clément Rivière ; perception due à une augmentation du nombre de voitures dans la ville, par le danger qu’elles créent mais aussi par la place qu’elles occupent dans l’espace public.

Autres facteurs pouvant expliquer cette tendance : la montée en visibilité du risque pédophile, à partir des années 80 aux USA et de la deuxième moitié des années 90 en Europe avec l’affaire Marc Dutroux.

“Cette montée en visibilité a contribué à redéfinir les normes de parentalité, et à faire notamment des parents qui laissent leurs enfants sans surveillance des “mauvais” parents” pour le sociologue.

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Photo by Charu Chaturvedi on Unsplash

De la ville hostile à la ville “amie des enfants”’

Face à une ville qui semble être devenue hostile aux plus jeunes, comment restaurer la confiance des parents et des enfants avec la ville et avec les étrangers qu’ils fréquentent chaque jour ?

Stéphanie Cagni, qui travaille avec l’Atelier Pop Corn sur des nouvelles formes de construction et de redéfinition de l’espace urbain, développe de nombreuses initiatives : médiation, concertation et assistance à maîtrise d’usage auprès des acteurs de la fabrique des territoires…

“Il y a actuellement beaucoup d’initiatives autour de la ville à 1m20. En se plaçant à la hauteur des enfants, on s’aperçoit qu’on a une vision tout à fait différente : on ne voit pas au-dessus des toits de voiture par exemple”, témoigne Stéphanie Cagni.

Piétonniser les abords des écoles, faire tester des rues aux enfants, créer le dialogue…de nombreuses initiatives se développent pour donner une nouvelle vision de la place de l’enfant dans la cité.

Construire un modèle et surtout une réalité d’une “ville amie des enfants”, et casser ce que le philosophe Thierry Paquot a identifié comme les trois grandes erreurs de l’urbanisme contemporain ayant contribué à l’éviction des enfants de l’espace public en ville : la primauté à la logique sécuritaire, la logique de zonage et la non prise en compte des usages dans la conception.

Rendre les enfants plus autonomes en ville

Quels sont les freins et contraintes auxquels sont confrontées ces initiatives ?

Pour Stéphanie Cagni, le souci majeur est la non-continuité entre la volonté politique et l’application technique sur le terrain : “Pour le moment, il y a encore deux mondes qui s’affrontent aujourd’hui. Le meilleur exemple qui me vient à l’esprit est l’aire de jeu à la française qui est pour moi une erreur absolue dans la ville car sous couvert d’hygiénisme et d’hyper-sécurité, on coupe les enfants d’éléments essentiels à leur développement : l’expérimentation — manipulation (avec sa part de risque) et d’imagination. Il devient difficile d’arriver à une autre manière de jouer en ville”.

Un constat partagé par Clément Rivière, qui explique que beaucoup de travaux, notamment de géographes, mettent en évidence un processus de confinement des activités des enfants -certains auteurs employant le terme d’archipélisation- dans les dernières décennies : “Les activités des enfants en dehors du domicile sont de plus limitées à certains espaces identifiés comme étant sécurisés. On délimite les pratiques de jeu des enfants dans la ville, le jeu libre en souffre beaucoup.”, analyse le sociologue.

Sur une métropole comme Lyon, un seul espace fait exception selon la créatrice de l’Atelier Pop Corn : l’aire de jeu du parc Sergent Blandan, récemment aménagé, où les enfants pénètrent dans des remparts faits de couloirs qui se rejoignent et débouchent sur des toboggans en tube. Les enfants rentrent d’un côté, sortent de l’autre, et entre-temps, ne sont plus visibles des parents, ce qui est très déstabilisant pour ces derniers.

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L’air de jeu du parc Sergent Blandan à Lyon (7ème arr) — Crédit : Ville de Lyon

Autre exemple qui demeure malheureusement encore une exception dans nos métropoles occidentales : le quartier de Christiana à Copenhague, dans lequel existe une zone interdite aux adultes, avec une aire de jeu pour les enfants qui peut ressembler à première vue à une décharge ou à un terrain vague ; les enfants y apprennent à jouer et vivre ensemble de manière autonome.

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Le quartier Christiana à Copenhague — Photo : Jorge Franganillo

Des planches, des pieds de biches, des clous, des scies et de la boue partout… A Lausanne, la ville a confié certains espaces non aménagés à des associations et collectifs qui permettent aux enfants de construire et de déconstruire des cabanes. D’abord déconcertés, les enfants s’approprient très vite ce type d’espaces !

À l’image de ces exemples, ne pourrait-on pas alors construire une ville qui pourrait être un terrain de jeu libre pour les enfants, pour sortir d’un “jeu qui est confiné” comme le fait remarquer Stéphanie Cagni ?

Interroger l’enfant en tant qu’expert

Une fois le diagnostic posé, quelles sont les méthodes pour intégrer les enfants dans la conception ou le réaménagement d’espaces publics ?

L’atelier Pop Corn réalise une mission d’assistance à maîtrise d’usage, afin de favoriser la participation de tous et d’intégrer la parole et l’expertise de chacun dans le projet.

“On va interroger l’enfant en tant qu’expert ; cela est bien différent que d’imaginer la ville idéale ! Il s’agit plutôt d’écouter leur récit de leur usage de la ville. C’est la même méthodologie qu’avec les adultes, mais avec des outils adaptés (en terme de vocabulaire, de niveau de connaissances adaptés aux programmes pédagogiques, aux appétences et envies)”, explique Stéphanie Cagni.

La méthodologie utilise les trois classiques phases : connaissance, diagnostic puis propositions. Une approche mise en place par exemple dans la phase 1 du projet du quartier Confluence, dans lequel les enfants ont été interrogés : “On s’est baladé avec eux sur les rives de Saône ; on leur a demandé comment ils venaient, quand, avec qui…”, témoigne Stéphanie Cagni. Et un constat : l’intérêt très vif des enfants pour la ville et la façon dont on conçoit et utilise l’espace public : “Les enfants sont passionnés par les chantiers, les projets. J’ai vu des enfants qui connaissent le nom des architectes de projets non encore sortis de terre. Ils sont souvent fascinés de découvrir les coulisses de la fabrique de la ville. C’est dommage car c’est un domaine qui n’est pas enseigné à l’école.”

Être parent dans la ville d’aujourd’hui : entre méfiance et envie de confiance

Et le rôle des parents dans tout ça ?

Soumis à la double contrainte de vouloir autonomiser leurs enfants tout en sécurisant leur mode de vie.

Pour se rassurer, les parents dotent généralement leur enfant d’un téléphone portable dès la fin du primaire ou au début du collège. Un objet qui devient instrument de leur quotidien mais aussi selon Clément Rivière un instrument de régulation de leurs usages de la ville. Une logique de fausse réassurance pour Stéphanie Cagni : “les enfants ne sont pas plus en autonomie ni présents dans l’espace public avec un téléphone portable car ils doivent se dépêcher de rentrer pour dire par message à leurs parents qu’ils sont bien rentrés”.

Une logique de contrôle, dans une ville hostile où il est si difficile de faire confiance à l’étranger.

La confiance. L’enjeu-clé se situe bien à ce niveau : redéfinir le rôle des parents, construire la confiance, ou du moins renforcer ses formes qui existent déjà, constituent clairement des enjeux fondamentaux, qui dépassent certes le cadre de la ville mais qui ont une importance sans doute encore plus forte dans les grandes métropoles.

Pour Stéphanie Cagni, les initiatives de prise en compte des besoins et usages des enfants dans des projets urbains ou dans les écoles peuvent être des facteurs favorisant la confiance : “Le travail actuel sur la dé-bitumisation dans un certain nombre de groupes scolaires des cours d’écoles constitue une réelle opportunité de recréer de la confiance : laisser les enfants gratter la terre, laisser de la place au jeu libre pourrait être une porte menant au jeu libre dans la rue”.

Et Clément Rivière de poursuivre : “J’ai été sollicité par une communauté d’agglomération d’une grande ville française qui était préoccupée par le fait qu’il y avait beaucoup d’enfants dans les espaces publics. Mais est-ce vraiment un problème ? Je dirais que c’est plutôt un bon signe ; d’ailleurs, mes interlocuteurs en sont finalement arrivés à cette conclusion”

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Photo by Leon Liu on Unsplash

Rapport à l’espace public et genre

Responsabiliser les enfants, leur faire confiance ; un chemin difficile pour beaucoup de parents, qui semble être encore plus difficile pour les filles.

Beaucoup de recherches montrent en effet une différenciation nette des usages des espaces publics entre les femmes et les hommes adultes et notamment dans les représentations du danger.

“Cette différenciation se construit dans l’enfance, dans la période de découverte de la ville et en lien avec l’action des parents, notamment dans l’action des mères qui vont contribuer à reproduire un certain nombre de normes d’usage genrés de l’espace public”, analyse Clément Rivière, qui a consacré sa thèse à ce sujet.

Contrôle plus strict des horaires de sortie, conseils spécifiques donnés aux filles (sur les façons de s’habiller et de se comporter dans l’espace public), incitation très forte à être discrète, réservée et à ne pas réagir en cas de provocation…”On apprend aux femmes à se faire toute petites”, souligne Clément Rivière.

“Et on voit en germe tout ce qui va caractériser la spécificité du rapport des femmes à l’espace public une fois adulte, avec un modèle dans lequel la norme dominante est celle de la masculinité hétérosexuelle”.

Une caractéristique qui a frappé le sociologue durant ce travail : sur environ 80 familles rencontrées, aucune n’avait développé des pratiques visant à favoriser l’auto-défense ou à remettre en cause des modèles de genre.

Encore beaucoup de problématiques à résoudre sur ce thème donc, sur un sujet pourtant essentiel.

Vers une ville déconfinée

Des inégalités entre hommes et femmes dans la capacité à vivre l’espace urbain auxquelles s’ajoutent des inégalités sociales.

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Photo by Hello I’m Nik 🎞 on Unsplash

Et durant la crise sanitaire et le confinement associé, ces inégalités ont été plus criantes. L’interdiction de vivre dans l’espace public a été plus dure à subir pour les personnes avec des conditions de vie difficiles : “la crise sanitaire a bien montré que les espaces publics ne constituent pas dans la même mesure une ressource pour tout le monde : plus on a des conditions de vie difficiles, plus l’espace public est une ressource”, analyse Clément Rivière.

Déjà perçu comme hostile, le dehors a davantage été perçu encore comme un danger : sortir au dehors du domicile et au contact d’étrangers fait peser le risque

de la contamination, alors que l’intérieur est perçu comme un refuge, un abri face à cette menace. C’est le syndrome de la cabane, observé par certains pédopsychiatres : durant le confinement, beaucoup d’enfants ne voulaient plus sortir de leur maison et ont construit des cabanes dans leur maison, comme pour fabriquer un deuxième rempart permettant de se protéger de la menace extérieure.

Un confinement qui pourrait se poursuivre sous une forme plus insidieuse : “on peut craindre une baisse du nombre de magasins, de bars et de restaurants ; cela ne sera pas favorable à la présence autonome des enfants dans la rue mais aussi de femmes”, prévient Clément Rivière.

Face à ces défis nombreux et complexes, il s’avère sans doute plus que jamais opportun d’interroger et de remettre en cause nos représentations de l’espace public.

Le programme pourrait donc être celui-ci : responsabiliser les enfants, les faire intervenir en tant qu’experts, leur faire confiance, et faire peut-être aussi avoir davantage confiance en la ville et ses étrangers qui la peuplent.

Ce texte est issu de l’échange sur le thème “L’enfant et la ville”, tenu dans le cadre des Mercredis de l’Anthropocène, organisés par l’Ecole urbaine de Lyon, et animé par Lou Herrmann (École urbaine de Lyon).

Stéphanie Cagni, créatrice de l’Atelier Pop Corn, qui développe des outils d’accompagnement participatifs, pédagogiques et interactifs de compréhension de la fabrique de la ville. Peu avant, elle fut fondatrice et coordinatrice de Chic de l’archi !, association dédiée à la sensibilisation des enfants à l’urbanisme et l’architecture.

Clément Rivière, maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille et membre du Centre de recherches Individus, épreuves, sociétés. Il travaille sur les dimensions spatiales de la socialisation des enfants et des parents en milieu urbain. Il est par ailleurs co-directeur de rédaction de la revue en ligne Métropolitiques.

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour…

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“De ce qui occupe le plus, c’est de quoi l’on parle le moins. Ce qui est toujours dans l’esprit, n’est presque jamais sur les lèvres.”

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // A Lyon Urban School’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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