Anthropocene 2050
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L’intervention militaire soviétique en Hongrie et les réfugiés hongrois de 1956. Un entretien avec Tiphaine Robert, historienne.

Tiphaine Robert a publié un ouvrage sur les réfugiés et réfugiées hongrois de 1956. Elle est docteure en histoire de l’Université de Fribourg et a réalisé des séjours de recherche à l’Académie hongroise des sciences et à l’EHESS. Depuis 2021, Tiphaine Robert poursuit une recherche intitulée « L’auto autocrate ? Une histoire politique de la voiture en Suisse (1950–2000) ».

ETH Zürich / Fortepan

Alexandre Rigal. Alors qu’en 2022 nous vivons une intervention militaire russe en Ukraine, votre travail d’historienne sur les conséquences de l’intervention militaire en Hongrie de 1956 prend un jour nouveau. Tiphaine Robert, pouvez-vous nous rappeler le contexte du rappel à l’ordre sanglant de la Hongrie par l’URSS?

Tiphaine Robert. De 1953 à 1956, la Guerre froide connait un dégel initié par la mort de Staline et marqué par la publication du rapport Khrouchtchev au XXe Congrès du Parti communiste d’URSS qui condamnait certains des crimes de Staline. Ce texte donnait un coup de fouet à la rébellion contre l’occupation soviétique en Europe centrale. La Pologne connait des soulèvements qui mènent le réformiste Gomułka au pouvoir. On craint une intervention russe en Pologne mais Moscou laisse finalement faire. Le dénouement polonais donne des ailes aux opposantes et opposants hongrois. Au cours de cette année, la censure est moins forte, les langues se délient et le pays connait une phase de démocratisation. Le 23 octobre, une manifestation de soutien à la Pologne organisée par le monde étudiant prend une ampleur énorme. On déboulonne une immense statue de Staline et on arbore des drapeaux hongrois percés en leur centre, l’emplacement de l’emblème communiste. Le soulèvement mène à des premiers échanges de balles entre des opposants et des membres de la police politique hongroise. L’Union soviétique intervient une première fois par une offensive qui se voulait démonstrative. Les tanks russes sont accueillis par des cocktails molotov et une résistance farouche. Le « monde libre » prend alors fait et cause pour le « peuple hongrois ». On entrevoit un dénouement politique avec l’avènement d’Imre Nagy, figure politique de 1956, réformiste et critique envers le Kremlin. Avec l’espoir sans doute d’obtenir la protection de l’Occident, Nagy proclame la neutralité de la Hongrie, la tenue d’élections pluripartites ! Pendant quelques jours, on croit à la victoire hongroise mais après des tergiversations, l’Armée rouge lance l’offensive. Le gouvernement Nagy quitte le parlement et, pour éviter des morts inutiles, ne donne aucun ordre à l’armée. La plupart des soldats restent ainsi dans les casernes alors que quelques milliers de personnes poursuivent la résistance, certains « combattants de la liberté » espèrent l’arrivée imminente d’aides occidentales. L’insurrection est écrasée et un nouveau gouvernement est formé autour de János Kádár, marionnette de Moscou. Des milliers de personnes sont arrêtées, 341 d’entre elles seront exécutées.

Ce dénouement est l’une des grandes différences avec 2022. La guerre n’a pas eu lieu. Aucune arme n’a été livrée par des pays occidentaux aux insurgées et insurgés hongrois. Dans la presse des pays capitalistes, on explique cette absence d’ingérence : le risque de déclencher une 3ème guerre mondiale est trop grand. En 1956, les sanctions contre l’URSS ont été surtout symboliques. Les pays appartenant au camp de l’Ouest, pour montrer leur désapprobation à l’URSS, ne peuvent qu’acheminer de l’aide matérielle via le Comité International de la Croix-Rouge et … accueillir généreusement et en nombre des réfugiées et réfugiés magyars.

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AR. Hier comme aujourd’hui pour les Ukrainiens, les pays européens ont été très volontaires pour accueillir les réfugiés hongrois. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi?

TR. Il y a, je pense, différents facteurs mais le plus important est l’immense indignation face à l’intervention militaire décidée par le Kremlin. Une véritable onde de choc a parcouru le monde et a donné lieu à un élan de solidarité qu’on peut comparer à celui de 1956 même si le nombre de réfugiés était nettement moins grand (200 000 Hongroises et Hongrois, en majorité des hommes, avaient fui le pays, alors qu’on dépasse les deux millions de personnes fuyant l’Ukraine aujourd’hui). Il y a d’abord une grande sympathie pour la résistance ukrainienne, dans un premier temps perçue, comme la Hongrie de 1956, comme celle de David contre Goliath. De manière similaire à 1956, il y a un véritable consensus pour accueillir convenablement les personnes réfugiées d’Ukraine et c’est peut-être le seul aspect positif dans cette horreur, ce consensus ayant fait défaut ces dernières années.

On a beaucoup entendu ces derniers jours que c’était parce qu’elles sont blanches ou culturellement proches que les personnes fuyant l’Ukraine bénéficient d’un meilleur traitement que d’autres victimes fuyant des conflits comme ceux de Syrie et d’Afghanistan. Je pense que le sentiment antirusse, auquel s’ajoutait l’anticommunisme pendant la guerre froide, a agi comme puissant levier. Il s’agit d’un facteur déterminant qui a guidé les politiques d’asile dans le monde capitaliste lors de l’accueil de Tibétains et Tibétaines dans les années 1950, de Tchécoslovaques en 1968 et des Boat people du Cambodge, Laos et Vietnam dans les années 1970. Dans le cas des Tibétains et des Boat people, on ne peut pas parler de proximité culturelle pour expliquer cette sympathie à la fois des autorités et des sociétés occidentales. On pourrait aussi évoquer des exemples plus anciens de solidarité face à des exodes massifs, comme envers les personnes fuyant le génocide en Arménie entre 1915 et 1923 qui s’explique entre autres par l’anti-ottomanisme. On peut aussi se souvenir de la bienveillance des autorités de pays comme la France envers les personnes fuyant la Révolution russe, l’antibolchevisme a joué un rôle évident.

Mais il est clair que la proximité géographique joue un grand rôle. Souvent, les pays limitrophes à un conflit montrent une grande générosité, c’était le cas des pays voisins de la Syrie.

Le fait que la grande majorité de la population réfugiée soit des femmes et des enfants participe également à l’élan de solidarité. En 1956, on voulait surtout accueillir des familles, des orphelins de préférence. Les médias ont d’ailleurs d’abord diffusé l’idée que les hommes restaient pour se battre, les personnes prêtes à accueillir des réfugiés ont été parfois déçues : la plupart étaient des hommes jeunes, seuls.

AR. Ce qui vous a particulièrement intéressée dans cette période trouble pour les Hongrois, c’est que nombre d’entre eux ont décidé de rejoindre l’Ouest et en particulier en Suisse — terrain de votre enquête historique. A nouveau les parallèles avec la situation actuelle sont patents.

TR. En 1956, rares étaient les réfugiées et réfugiés qui voulaient rester en Europe. La France et la Suisse par exemple, ne faisaient pas rêver, ce qui vexait d’ailleurs un peu les personnes chargées de leur accueil. Chaque état avait, en plus des facteurs évoqués plus haut, des raisons propres de faire bonne figure dans l’accueil des réfugiés. La France et la Grande-Bretagne voulaient faire oublier leur intervention néocoloniale contre Nasser en Egypte. D’autres pays s’efforçaient de renforcer leur prestige humanitaire et leur image envers les puissances de l’OTAN, comme l’Autriche, dont la position ressemble à celle de la Pologne aujourd’hui. La Suisse étaient alors critiquées de toute part pour ses manquements humanitaires pendant la Deuxième guerre mondiale (politique d’asile restrictive et refoulements de Juives et de Juifs par dizaines de milliers ainsi que ses compromissions avec l’Allemagne nazie), elle se devait également d’être généreuse.

Proportionnellement à sa population, c’est la Suisse qui en a accueilli le plus (13'000) au niveau mondial, en termes numériques, ce sont les Etats-Unis (plus de 35'000) sur 200'000 réfugiées et réfugiés en tout. On le voit, les chiffres n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. La Hongrie comptait alors 9 millions d’habitants, les réfugiées et réfugiés n’ont pas été plus nombreux pour différentes raisons : les combats se sont arrêtés assez vite, les frontières ont été fermées par le nouveau gouvernent hongrois. Toutefois, et c’est ce qui me fait penser à aujourd’hui, j’ai l’impression que si la Hongrie s’était totalement vidée, on aurait trouvé, tôt ou tard, des solutions pour neuf millions de personnes. Cette mobilisation des sociétés, fortement appuyée par les états constitue peut-être la leçon à tirer de 1956 : un moment où l’empathie a pris le pas sur toute autre considération. Quand on veut, on peut.

AR. Après ce premier moment d’enthousiasme, comment s’est passée l’installation dans les pays capitalistes?

TR. En Occident, après 1956, la presse, les autorités et les œuvres d’entraide mettent beaucoup d’énergie pour défendre l’image des réfugiés hongrois, censée coller avec le message anticommuniste. La presse suisse diffuse un message clair : faisons preuve de patience et de compréhension face aux éventuels accrocs (différences culturelles, difficultés d’intégration, etc.). C’est la même chose dans la plupart des pays occidentaux. Ils étaient considérés en bloc comme des victimes du communisme sans qu’on ne se préoccupe vraiment de leur passé. Après les avoir quelque peu idéalisés et les assimilant à des combattants de la Liberté qui avaient pris les armes contre les tanks soviétiques, dans la presse du Bloc de l’Ouest, on insiste progressivement sur les grandes différences culturelles et les défauts supposés des Hongrois : ils seraient « fiers », « volubiles », « dépensiers », « exigeants ». Il y a parfois une sorte de condescendance envers ces réfugiés et un certain paternalisme comme lorsqu’on en parle comme s’il s’agissait d’enfants. De part et d’autre, il y a des malentendus. Les réfugiés et réfugiées font face à l’attitude et au regard des autochtones : générosité, mais aussi intérêt pragmatique ou encore méfiance dès qu’ils ne sont pas satisfaits ou lorsqu’ils ne montrent pas la reconnaissance à peu près éternelle qu’on attend d’eux. Mais le message qui a marqué la mémoire collective est en substance que ces personnes avaient vécu une grande souffrance et que c’était une tâche morale que de les accueillir.

ETH Zürich / Fortepan

AR. Vous décrivez aussi le cas de réfugiés qui retournent ensuite en Hongrie. Pouvez-vous expliquer ce phénomène?

TR. Cela concerne 10 à 20% de l’ensemble des réfugiés. C’est donc une minorité mais elle est intéressante car elle bouscule un peu notre vision de la Guerre froide (côté vainqueurs), selon laquelle on ne quitte que définitivement le monde communiste. En fait, en quittant la Hongrie, beaucoup n’avaient pas toujours de but clairement défini. Il y a mille et une raisons de rentrer. J’ai tenté dans mon livre de les expliquer et de comprendre plus généralement les migrations de retour vers l’Est pendant la Guerre froide. Il faut préciser aussi que la République populaire hongroise a édicté des amnisties en faveur des émigrées et émigrés, mesures auxquelles les exilés ont été relativement réceptifs.

Certains de ces rapatriements sont étroitement liés aux conditions d’exil de 1956 qui diffèrent de ce que connaissent les Ukrainiens en 2022, l’insurrection n’ayant pas dégénéré en guerre. Certaines personnes ne pouvaient absolument pas rentrer, ceux qui avaient pris les armes et les opposants de tout acabit qui risquaient l’emprisonnement ou pire. D’autres attendaient de voir comment évoluaient la situation en Hongrie. Certains regrettaient leur départ précipité ou des exils de type échappatoire. Comme au moment de l’émigration, les facteurs de décision peuvent s’additionner: difficultés de joindre les deux bouts dans le pays d’accueil, stagnation, mais aussi drames familiaux et conjugaux. On rentre pour rejoindre un proche, un conjoint, un parent malade. Les raisons de retour sont la plupart du temps sociales, plutôt politisées que politiques. Au-delà des discours de la Guerre froide, les deux régimes ne représentent souvent que la toile de fond avec laquelle les candidats au retour composent pour améliorer leur situation et leur avenir, entre deux sociétés, entre le monde communiste et capitaliste.

Certaines personnes ont aussi été déçues des sociétés dans lesquelles elles avaient atterri. Beaucoup avaient également des représentations enjolivées sur l’Ouest. En arrivant dans les pays d’accueil, la pression était grande, on attendait des réfugiés qu’ils ne fassent pas de vague, qu’ils se conforment à la norme, qu’ils travaillent dur. Dans le contexte suisse, on observe que des réfugiés se plaignent d’être placés trop rapidement à une place de travail qui ne correspond pas à leurs qualifications, dans des patelins qu’ils jugeaient peu attractifs, eux qui venaient pour la plupart de Budapest. Les femmes hongroises, dans les sociétés occidentales très conservatrices connaissaient des discriminations, elles qui venaient d’un pays qui connaissait l’égalité des chances femmes-hommes.

AR. Comment comprendre la position de la Hongrie actuellement ?

TR. Membre de l’OTAN, la Hongrie a quelques dizaines de kilomètres de frontière commune avec l’Ukraine et a accueilli plusieurs centaines de milliers de réfugiées et réfugiées ukrainiennes depuis l’offensive. Depuis plusieurs années, on le sait, la Hongrie de Viktor Orbán se rapproche de la Russie de Poutine. Les deux pays venaient de signer un contrat qui favorise encore l’approvisionnement énergétique depuis la Russie. La Hongrie dépend totalement de la Russie pour ce qui est du gaz. Ces dernières années, le parti d’Orbán, le Fidesz fait de sa politique énergétique — les coûts ont été allégés pour les particuliers — un argument électoral majeur. En vue des prochaines élections, le parti au pouvoir craint un renchérissement des énergies et se prononce contre des sanctions de l’UE liées à l’approvisionnement de l’énergie russe. Comme un peu partout en Europe centrale, le gouvernement hongrois mise sur le nucléaire. Elle va doubler la puissance de sa centrale à Paks en ajoutant des réacteurs grâce à un accord avec l’entreprise russe Rosatom. Depuis quelques années, le financement de centrales nucléaires en Europe centrale par la Russie est monnaie courante comme l’expliquait en 2020 le journaliste Mathieu Besson.

Actuellement, la Hongrie tente de ne pas se compromettre à la fois auprès de Moscou et de l’Union européenne. Un article de Corentin Léotard du Courrier d’Europe centrale qui parle de « ligne de crête diplomatique », résume bien la situation. Même s’il y a une grande propagande russe en Hongrie et un certain verrouillage des médias par le parti au pouvoir, une grande frange de la population est solidaire avec l’Ukraine, les Hongroises et Hongrois demeurent proche de l’Europe et ont le souvenir… de 1956 ! En découle une certaine hostilité face à la Russie de Poutine et un accueil généreux des réfugiées et réfugiés ukrainiens par la société civile et les œuvres d’entraide. Tout cela peut changer.

La position actuelle de la Hongrie me fait beaucoup penser à la Yougoslavie de Tito en 1956. Pour ne pas se compromettre, ni avec les puissances de l’OTAN, ni avec l’URSS, elle accueillait avec prudence des réfugiés venus de la Hongrie voisine. Elle s’efforçait que ces personnes quittent rapidement son territoire pour aller aux Etats-Unis, en France etc. Cela rappelle l’embarras actuel de Budapest.

Pour aller plus loin:

L’ouvrage de Tiphaine Robert en accès libre: Des migrants et des revenants. Une histoire des réfugiées et réfugiés hongrois en Suisse (1956–1963). 2021. Editions Alphil.

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Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // A Lyon Urban School’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

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L’École Urbaine de Lyon (EUL) est un programme scientifique « Institut Convergences » créé en juin 2017 dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir.