Océans urbains.

Tribune par Pierre Gras, enseignant-chercheur à l’ENSAL / Membre associé EVS-LAURE

École Urbaine de Lyon
Oct 30 · 8 min read

Dans cette tribune, Pierre Gras saisit l’opportunité de la parution du Rapport spécial du GIEC sur les océans et la cryosphère paru en septembre 2019 pour réfléchir aux relations entre les mondes urbains et le milieu océanique.

Arming the Beach, Brooklyn, New York, 2018 © Alex S. MacLean/ Landslides Aerial Photography

Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) paru en septembre 2019 et consacré aux liens entre le changement climatique, les océans et la cryosphère[1] a, si l’on peut dire, jeté un froid. Selon ce document, véritable synthèse de la littérature scientifique sur les systèmes climatiques liés à l’eau, les océans fournissent plus de la moitié de l’oxygène que l’on respire sur terre, absorbent en moyenne le quart des émissions de CO2 et capture les neuf dixièmes de l’excès de chaleur produit par les émissions de gaz à effet de serre. Or, la réduction du volume des glaces, tant au niveau des pôles que de la haute montagne, apparaît comme sans précédent depuis au moins mille ans et déstabilise les grands systèmes de régulation climatique liés aux océans, comme par exemple le Gulf Stream. Nous le vivons au quotidien, cela se traduit par des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, une acidification accrue des océans et un affaiblissement des ressources en eau douce à la disposition des humains.

En se projetant à des échéances de moins en moins lointaines (2050 à 2100), les scientifiques annoncent des phénomènes climatiques dont les effets ne relèvent plus de la catégorie des films catastrophes dont Hollywood s’est fait une spécialité. Ainsi l’acidité des océans pourrait tripler par rapport à sa valeur de la période préindustrielle, entraînant notamment une chute de la productivité agricole dans les territoires littoraux, la salinisation des nappes d’eau douce et des épisodes de plus en plus fréquents de sécheresse entraînant une hausse significative des feux de forêt, y compris dans les régions boréales et les zones de toundra. Enfin, les inondations et l’érosion provoquées par la montée des océans et des mers iraient en s’accroissant, le premier contributeur étant la fonte des calottes glaciaires, du Groenland à l’Antarctique.

Risque supplémentaire lié à l’élévation du niveau de la mer pour les zones côtières basses d’ici la fin du XXIe siècle avec ou sans stratégies d’adaptation importante (Chapitre 4 du Rapport spécial du GIEC sur les océans et la cryosphère dans un monde dont le climat change, final draft, p.11)

Face à de telles perspectives, le premier réflexe, certes primaire, est sans doute de se dire : courage, fuyons, éloignons nous des côtes et des deltas et mettons-nous à l’abri sur les hauteurs ! Or, tout montre aujourd’hui qu’il n’en est rien. La population de la planète se concentre toujours plus massivement dans les régions littorales et sur les rives des grands fleuves, au point que les géographes n’hésitent plus à constater, à côté de l’urbanisation massive de la planète, une véritable « littoralisation du monde »[2]. Le GIEC nous rappelle utilement que de petites nations insulaires, mais aussi de puissantes mégapoles côtières voire quelques-unes des villes françaises pourraient être frappées d’inondations récurrentes et partiellement noyées sous les flots dès 2050, tous scénarios confondus. Il n’est point besoin de se rendre aux Maldives pour prendre conscience du risque : ainsi, dans la région de Dunkerque, près de 500 000 habitants vivent sous le niveau de la mer ; autre exemple, les études montrent qu’une partie de la Camargue cédera du terrain à la Méditerranée à moyen terme. Les chiffres du ministère de la Transition écologique sont éloquents : 1,4 millions d’habitants, 850 000 emplois et près de 900 communes françaises sont déjà menacés par les risques de submersion marine…

Alors pourquoi assiste-t-on un tel phénomène de concentration humaine sur les littoraux et les espaces aquatiques, contradictoire avec les risques prédits par les experts ? D’une part, le « désir de mer » est parfois le rêve d’une vie ou bien le refuge de ceux qui n’ont pas pu trouver une meilleure situation ailleurs, en particulier les travailleurs agricoles de l’intérieur des pays en développement. Que faire contre une telle puissance de l’imaginaire maritime, facteur d’attractivité ? Selon une enquête menée en 2015 dans la commune de Palavas (Hérault), 20 % des habitants interrogés affirment qu’ils ne partiront pas « quoiqu’il arrive », soit qu’ils n’aient pas le choix soit qu’ils n’en aient pas le désir[3]. D’autre part, les moyens manquent pour des actions de dissuasion et des logiques de transfert territorial, que l’on serait bien en peine de financer quand bien même les habitants le souhaiteraient massivement. Ni les assurances ni l’État n’en ont la capacité, sans parler des citoyens eux-mêmes. Seule une forme de solidarité financière territoriale (au niveau des régions, par exemple), nationale ou européenne pourrait y parvenir — et encore. Mais à l’échelle de la planète ? Le défi est colossal lorsque l’on évoque le Bangladesh, une partie de l’archipel indonésien ou les îles du Pacifique.

Retour d’expériences

Certes, des démarches utopiques, certaines déjà anciennes, proposent de « construire » une flottille de villes autonomes ou de rhizomes connectés aux rivages, mais capables de s’en affranchir en cas de besoin, à l’image des projets très médiatisés de l’architecte Vincent Callebaut[4] ou de l’océanographe Jacques Rougerie[5]. Mais une autre forme de réponse se trouve peut-être dans la capacité des métropoles à surmonter leurs réticences à agir en dehors de leur seul territoire et à mutualiser leurs compétences et leurs expériences. Et dans ce domaine, les villes portuaires bénéficient d’un retour d’expérience original. Longtemps rétives, car dominées par des logiques strictes de productivité de l’espace des waterfronts portées par des acteurs généralement autonomes par rapport aux collectivités locales ou à l’État, les autorités portuaires se sont lancées depuis une dizaine d’années, avec les villes, dans de multiples initiatives « correctrices », peut-être parce qu’elles n’avaient plus guère d’autre choix. Plus ou moins contraintes par la montée des périls et la prise de conscience de l’opinion publique — la nocivité des émissions de gaz à effet de serre des paquebots de croisière dans les ports méditerranéens ne constituant que la partie émergée de l’iceberg –, elles ont commencé à remettre à plat leur projet de développement. Singapour travaille ainsi, depuis plusieurs décennies, sur le lien entre l’aménagement du territoire — fortement contraint dans le cas de cette cité État insulaire — et une politique volontariste de recherche en matière énergétique et environnementale, depuis l’électrification des moteurs de navires de commerce jusqu’à la gestion de l’eau, en passant par une politique extensive d’espaces verts et une planification urbaine très stricte, facilitée par une gouvernance autoritaire.

Pour sa part, traumatisée par les conséquences de l’ouragan Sandy qui, en octobre 2012, avait dévasté le nord-est des États-Unis et provoqué la mort de quarante personnes à New York, aiguillonnée par ailleurs par une population de plus en plus radicale dans ses choix politiques, la municipalité a dû reconsidérer l’imposant Comprehensive Waterfront Plan 2030 lancé sous la mandature de Michael Bloomberg. Elle développe désormais, entre autres démarches, les liaisons par ferry à travers la baie pour réduire l’impact de la circulation automobile dans les relations domicile-travail, et elle lutte contre les îlots de chaleur en favorisant les green rooftops. Plus récemment, le maire Bill de Blasio a annoncé un ambitieux programme d’aménagement de dunes, de digues et autres remparts à la montée des eaux tenant davantage compte de la carte des risques de submersion, jusqu’alors connue des seuls spécialistes[6]. C’est sans doute insuffisant, mais cela fait image. En Europe, les cas de Copenhague ou de Barcelone qui s’efforcent de réduire les externalités négatives de leurs installations portuaires en matière d’environnement sont souvent cités. Récemment, l’Union européenne a présenté Green City Tool, un « guide pour rendre la ville plus verte et plus durable »[7], un outil d’autoévaluation s’inspirant largement d’expériences menées dans des villes pionnières, qui sont souvent aussi des villes portuaires.

Renouveler les utopies ?

Ces expériences peuvent-elles être utiles à d’autres types de villes ou de métropoles, non concernées, en apparence immédiate, par les phénomènes évoqués au début de cet article ? Sans aucun doute. Un seul exemple : selon l’association Initiatives pour l’avenir des grands fleuves (IAGF), 80 % de la pollution des océans se forme à partir des déchets véhiculés par les grands fleuves et les rivières qui les alimentent, dont une part croissante provient des villes et des lieux de production de richesses. Nos espaces de vie, nos écosystèmes urbains, sont de plus en plus connectés et interdépendants, nous le savons bien. La ressource en eau se trouve ainsi au centre des relations de pouvoir. Il est certes utile (et favorable à la notoriété d’une ville dans la compétition entre les métropoles) d’aménager les berges des cours d’eau et d’en faire des lieux de convivialité, un phénomène qui s’est généralisé au cours des vingt dernières années dans les villes françaises. Mais il est plus complexe de créer, dans la perspective de ces interdépendances globales, des logiques de gouvernance élargie, de mutualisation des risques, d’articulation des moyens disponibles, et surtout de sensibilisation de l’ensemble des habitants à la nécessité d’une action concertée sur de plus vastes territoires, a minima les grands bassins hydrographiques — et pas seulement au sein des « frontières » d’une métropole.

De ce point de vue, le « modèle » d’urbanité des villes portuaires, qui n’est pas forcément transférable à tous les types de territoires, offre au moins une opportunité. Celle de souligner le fait que, dans cette civilisation urbaine caractéristique de l’Anthropocène, il est une utopie d’une grande actualité : partager l’intelligence territoriale, s’adapter collectivement aux risques, aider ceux qui n’ont pas ou plus les moyens de le faire seuls, et in fine apprendre à concilier urbanité et naturalité. Plutôt que de subir les conséquences de nos choix et de devenir, à notre tour, des « déplacés climatiques », cette perspective, allez savoir pourquoi, me rend déjà plus optimiste…

Pierre Gras, historien, consultant et écrivain, octobre 2019.

Références :

[1] C’est-à-dire les différents composants du système Terre qui sont ou peuvent être gelés — banquise, inlandsis, lacs et rivières, glaciers, régions couvertes de neige. Le rapport (en anglais) est disponible en ligne : https ://www.ipcc/srocc/home

[2] http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/littoralisation-ou-maritimisation

[3] Selon le rapport de La Fabrique écologique cité par le quotidien Libération du 25 septembre 2019.

[4] www.vincent.callebaut.org

[5] www.fondation-jacques-rougerie.com

[6] Le coût prévisionnel de cette « adaptation » atteindrait les 10 milliards de dollars, selon les services de la Ville de New York chargés de la prévention des risques.

[7] https://webgate.ec.europa.eu/greencitytool/choose_profile?lang=fr

English summary : In this editorial, Pierre Gras takes the opportunity of the publication of the IPCC Special Report on Oceans and the Cryosphere in a Changing Climate, published in September 2019, to reflect on the relationship between the urban worlds and the maritime environment. Please contact the editorial team for further translation help.

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // An Ecole Urbaine de Lyon’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

École Urbaine de Lyon

Written by

L’École Urbaine de Lyon (EUL) est un programme scientifique « Institut Convergences » créé en juin 2017 dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir.

Anthropocene 2050

Un blog de recherche de l’Ecole Urbaine de Lyon pour réfléchir sur la dimension urbaine de l’Anthropocène. // An Ecole Urbaine de Lyon’s research blog to reflect on the urban dimension of the Anthropocene.

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade