Réflexions sur le Capitalocène et la ville dans un contexte de post-croissance au Japon. Par Vincent Mirza.

Compte-rendu de séminaire public par Amaris Cornillon, étudiant de Master à l’ENTPE

École Urbaine de Lyon
Feb 27 · 8 min read
Photo by Joseph Chan on Unsplash

Vincent Mirza, Anthropologue à l’Université d’Ottawa, a proposé, dans le cadre du séminaire “Approches Anthropocènes” de l’École Urbaine de Lyon, d’aborder la question de la relation de la mégalopole japonaise à la nature, et ce en donnant une large place à l’étude des changements de la morphologie urbaine nippone en lien avec les développements du Capitalocène.

Se concentrant sur le cas de Tokyo, Vincent Mirza rappelle d’abord que la ville a été historiquement structurée par les cours d’eau, ce qui peut aisément s’observer sur une carte d’époque. Or, détruite à plusieurs reprises et ce jusqu’aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale, la ville finit par tourner le dos à son réseau fluvial, considéré comme un facteur de risque. Beaucoup de cours d’eau sont alors enterrés et la structure de la ville change radicalement.

C’est en 1965 que l’on voit apparaître les premières manifestations d’habitants pour une meilleure qualité de vie. Ces protestations mobilisent les concepts de « ville agrément » et d’«aménité environnementale ». Elles entendent défendre le réaménagement de la ville pour proposer un cadre de vie plus agréable et favoriser de nouveau l’accès à l’eau (aménagement et entretien des rivières, ramassage des ordures, etc. …). L’État donne suite à ces demandes puisque l’on observe, peu après, l’apparition de politiques de protection contre la pollution automobile ainsi que des projets de réaménagement des berges. Ces politiques sont aujourd’hui encore intensifiées avec la préparation des JO Tokyo 2020.

Vincent Mirza insiste alors sur le fait que les projets d’aménagement les plus importants qui cherchent à profiter de cette demande sociale — le plus souvent à l’initiative des compagnies privées — ne prennent que peu en compte les inégalités, caractéristique que l’on sous-estime bien souvent lorsque l’on aborde l’étude de la société japonaise. Dans cette perspective, il est par exemple possible d’observer, encore aujourd’hui, les tentes de sans-abri sur les quais de la rivière Sumida, peut-être plus pour très longtemps avec la perspective des Jeux olympiques, souvent propices comme beaucoup de grands événements internationaux à l’invisibilisation des populations les plus vulnérables.

« C’est souvent le long des cours d’eau abandonnés que l’on trouve les maisons des personnes abandonnées par la société ». (Vincent Mirza)

Aujourd’hui, dans un contexte d’éloignement des industries des centres métropolitains et de « ville agrément », des projets d’ « Eco-cities » font surface sur l’archipel nippon. C’est le cas du projet « Fujisawa Sustainable Smart Town » (FujisawaSTT), réalisé par huit entreprises privées et terminé en 2014. Il repose sur la création d’un quartier pavillonnaire fonctionnant avec des énergies renouvelables et mettant à disposition de nombreux services (santé, éducation, petite enfance, aide à la personne, etc. …). Ces Eco-Cités ne sont pas sans rappeler les cités-jardins Howardiennes qui inspirent certains projets dans l’agglomération de Tokyo depuis les années 70. Ainsi, le cas de Tama New Town témoigne de cette volonté de produire une ville durable en symbiose avec la nature. Construite par l’entreprise Tokyû Corporation en 1971 pour accompagner le développement de son réseau ferroviaire, elle finira néanmoins par montrer ses limites : maximisation des déplacements pendulaires, affordances limitées, isolement des individus, etc. …

Au-delà d’une simple comparaison avec les projets de cité-jardin, Vincent Mirza évoque également, pour mettre en perspective les projets actuels d’éco-cités au Japon, l’île d’Ha-shima, aussi nommée Gunkan-Jima « île navire de guerre ». Elle est achetée par Mitsubishi en 1890 pour être un foyer d’extraction houillère. En raison des nombreux typhons qui touchent la région, les logements des ouvriers sont construits en béton armé. C’est ce matériau qui va donner l’identité au lieu. Si l’on s’attarde sur le plan de développement de FujisawaSST, il est possible de remarquer certaines similitudes avec Ha-shima. Formes similaires, mais plus encore, zonage fonctionnel identique. Cette fois, ce n’est pas le béton armé qui donne un sens au lieu, ce sont les énergies renouvelables.

Finalement, l’urbanisme technoscientifique de ces projets d’écocités repose sur une surveillance agressive de l’espace. La ville devient un produit zoné, copyrighté, à vendre au monde entier. À travers l’exemple de Ha-shima, on s’aperçoit du manque de durabilité de ce genre de projet. Si Ha-shima a été un échec, que Tama New Town commence à montrer ses limites, qu’en est-il de FujisawaSST et des écocités de demain ? Peut-on croire en ces gigantesques projets pensés dans un contexte post-croissance ? Il apparaît de plus en plus nécessaire de se soustraire à nos représentations actuelles du monde pour mieux chercher des solutions aux enjeux de l’Anthropocène.

Questions des participants du séminaire

1. Comment expliquer le paradoxe qu’est le maintien des politiques technoscientifique et techno-capitaliste à leurs apogées face à ce contexte de post-croissance, de vieillissement et de diminution de la population (investissement massif dans la skyline tokyoïte par exemple) ?

Vincent Mirza : Le contexte démographique japonais est littéralement inimaginable par la magnitude de la décroissance en cours. De manière générale, nous n’arrivons pas à penser notre relation au monde autrement que par le progrès technologique et la croissance. Nous comptons ainsi sur la technologie pour trouver une solution à nos problèmes, elle nous donne l’illusion de contrôle. Toutefois, il y aura un moment où la technologie ne fonctionnera pas, où elle ne nous protègera pas. Nous avons sans aucun doute un rapport à la technologie qui pose problème.

2. Par rapport à la question de l’après-nucléaire, comment les Japonais l’ont traitée ? J’ai l’impression qu’ils ne l’ont pas traitée. C’est peut-être que parce qu’ils n’ont pas traité la question de l’après-Hiroshima qu’ils n’ont pas pu traiter la question de l’après-Fukushima ?

Vincent Mirza : Les Japonais ont en partie géré la question de l’après-nucléaire, que cela soit dans la littérature avec Kenzaburô Ôe ou avec le manga. Néanmoins, le souvenir est toujours là. Or, le souvenir est extrêmement important au Japon puisque dans une certaine mesure, c’est une prise de position et c’est pour cette raison que l’on retrouve à Hiroshima un important mémorial de la paix.

Une des façons de traiter l’après-guerre a été de construire une importante politique de sécurité visant à rassurer la population. Elle repose sur l’étude de la prévisibilité des évènements et agit en conséquent dans un cadre préventif. « Technologie occidentale, esprit japonais » résume bien la manière dont cette politique a été menée. Elle vise à réutiliser les technologies occidentales pour développer un capitalisme à la japonaise, basé sur un ensemble de compromis parfois problématiques.

Par rapport à l’évènement de Fukushima, s’il y a eu autant de monde dans la rue, c’est parce que c’est toute cette politique de sécurité qui s’est effondrée. Ce n’est pas tant une crise nucléaire qu’une crise de la sécurité et de la confiance : toute la politique d’après-guerre a été remise en cause. Maintenant, si l’on considère que le Japon préfigure de ce qu’il va nous arriver, nous avons beaucoup de choses à apprendre d’eux.

3. La France et le Japon ont deux représentations fondamentalement différentes du risque. Le Japon semble être un état d’alerte maximal, avec une prévention à tous les niveaux (Cinéma, école, etc. …) mais on observe une immobilité de la population et des différents champs sociaux face aux causes de ce risque. À l’inverse, en France, on observe une confiance envers la gestion des risques considérées comme quasiment infaillible mais on observe néanmoins une forte mobilisation de la population sur l’origine de ces derniers. Qu’est-ce qui explique ce paradoxe ?

Contrairement à ce que l’on dit bien souvent, il y a plein de prises de position au Japon, mais elles ne se traduisent pas sous les mêmes formes que celles que nous connaissons. Certains maires ont œuvré pour l’arrêt de l’activité des centrales et la littérature japonaise émet une forte pensée critique au sujet du nucléaire.

Le Japon a une approche radicalement différente de la nôtre au sujet du risque. À l’instar de la tour autrefois érigée dans le quartier d’Asakusa et détruite suite à un tremblement de terre, ils reconstruisent.

De notre côté, on a souvent tendance à penser le risque, à le refuser et remodéliser les choses. Malgré toute notre connaissance technologie, il y a une rupture entre ce que l’on sait et modélise et ce que l’on veut faire. « Notre méconnaissance de ce qu’il peut nous arriver dans l’anthropocène n’a d’équivalent que notre connaissance de notre capacité à modéliser les risques potentiels ». Cela limite nos capacités d’actions sur l’environnement. Est-ce qu’on doit modéliser les risques de catastrophes ou redéployer notre relation à l’humain et aux non-humains pour créer un monde différent ?

4. À travers les figures urbaines présentées dans ce séminaire semble se dégager l’idée d’enclave. Si l’on considère que l’expansion du capitalisme dérive de sa capacité à assurer des circulations et des transformations, comment peut-il, au sein de ses enclaves y avoir des points qui permettent ces circulations ?

Il faut bien souligner qu’aujourd’hui, on fonctionne maintenant avec un capitalisme qui dépossède les gens. On n’a plus accès à ces espaces urbains, on n’a plus accès à cette fluidité car il n’y a maintenant que des ensembles purement spéculatifs, hors de prix, inhabité : ce sont des possessions.

Ou alors, on a des quartiers gentrifiés qui ont évacué les sans-abris pour garantir une « aménité urbaine » qui donne de la valeur à l’immobilier. [Intervention de M. Lussault] Au final, remarquons que paradoxalement, la machine à produire de la rente la plus efficace du système économique urbain, c’est la valorisation foncière et immobilière : le cœur du capitalisme circulant se situe dans la construction.

Biographie de Vincent Mirza :

Vincent Mirza est anthropologue, professeur à l’université d’Ottawa, School of Sociological and Anthropological Studies. Il y dirige le LIVUC, Laboratoire interdisciplinaire d’études de la ville et des processus urbains contemporains. Ses travaux portent sur les dynamiques des transformations sociales, dans un contexte de capitalisme avancé en Asie et plus particulièrement au Japon. Il s’intéresse, non seulement, à la façon dont les relations de pouvoir articulent les modes de domination (violence symbolique, hégémonie), mais aussi à l’impossibilité de réduire le social à ses structures. Dans ce contexte, ce sont les aspects fluides et émergents des pratiques et des représentations sociales, ainsi que leurs transformations qui retiennent son attention. Il tente ainsi de comprendre comment l’économie politique est liée à la vie quotidienne et aux différents modes d’incorporation et de désincorporation, mais aussi comment le passé, le présent et le futur sont représentés dans la formation de l’ordre social. Ses recherches recoupent plusieurs champs de l’anthropologie, tels que le travail et la ville.

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