Mémoire de Jan Palach, une Antigone de notre temps

En se transformant en torche vivante, l’étudiant pragois Jan Palach a incarné et illuminé la révolte de son peuple contre l’oppression soviétique. Slobodan Despot a été invité à commémorer son geste lors de l’inauguration du monument qui lui est consacré à Béziers, ce 27 mai 2018.

Le 16 janvier 1969, lorsqu’il s’est arrosé d’éther et d’essence et qu’il a mis le feu à sa torche vivante, Jan Palach n’était âgé que de 21 ans. Sa peau, tout comme ses yeux, devait être douce et tendre, presque comme celle d’un enfant. Elle a presque entièrement fondu avant que des ambulanciers qui se trouvaient là par hasard réussissent à l’éteindre. Pourtant, le jeune étudiant n’est mort qu’au troisième jour suivant son immolation. Il a eu le temps d’entendre les échos soulevés par son acte, mais aussi de parler avec sa mère et son frère, seules personnes admises à le voir dans sa chambre d’hôpital. Cette mère et ce frère qui l’aimaient le plus ont vu son corps calciné pour lequel la mort était l’unique avenir et le seul soulagement possible. Ils ont dû tous deux être soignés en psychiatrie.

Jan Palach avait longuement ruminé son sacrifice. Il ne pouvait pas ne pas imaginer le chagrin de ses proches, encore aggravé par la mort horrible qu’il avait choisie. Il a estimé que les valeurs qu’il défendait justifiaient non seulement le sacrifice de sa propre vie, mais encore la douleur jusqu’à la folie de ceux qu’il aimait.

De fait, le temps a apaisé les douleurs, mais il n’a fait qu’attiser la lumière de ce buisson ardent qui s’est jeté en janvier 1969 dans les rues de Prague. Cette lumière était un témoignage. Et ce témoignage, l’étudiant en philosophie avait pris soin de l’accompagner d’un diagnostic. Sa lettre à l’Union des écrivains tchécoslovaques commence ainsi:

«Étant donné que nos nations sont arrivées au bord du désespoir, nous avons décidé d’exprimer notre protestation et de réveiller la conscience de ce peuple.»

Pour Jan Palach, comme pour ses amis qui allaient suivre son exemple, il ne valait plus la peine de vivre dans un pays occupé, bâillonné et ligoté par un empire sans âme et sans cœur, l’Empire soviétique. Le «socialisme à visage humain» esquissé à Prague n’était sans doute pas assez socialiste pour les apparatchiks vieillissants de Moscou. A moins (et c’est plus probable) qu’il fût trop humain? Quoi qu’il en soit, leur réaction avait été féroce. Elle s’était exprimée par la seule voie qu’ils maîtrisaient encore, celle des chars et de la force brute. La séduction du socialisme soviétique, ses promesses et ses lendemains radieux étaient oubliés depuis longtemps.

Tous nos gestes comptent, en particulier ceux qui participent du don de soi. Il est difficile d’évaluer le rôle exact de Jan Palach dans l’effondrement de cet empire qui se croyait éternel, survenu seulement vingt ans plus tard. Dans la libération morale et intellectuelle de sa nation, il est capital. Voici ce qu’en diront par la suite les auteurs de la fameuse Charte 77:

« Il est mort, parce qu’il a voulu crier le plus fort possible. Il a voulu que nous nous rendions compte de ce qui se passait, que nous voyions ce que nous faisions vraiment et que nous entendions ce que nous disions en ce temps de concessions dont on disait qu’elles étaient indispensables, de compromis que l’on considérait comme raisonnables et de manœuvres que l’on croyait intelligentes. Nous perdions peu à peu la conscience nous rappelant qu’il faut toujours garder quelque chose, quelque chose d’essentiel, quelque soit la pression ; quelque chose qui ne peut être vendu et sans quoi la vie humaine perd son inaliénable dignité. »

Comme ces phrases sonnent juste et familier! Mais comme elles sont dérangeantes, quelque part, comme on dit aujourd’hui.

Elles nous sont familières, parce qu’elles semblent décrire la sœur aînée de tous les immolés, de tous les martyrs: Antigone. Antigone qui nous rappelle que les lois les plus impérieuses sont justement celles qui ne sont pas écrites. Antigone qui par son propre sacrifice dessine la colonne vertébrale, bien droite, de notre civilisation dans ce qu’elle a de meilleur: la compassion et le don de soi, l’égalité de tous devant Dieu ou les dieux, l’autonomie et la souveraineté de l’éthique individuelle face à la raison d’Etat et à tous les embrigadements.

Antigone, comme Jan Palach, a voulu crier le plus fort possible et pour cela a choisi le silence. Ce silence particulier de ceux qui, ayant entrevu un refuge plus lumineuse et plus juste pour leur âme, ne sont déjà plus ici, dans leur corps terrestre. Le silence du Christ devant Pilate, la sérénité de Jeanne devant ses juges, le «non» simple et discret des martyrs chrétiens devant le marché juteux qu’on leur propose en échange de leur reniement. L’insurrection sans bavardage des paysans balkaniques contre les Turcs, des juifs du ghetto de Varsovie contre la machine nazie.

Car ce témoignage, le plus puissant de tous, ne s’exprime pas par des paroles, ni même par l’efficacité du combat. Il tient en un mode d’être. En consentant au sacrifice suprême, on devient enfin soi-même. Par le don de sa vie, on accède à une vie supérieure, une vie qui irradie sur les autres, dans l’espace et dans le temps. Une vie qui réanime nos âmes ensommeillées.

Car il nous dérange aussi, le geste de Jan Palach. Il a crevé les brumes confortables du temps où il vivait, «ce temps de concessions dont on disait qu’elles étaient indispensables, de compromis que l’on considérait comme raisonnables et de manœuvres que l’on croyait intelligentes». Ces mots-là aussi doivent nous être familiers, à moins que je me trompe? Les concessions indispensables, les compromis raisonnables et les manœuvres intelligentes face à la censure, à l’oppression, à la trahison, ont-ils jamais apporté autre chose qu’une anesthésie? Mais entendons-nous parler d’autre chose, à journée faite, dans nos médias, nos écoles, nos académies?

Eh bien oui! Nous venons de voir, en France, un lointain cousin de Jan Palach rejoindre à son tour la montagne éclairée de buissons ardents. Le colonel Arnaud Beltrame avait sans doute beaucoup à redire sur le système qu’il servait. Il aurait peut-être pu ruser avec le djihadiste, créer une diversion. Mais la simplicité de son geste illumine le monde bien au-delà de ce supermarché tragique d’où il a quitté cette vie. Elle met en lumière la monstruosité des drogues idéologiques et la puissance des lois intérieures de l’être humain face à ces systèmes. Car en face de chaque martyr, il y a non un autre être humain, mais un prête-nom, un avatar, une fonction uniquement définie par sa place dans le dispositif idéologique. La qualité d’être supérieure de la victime consentante révèle en retour le vide intérieur du bourreau.

En cela, Jan Palach a acquis en une seule journée tous les titres et les grades de la philosophie. Il s’est inscrit sans mots dans la lignée des grands témoins du XXe siècle, qui pour ainsi dire tous étaient philosophes, poètes et écrivains, de Péguy à Zinoviev, d’Orwell à Soljénitsyne. Etrangement, la force morale ultime se trouve plus souvent ses ressources dans la poésie, c’est à dire l’action de l’âme, que dans les convictions politiques ou la stratégie. Ces exemples nous aident aussi à comprendre pourquoi, en une époque de régression morale, on s’emploie tant à dégoûter les nouvelles générations de la littérature et de la poésie.

En ce printemps où elle commémore mai 68 et son culte du «et moi et moi et moi», la France ferait bien aussi de se souvenir de ce modeste étudiant pragois qui a crié «et nous»! Mais peut-être craint-elle d’être tirée à son tour des concessions indispensables, des compromis raisonnables et des manœuvres intelligentes qui ne sont que les alibis de l’esclavage?

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Passager clandestin» de l’Antipresse n° 130 du 27/05/2018.