La France, une dictature en marche

Une lettre ouverte à Georges Bernanos

I

Vous étiez au Brésil quand votre pays, la France, a été occupé par les nazis. C’est de là-bas que vous avez pris votre part à la Résistance, par l’arme privilégiée de l’homme de lettres, sa plume — qui chez vous, comme chez toutes les grandes âmes, écrit non avec de l’encre, mais avec votre propre sang. Vous avez dénoncé la lâcheté, la décrépitude et les compromissions des castes gouvernantes de votre pays, ne vous résignant pas à voir la patrie des libertés devenir une sociologie de servitudes. Vous avez vomi «les entremetteurs et les casuistes, les intellectuels pourris, les vieillards macérés dans l’impuissance et la rancune comme un cadavre dans les aromates».

Georges Bernanos
Georges Bernanos
Georges Bernanos

II

Qui suis-je pour invoquer votre immense stature? Je vous écris de Suisse, je ne suis pas en guerre. Je n’ai même pas la nationalité française, à moins que mes romans puissent me servir de passeport. Mais comme vous l’avez vous-même noté dans vos chroniques brésiliennes, la France est l’autre patrie de tout honnête homme… La mienne aussi, par conséquent, si j’ose revendiquer ce titre.

III

Cher et vénéré Maître Georges, je me suis demandé à quel saint me vouer cette semaine et je n’ai trouvé que vous. J’ai vu la France s’essayer à la dictature comme les bourgeoises s’essaient à la prostitution: avec une burlesque maladresse et une laborieuse application. J’ai vu dans un hémicycle à neuf dixièmes désert les députés débattre de la loi la plus vile que la République ait examinée depuis des décennies. Une loi soi-disant contre les «fausses nouvelles» qui est une fausse nouvelle en soi, tant elle est biaisée, tant elle dissimule ses vrais buts et tant elle sème de pièges dans l’espace de la parole, jusqu’à en faire un champ de mines.

IV

Mais qu’est-ce qu’un parlement — ne fût-il que l’appartement témoin d’un lotissement fictif — sinon un reflet de la société qui l’élit? Qu’est-ce qui explique cette opposition à mi-voix, mi-nerfs, mi-couilles, qui agit comme si la loi-bâillon était déjà adoptée? Qu’est-ce qui explique cette assemblée vide, déjà égaillée dans ses villégiatures? Qu’est-ce qui explique ce calme plat, ces non-manifestations contre un coup d’État ontologique, celui qui transforme un pays de citoyens libres en une maison de servitude? L’indifférence? La peur? Bien entendu. Mais plus encore l’infinie arrogance de la caste dirigeante française, de ces intellectuels de cour, de ces administrateurs de châteaux de cartes, de ces journalistes de succion, de toute cette basse-cour de paons sans queue et de crevettes vexées en tailleur qui continuent de parader comme s’ils avaient le monde à leurs pieds. Ils se croient encore, deux siècles trop tard, l’incarnation de l’esprit. Ils n’incarnent que l’esprit de collaboration. Ils applaudissaient Munich hier, les voici cirant plus énergiquement qu’il ne leur est demandé les pompes des mandarins de Bruxelles et les rangers des brutes de l’OTAN. Est-ce un hasard si la mise en question des attentats du 11 Septembre était plus sévèrement réprimée en France que sur le lieu même du crime, aux États-Unis?

V

Quant à nous, de Suisse, nous continuerons à observer cette dégringolade avec notre bienveillante préoccupation de campagnards, et nous accueillerons, comme en 1940, la crème humaine de ce pays dévoyé pour lui offrir des tribunes et écouter sa voix. C’est peut-être aussi, à la réflexion, ce qui peut nous arriver de mieux, dans ce pays somnolent qui redoute un peu trop le débat vif et le conflit.

  • Lire dans le même numéro du Drone l’analyse de la loi «antifakenews» par Arnaud Dotézac.

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Slobodan Despot

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Writer and publisher. Founder, Xenia publishing in Switzerland. Chief editor, ANTIPRESSE.net. Author, “Le Miel”, “Le Rayon bleu” (Gallimard).

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