Suisse, le nez dans l’assiette

Le menu des référendums suisses ne manque pas de sauces insipides et de hors-d’œuvres sans intérêt. Les deux initiatives alimentaires qui seront votées 23 septembre prochain soulèvent en revanche des enjeux véritablement essentiels et potentiellement subversifs — jusque sur le plan de notre souveraineté personnelle.

Katarzyna Kos

Nous sommes ce que nous mangeons

Dimanche dernier, je me suis arrêté sur une grande aire d’autoroute aux environs de Paris. J’y ai découvert une nation hors-sol qui semble sortir du néant au mois d’août pour y retourner sitôt les congés terminés: les aoûtiens, justement. Leurs monospaces chargés de cycloferraille à l’arrière et de catafalques en plastique moulé sur les toits formaient le campement d’une armée tartare. Et tels les Huns découvrant la civilisation, ils étaient en train de saccager la supérette où j’avais (ô inconscient!) voulu acheter une boîte de biscuits.

Comme je venais d’enjamber un panier d’achats qui paraissait abandonné, ses détenteurs sont apparus, les bras chargés de butin, en clamant que «c’était leur place» et que je coupais la file devant la caisse. «Comme vous voudrez», ai-je murmuré, indifférent. Sur quoi le chef de la tribu, l’œil mauvais, m’a jeté un «ça vous va pas?» quérulent et ridicule. Je n’ai pas réagi, il faisait une tête et demie de moins que moi. En revanche, je les ai observés sans gêne. L’épouse du gringalet à peau d’orange avait la consistance flasque et le teint gris d’un brillat-savarin trop mûr. La même hyperobésité américaine guettait les enfants, qu’on essayait de tranquilliser en leur fourrant perpétuellement du sucré dans la bouche. Tous étaient structurellement nerveux et offensés. «Nous sommes ce que nous mangeons», ai-je conclu en voyant le contenu de leur panier.

La révolution du ventre

Nous commençons seulement à comprendre tout l’impact de la nourriture sur notre état et notre comportement. Il ne s’agit pas simplement de l’influence physiologique des aliments et de leur assimilation par le corps, mais d’une interaction bien plus subtile que de la simple chimie. La science a établi depuis longtemps déjà la présence d’une grande quantité de neurones (et de papilles gustatives) dans notre ventre. De fait, celui-ci se révèle être notre «deuxième cerveau», et non seulement en raison des tempêtes émotives («viscérales») dont il est le siège. Mais tandis que la science des boyaux se transforme en neuro-gastro-entérologie, la compréhension de notre usine de vie reste à un niveau primaire, entravée de traditions sans caution, de préjugés néfastes — et aussi de conditionnements sociaux et publicitaires que l’industrie agroalimentaire n’a aucun intérêt à remettre en question.

La conscience de ces choses est généralement plus répandue parmi les peuples nordiques qu’ailleurs — même si elle est en train de contaminer l’ensemble des populations exposées à la suralimentation. Le succès fulgurant du livre de Giulia Enders sur Le charme secret de l’intestin en témoigne.

Cet automne, les Suisses vont pouvoir déterminer en votation populaire la provenance, la qualité et les conditions de production du contenu de leur assiette. C’est une première mondiale. C’est aussi le privilège exotique et surprenant de la seule démocratie directe au monde.

Le légendaire critique culinaire de Marianne Périco Légasse, qui avait recommandé aux Français de «voter avec leur assiette», est le premier à s’en réjouir. Il nous écrit «que la Confédération helvétique se comporte comme une nation souveraine et qu’elle saura prendre ses responsabilités en termes de protection de son agriculture. Ce que la France devrait faire depuis longtemps.»

Pour une Suisse locavore

Après avoir inscrit l’an dernier la sécurité alimentaire dans leur Constitution, les Suisses se prononceront donc le 23 septembre prochain sur deux textes parallèles et complémentaires:

  • 1) L’initiative des Verts «Pour des aliments équitables». En bref:
«…développer l’offre en aliments produits dans le respect de l’environnement et des animaux, ainsi que dans des conditions de travail équitables. La Confédération devrait garantir le respect de ces conditions en ce qui concerne la production indigène. Des contrôles spécifiques devraient garantir que les aliments importés sont eux aussi produits en respectant ces conditions. L’initiative vise également à réduire l’impact du transport des denrées alimentaires sur l’environnement, à lutter contre le gaspillage alimentaire et à promouvoir les produits locaux et de saison.«
  • 2) L’initiative du syndicat agricole Uniterre «pour la souveraineté alimentaire». Comme la résume le gouvernement:
«Elle propose des mesures destinées à promouvoir une agriculture locale, diversifiée, durable et sans OGM. L’État devrait garantir de bonnes conditions de travail et des salaires convenables aux personnes qui travaillent dans ce secteur et devrait également protéger l’agriculture locale en prélevant des droits de douane sur certains produits, voire en interdisant certaines importations.»

L’enjeu commun: des denrées produites dans de meilleures conditions, aussi localement que possible, en vue d’une alimentation plus saine et mieux contrôlée. L’initiative syndicale va plus loin en proposant de faire barrage à la malbouffe industrielle importée.

Le gouvernement de Berne a immédiatement capté le potentiel subversif de ces textes, en particulier du second. A la fin même de son résumé, il s’empresse d’ajouter que «de telles mesures protectionnistes vont toutefois à l’encontre des accords internationaux conclus» — et de recommander un double NON.

Les partis institutionnels ont réagi comme on s’y attendait: approbation à gauche, rejet dans les milieux de la droite bourgeoise. L’UDC, plus grand parti de Suisse, manque une fois de plus l’occasion d’affirmer le souverainisme qui motive sa popularité. Si son aile romande approuve les initiatives, la centrale alémanique les rejette. Dans la formule «lib-nat» qui constitue son ADN, la composante nationale passe curieusement à l’as sitôt que les dogmes libéraux sont mis en péril. Le champ de bataille de la souveraineté concrète s’est considérablement déporté ces dernières années vers des domaines qui n’entraient pas jusqu’alors dans le champ politique. Le Parti populaire suisse (nom allemand de l’UDC) s’évertue à ne pas le voir et son conservatisme réflexe trace la courbe de son gracieux déclin dans les décennies à venir.

La stratégie de la peur

Pouvoir voter sur tout et sur rien est une chose. S’exprimer en pleine connaissance de cause dans un paysage politico-médiatique dominé par les lobbies en est une tout autre. Quant à voir la volonté populaire appliquée lorsqu’elle a «mal voté», cela tient du miracle. Les Helvètes attendent toujours de voir les étrangers criminels expulsés et l’immigration jugulée comme ils en ont clairement et souverainement décidé.

Les deux initiatives alimentaires vont elles aussi devoir affronter ces obstacles. Comme d’habitude, les adversaires — gouvernement en tête — jouent l’air de l’apocalypse. L’intensité de la psychose fomentée par les spin doctors est du reste un bon indicateur de l’importance des enjeux. On se souviendra qu’au lendemain du NON à la CEE/UE de 1992, la Suisse devait sombrer dans la misère et l’isolement, et que l’interdiction des minarets en 2009 allait valoir à la Suisse un boycott féroce de la part du monde musulman…

De même, aujourd’hui, une alimentation plus saine et plus locale compromettrait le pouvoir d’achat, alourdirait l’administration, appauvrirait l’offre et — surtout ! — abolirait les accords internationaux signés par la Suisse, notamment dans le cadre de l’OMC.

L’argument du panier de la ménagère sonne particulièrement hypocrite lorsqu’on sait que le marché alimentaire suisse est dominé de manière écrasante par les deux grands distributeurs Migros et Coop, dont l’entente cartellaire sur les prix a été maintes fois épinglée. Comme le relève sobrement Pierre-André Tombez, président de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire, «la grande distribution suisse est celle qui fait le plus de marge en Europe, ce qui est un facteur du tourisme d’achat. Nous prônons la vente directe».

La statégie de la peur a fini par atteindre son effet, du moins en partie. Le soutien populaire massif aux initatives aurait perdu dix points au cours du mois d’août (64% à 55%). Il témoigne néanmoins de l’attention accordée par les Suisses à la qualité tant sanitaire qu’éthique de leur nourriture — et aussi du décalage existant entre ce souci et la dogmatique libre-échangiste de leur propre gouvernement. Le drolatique ministre du rire, Johann Schneider-Ammann, n’est-il pas allé proposer la liquidation de la paysannerie suisse par l’ouverture tous azimuts quelques mois à peine après le plébiscite de la sécurité alimentaire nationale?

Dans ce paysage sans imagination ni surprises, le frétillant libéral Philippe Nantermod a eu le mérite de soulever la seule objection éthiquement respectable à l’assainissement par référendum de la nourriture des Suisses: celui de la liberté de s’empoisonner! Le voici, dans ses propres mots, convoquant à l’appui de ses principes le modèle de nutrition qui met tout le monde d’accord, l’Amérique:

«Mon assiette me regarde. Et la majorité, aussi forte soit-elle, ne sera jamais légitimée à m’imposer un régime alimentaire (…)
Je me souviens de mon premier voyage outre-Atlantique. Arrivés dans un dinner, mon interlocuteur, d’ordinaire gourmet, avait arrosé tous ses plats de ketchup, en s’exaltant: “C’est ça l’Amérique. C’est la liberté.” Ça m’est resté. C’est vrai, c’est un peu ça la liberté.»

L’image est saisissante. «Laissez-moi la liberté de consommer un concentré d’immondices qui aura fait le tour de la Terre avant d’atterrir dans mon assiette en éliminant au passage, telle une boule de bowling, trois ou quatre paysans locaux, ces quilles inutiles…»

Notre destin entre nos mains

Il n’est jamais inutile de rappeler que les lobbies (essentiellement pharma et assurances) contrôlent la vie politique suisse d’une manière autrement plus efficiente que la répartition des partis. Seuls une poignée d’élus au parlement fédéral ne sont pas membres d’un conseil d’administration, ce pavillon de complaisance de la corruption[1] indirecte. Sans même évoquer le pedigree de certains ministres fédéraux au sein de ces structures de pouvoir informelles mais prédominantes. Cela explique, dans ce cas comme dans d’autres, le fossé béant qui se creuse entre la sensibilité populaire et la classe politique.

On peut donc compter sur les lobbies pour décourager l’électorat ou désamorcer son vote. Il n’en reste pas moins que les deux initiatives du 23 septembre auront permis aux Suisses d’aborder une question primordiale, celle qui se trouve au point de départ de toute idée d’autonomie et de santé, individuelle ou collective: que mangeons-nous? Et donc: de quoi sommes-nous faits?

Il ne fait aucun doute que cette interrogation essentielle titillera les esprits bien au-delà des frontières fédérales.

NOTES

  1. Corruption, le mot tabou absent du vocabulaire public dans la «plus parfaite démocratie au monde», qui n’aime pas trop gratter la façade de sa respectabilité. Etudier à ce propos le lexique des médias de grand chemin dans leur traitement de l’affaire Pierre Maudet.
  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 144 du 02/09/2018.