Stéphane Bortzmeyer : « Le pseudonymat est légitime sur Internet »

Nous sommes plus de 43,3 millions de Français à déclarer utiliser quotidiennement Internet. Mais comprenons-nous vraiment son fonctionnement et sa portée politique ? Données personnelles, propriété intellectuelle, neutralité du net, accessibilité au réseau et à son contenu… Nous touchons ici aux grands enjeux de l’Internet que Stéphane Bortzmeyer, ingénieur à l’AFNIC et spécialiste de l’infrastructure des réseaux informatiques, éclaire avec pédagogie dans son ouvrage Cyberstructure. L’Internet, un espace politique (C&F éditions, 2018). Un travail nécessaire pour pleinement engager les citoyennes et les citoyens dans les débats sur le numérique. Nous l’avons rencontré à l’issue de la 28e édition d’Aux Sources du Numérique, le 30 janvier 2019, au Tank.

L’anonymat sur Internet est-il un fantasme ?

La nature des réseaux informatiques rend difficile l’anonymat. Pour qu’il soit réel, cela demande un effort délibéré et constant. Je remarque que ceux qui prennent position contre l’anonymat sont généralement en situation de pouvoir dans la société et peuvent donc parler en toute liberté sans avoir à craindre les conséquences de leurs paroles. Cependant, l’anonymat, ou plutôt faudrait-il dire le pseudonymat, est important pour tous ceux qui ne sont pas protégés : je pense tout particulièrement aux minorités, ou encore à certains journalistes, comme ceux de Charlie Hebdo… Il faut pouvoir s’exprimer sans mettre sa vie en jeu. Le pseudonymat est donc légitime. Je dirais même que c’est un outil essentiel si l’on ne souhaite pas que la parole soit monopolisée par les acteurs politiques.

Internet et son idéal de liberté sont-ils menacés aujourd’hui ?

Prenons l’exemple de l’imprimerie qui, à ses débuts, était elle-même perçue comme une menace en raison du supposé manque de temps que nous aurions pour lire tous les livres qui allaient pouvoir être imprimés. Cela avait, à l’époque, suscité beaucoup d’angoisses qui ont finalement été surmontées année après année. Cette réaction de panique face aux technologies naissantes est classique. Et Internet n’y échappe pas.

En France, nous sommes régis par les droits de l’homme et pourtant, le discours politique dominant se base sur le contrôle et le besoin de « civiliser l’Internet », qui serait une zone de non-droit.

De nombreux politiques affirment à échéances régulières qu’« Internet ne doit pas être une zone de non-droit ». Ce qui débouche sur la question de la censure. Le gouvernement français envoie des listes de sites, le plus souvent à caractère pédophile ou terroriste, à censurer aux plus gros fournisseurs d’accès à Internet. Mais ces listes sont secrètes et il faut donc faire une confiance aveugle au ministère de l’Intérieur sur les sites qui doivent être censurés ou non.

Diriez-vous que les droits de l’homme sont respectés sur Internet ?

Pas moins qu’ailleurs ! Tout dépend de l’interaction avec le monde physique. Techniquement, nous avons les mêmes possibilités qu’un internaute iranien d’exprimer notre opinion. Sauf que lui court un risque d’atteinte à son intégrité physique et morale beaucoup plus important. Ce n’est donc pas un problème spécifiquement lié à Internet.

Nous avons récemment fêté le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Or, il est inquiétant d’assister à une recrudescence des discours qui se revendiquent anti-droits de l’homme. Cela touche les dictatures et les régimes autoritaires, mais pas seulement… En France, nous sommes régis par les droits de l’homme et pourtant, le discours politique dominant se base sur le contrôle et le besoin de « civiliser l’Internet », qui serait une zone de non-droit.

Faut-il alors mieux réguler l’Internet ?

Internet est déjà régulé, ce n’est pas le Far West que certains fantasment. Simplement, les lois s’appliquent à un espace géographique national. Par exemple, Google et Facebook appliquent les lois des États-Unis car ce sont les lois de leur pays d’origine. Ceux qui disent qu’Internet ne doit pas être une zone de non-droit se trompent. La loi s’applique partout. La diffamation publique est déjà interdite, quel que soit le média.

On peut parfois faire face à des difficultés pratiques d’application des lois, mais ce n’est absolument pas spécifique à Internet.

Peut-on dire qu’il est aujourd’hui essentiel pour tout citoyen d’acquérir un minimum de connaissances techniques ?

Même si quelqu’un n’utilise pas Internet à titre personnel, une majorité de personnes avec qui il interagit l’utilisent. Nous sommes donc tous concernés. Cependant, pour être concerné intelligemment, il faut un minimum de connaissances. Il n’est pas nécessaire d’être informaticien, mais il faut être informé. Par exemple, si vous voulez parler de production laitière, il faut savoir que c’est la vache qui fournit le lait, mais pas besoin pour autant d’être agriculteur.

Je souhaite surtout que les citoyens s’informent, apprennent et participent au débat. Il faut s’engager et ne pas se laisser arrêter par les discours technocratiques.

Pour Internet, je constate que les utilisateurs sont à un même niveau d’ignorance que s’ils ne savaient pas que les vaches donnent le lait. C’est lié à la combinaison de plusieurs phénomènes : un discours de la technicité, tout d’abord, alimenté par un jargon qui évolue en permanence au gré des technologies. Un discours du « vous n’avez pas à connaître », ensuite, sous prétexte que cela fonctionne, et qui conforte l’ignorance. Enfin, il faut noter qu’aucun effort positif n’est fait pour expliquer comment fonctionne Internet au plus grand nombre.

Il faut donc accorder une place centrale à la littératie numérique ?

Il n’y a pas de solution simple et rapide à mettre en place. Il faut adopter une vision de long terme. On l’a vu, à chaque fois qu’apparaît une innovation technologique, c’est la panique. Socrate s’inquiétait qu’avec l’écriture, les gens n’exercent plus leur mémoire. Ce sont des problèmes qui ne peuvent être surmontés qu’avec le temps. L’Éducation nationale a un rôle fondamental à jouer dans la littératie numérique car cela relève avant tout de l’apprentissage et passe par la sensibilisation. Néanmoins, il ne faut pas tout en attendre.

Je souhaite surtout que les citoyens s’informent, apprennent et participent au débat. Il faut s’engager et ne pas se laisser arrêter par les discours technocratiques.


Parce que la multitude a son mot à dire, nous en avons débattu avec lui au Tank. Un échange à (ré)écouter en intégralité :

Nous en avons également profité pour lui poser quelques questions en vidéo. C’est le LU d’Aux Sources du Numérique :


Aux Sources du Numérique est un cycle de rencontres matinales au Tank, initiées par Renaissance Numérique et Spintank. Aux Sources du Numérique nourrit la réflexion sur les enjeux sociétaux, économiques et politiques de notre société numérique en invitant tous les mois un auteur ou une autrice.