Annabelle Baudin
Oct 24, 2016 · 6 min read

Désespérés par l’échec du système dans sa globalité et mus par un puissant désir de faire bouger les lignes, une femme et un homme ont décidé de révolutionner tout le protocole de prise en charge des femmes confrontées aux situations de violences en apportant une réponse concrète et pérenne à ce fléau.

Au cours de leur vie, quatre femmes sur dix seront confrontées à une situation de violence conjugale.* En France, le coût pour la société est estimé à 1,1 milliard d’euros par an, soit 4,5 fois celui de cancer du sein. Derrière ces données terrifiantes, se cache une réalité sournoise. La politique entière, qu’il s’agisse de la politique d’assistance ou de répression, est basée sur des chiffres provenant du taux de plaintes. Or, quel que soit le type de violence, moins de 10% sera réellement déclarée.

Toute notre politique repose donc aujourd’hui sur ces calculs dramatiquement sous-évalués.

Rencontre avec deux acteurs du changement qui réparent les vivants !

La douceur infuse l’air dans le hall d’entrée de l’Institut en Santé Génésique (ISG), implanté au cœur du centre hospitalier de Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines.

Frédérique Martz, la directrice de l’Institut me reçoit dans un bureau à son image, lumineux et à taille humaine.

Créé en janvier 2014, l’ISG est l’œuvre de Frédérique Martz, coordinatrice Réseau Association femmes médecins, et du chirurgien urologue Pierre Foldès, membre de Médecins du Monde et inventeur de la chirurgie réparatrice du sexe de femmes excisées.

L’Institut est un lieu unique en France puisque les femmes victimes de toutes les formes de violences y trouvent les réponses adaptées à leurs situations. À leurs yeux et au regard des chiffres, « il n’y a pas de problème de santé plus grave. »

Une première en France !

Si l’ISG se présente comme un centre de dépistage « avant la première claque », et de prise en charge gratuite, sa singularité repose ailleurs. Ici, juristes, avocats, psychologues, infirmières et médecins sont réunis dans le même lieu et œuvrent ensemble pour apporter une réponse cohérente et immédiate aux femmes en situation de souffrance qui souhaitent retrouver leur intégrité. « C’est ce qui fait la force de l’Institut. reconnait Frédérique. Il nous semblait vital d’innover en centralisant dans une même unité toutes les compétences nécessaires afin d’être en mesure de suivre les femmes de façon constante, et sur tous les plans. »

Depuis son ouverture, l’ISG a accueilli plus de 880 femmes de toutes catégories sociales. « Lorsqu’elles arrivent ici, elles sont extrêmement démunies, de la plus aisée à la plus précaire, » ajoute-t-elle.

Pour ces professionnels de la santé, le dénominateur commun des femmes poussant la porte de l’ISG est « la privation de parole, intrinsèquement liée aux violences psychologiques qu’elles subissent. »Des violences qui ne leur permettent pas de répéter indéfiniment leurs histoires aux différents acteurs susceptibles de les aider. « Les violences psychologiques, on peut en mourir, » alerte Pierre, engagé depuis toujours dans un vrai combat pour les femmes.

Avant la création de l’Institut, la plupart des femmes déjà fragilisées par leur situation devaient de surcroît effectuer un parcours du combattant pour tenter de fuir les situations infernales dans lesquelles même les plus courageuses finissaient par s’enliser. Pour Frédérique et Pierre, le dispositif actuel propose une forme de prise en charge totalement éclatée et de fait, inefficace. « Il est urgent de comprendre que les acteurs concernés ne peuvent plus travailler en ordre dispersé, cela ne donne aucun résultat. Avant d’amener une femme à porter plainte, il y a énormément de travail, » déclare Frédérique qui possède la faculté d’aborder des sujets graves avec une délicatesse inouïe.

Décloisonner le système et mettre en commun les données

Pour être en mesure d’aider une femme, et ce quel que soit le type de violence auquel elle est confrontée, l’Institut a su mettre l’innovation au cœur de son protocole. Ici, tous les spécialistes œuvrent autour de ce qu’ils nomment le secret partagé. « Lors de l’ouverture de l’Institut, nous avons rapidement pris conscience que les professionnels se parlaient rarement. Or, sans la mise en commun des données, il est impossible d’aider une femme, explique Pierre. Les juristes n’ont pas le même secret que les médecins. Le problème du secret devient alors bloquant. Ici, les données sont mises en commun afin de pouvoir établir les ponts nécessaires entre tous les professionnels concernés afin d’appréhender la situation de la personne dans son intégralité et non de façon fragmentée. »

Un protocole immédiatement opérationnel

Frédérique et Pierre ont également remarqué que les réponses judiciaires ne sont pas adaptées aux enjeux réels de ces situations en apparence inextricables. C’est pourquoi l’ISG tisse des liens étroits avec les institutions juridiques et policières.

Grâce à ce protocole, l’ISG peut obtenir une mesure de protection en 48 heures, là où ce genre de démarche, entreprise de manière isolée, peut prendre jusqu’à six à neuf mois. « Cela change tout,reconnait Frédérique, en cas de demande urgente de protection, nous sommes en lien étroit avec le parquet pour mettre la femme en sécurité dans un délai bien plus court. »

À ce jour, lorsqu’une femme dépose plainte, l’auteur est auditionné environ quatre mois après. « Ce temps doit être absolument réduit car la violence, quelle qu’elle soit, est cyclique, poursuit Frédérique.Beaucoup de femmes sous l’emprise psychologique de leur compagnon sont amenées à retirer leur plainte durant ce délai. » Par ailleurs, cette violence engage aussi les enfants. Aujourd’hui, en France, un mineur témoin de situation de violences ne peut pas parler devant un psychologue. « Il faut que les deux parents donnent leur accord avant que l’enfant puisse voir un psychologue. L’auteur des violences ne risque pas de donner son autorisation, car cela n’a pas de sens pour lui que son enfant puisse s’exprimer. Ici, les mineurs sont reçus ponctuellement par nos psychologues, pour qu’ils soient écoutés plus rapidement. »

Libérer la parole

Autre spécificité de l’Institut, les cercles de paroles multi-violences qui réunissent les femmes confrontées à toutes les formes de violences. « Un moment fort, où le langage devient commun et où la volonté de s’en sortir apparaît alors comme une évidence pour toutes. En aidant les autres, on s’aide soi-même ! » Ponctue Pierre.

Un dispositif efficace VS un système irrationnel

C’est par la pratique opérationnelle que l’ISG a mis à jour les multiples incohérences du système de prise en charge des femmes victimes de violences, et mène une bataille pour mettre un terme à l’ensemble de ces mécanismes irrationnels.

Si depuis 2014, des dossiers provenant de la France entière se multiplient sur le bureau de Frédérique, l’Institut en Santé Génésique a déjà sorti d’affaire plus de 200 femmes. Preuve, s’il en fallait, que les actions communes font gagner du temps et de l’argent. « C’est un métier de faire travailler ensemble un avocat, un médecin, un psychologue, une infirmière et un juriste, mais c’est passionnant et cela fonctionne, » affirme Frédérique.

Une expérience efficiente en manque de soutien financier

Un pari ambitieux pour l’Institut qui collabore avec une vingtaine de professionnels, tous bénévoles. Car trop peu de subventions sont allouées à l’ISG, à l’exception de celle de la mairie de Saint-Germain-en-Laye, de la Préfecture des Yvelines et de quelques enveloppes parlementaires. Alors que les services publics envoient régulièrement à l’Institut, des femmes qui ont besoin d’aide, ni les services du ministère des Droits des femmes, ni le gouvernement ne participent financièrement à cette expérience pilote qui s’est vue confier cette année le dossier du harcèlement sexuel au sein des Universités. « Il nous faut de l’argent pour payer les professionnels, lesquels ne peuvent indéfiniment travailler bénévolement, » ajoute Frédérique.

Conscients de l’ampleur des défis à relever, ces pionniers souhaitent développer des structures similaires dans d’autres villes françaises.« Il y a pour l’instant une forme d’inertie en France et les femmes en sont victimes. À nous de faire bouger les lignes avec des arguments scientifiques pour démontrer que ce que nous faisons est capital, »concluent-ils, convaincus que renouveler l’ancien modèle de prise en charge des femmes confrontées aux situations de violences, en mutualisant les compétences de tous les acteurs concernés est la réponse la plus adaptée, et la plus souhaitable.

Les solutions existent, elles émanent majoritairement de la société civile et ne demandent qu’à essaimer ! Soutenons-les.

*(enquête ENVEFF).

L’humoriste Florence Foresti est la marraine de l’ISG

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JOURNALISTE - Presse écrite - tv & radio -

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