Flora Clodic
Jun 8, 2018 · 7 min read

La campagne de financement participatif vient de se terminer. L’occasion de faire un petit bilan comme je les aime tant. En 40 jours, 262 contributeurs ont donné 12904€ pour accélérer le développement d’Au Bonheur des Zèbres. Ça continue de me paraître dingue !

Plus d’événements, du matériel multimédia, des voyages… L’argent récolté grâce à la campagne va me permettre de passer à la vitesse supérieure. De concrétiser encore davantage un projet protéiforme, à la fois livre en cours d’écriture, communauté en ligne et série d’événements, qui questionne le rapport de notre société à la norme et à l’intelligence.

Paie tes critiques !

Avec cette campagne, je reçois des tas de soutiens, riches et variés, plus émouvants les uns que les autres. Ils me renforcent dans mon intuition, chevillée au corps, qu’il y a vraiment quelque chose à faire de différent sur le sujet du (haut) potentiel et du bonheur.

Je reçois des encouragements, donc, mais aussi quelques critiques, remarques, incompréhensions, sur ma démarche et mes intentions. Ces retours-là sont aussi précieux, parce qu’ils sont comme des petits cailloux dans ma chaussure, qui me demandent de les ôter un à un pour continuer plus sereinement ma route.

Commençons par la terminologie. « Zèbre », « surdoué », « haut potentiel » : aucun mot n’est pleinement satisfaisant. Combien de fois ai-je voulu changer de nom face aux réactions épidermiques que j’ai rencontrées avec mon sujet ? Mais comme me le disait Solenn Thomas, co-fondatrice du réseau Eklore :

« Les mots ratent toujours la réalité. Garde ton « Bonheur des Zèbres ». Il te ressemble et il commence à être identifié. »

La campagne a confirmé l’importance des mots, chargés de sens et de vécus différents, autour d’un sujet sensible et explosif qui questionne aussi le rapport à l’estime de soi. Parler d’intelligence, de celles des autres, de la sienne, ça reste un tabou. Ça peut faire passer votre démarche pour élitiste, alors même que vous cherchez à interroger les étiquettes, les malaxer pour mieux les décoller.

Oui, je pense bien sûr que tous les enfants naissent avec un potentiel, et qu’ils ont des rêves avant de rentrer dans des cases. Oui, je pense que tout le monde a le droit d’explorer et de cultiver ses potentiels. Oui, cette histoire de haut potentiel m’intéresse parce qu’elle me touche de près à plusieurs égards et c’est pour cela que je l’interroge tant. Oui, il faut faire preuve de prudence et d’humilité quand on aborde ces sujets ; rappeler son exigence de justice et d’égalité mais aussi lutter contre l’élitisme et le communautarisme.

On ne m’enlèvera pas ma grande intuition, étayée par des centaines d’échanges au fil des mois, que ce sujet dit quelque chose de notre société. De l’incapacité de l’école telle qu’elle est aujourd’hui à accompagner les enfants dans la découverte de leur potentiel et leur épanouissement, quel que soit leur QI. De l’inadaptation du monde du travail à la quête de sens permanente, dans un monde angoissant et incertain, dont la violence nous heurte à des degrés divers.

Ces questions, ces réflexions, sur la norme, l’intelligence, le bonheur, constituent le fil rouge de mon en-qûete. Néanmoins, le haut potentiel est mon point de départ, pas mon point d’arrivée. En route, j’ai exploré d’autres essentiels, complémentaires de l’approche centrée sur l’intelligence au sens du QI : les émotions, la créativité, la spiritualité… A rebours des clichés et des idées préconçues. J’ai aussi élargi ma vision du sujet. Un zoom/dézoom permanent. L’entrelacement de ma volonté de comprendre et de rencontres incroyables de ces deux dernières années.

Passons au positionnement théorique — en version brute et brève. Dans mon champ de recherche, c’est un peu comme s’il y avait deux camps. Les psychologues cliniciens écrivent surtout sur ceux qu’ils voient passer dans leur cabinet, qui se trouvent aussi passer davantage les tests de Quotient Intellectuel (QI). Il y a là le fameux « biais d’échantillonnage » que dénonce l’autre chapelle théorique, basée plutôt sur les neuro-sciences. Pour ce camp-là, qui s’appuie sur des études surtout internationales, le haut potentiel est la plupart du temps un atout, et pas une souffrance.

Les critiques pas toujours bienveillantes reçues de part et d’autre m’ont confirmé mon intérêt pour des approches nuancées de mon sujet. Sophie Brasseur et Catherine Cuche, auteures du livre Le Haut Potentiel en Questions, abordent finement des problématiques diverses et dégomment au passage quelques clichés. Carlos Tinoco, psychanalyste et philosophe, renverse quant à lui pas mal de perspectives sur le « haut potentiel ».

Ces reproches m’ont surtout confortée dans l’affirmation de ma propre démarche. Mon angle à moi, c’est l’introspection, le rapport idiosyncrasique avec la marche du monde. Une plongée dans la réalité, intellectuelle et intime, vécue. Une étude à la fois qualitative et sensible, sans approche psychologique ni scientifique normée.

Ce qui m’intéresse, ce sont les gens. Qui ils sont, ce qu’ils vivent, leur rapport à leurs singularités. Emmanuelle Hoss, à la tête de la SEMAEST qui attribue les locaux commerciaux de la ville de Paris, a bien résumé mon approche lors de notre récente rencontre: « en fait, tu veux remettre de la singularité dans les chiffres ».

Je veux partager des parcours inspirants. Des gens (extra)ordinaires qui jouent avec les codes ou s’y affrontent. Se cognent aux normes et aux lois sociales qu’ils trouvent parfois absurdes. Des gens qui m’épatent et m’enthousiasment, me dérangent et me bousculent. Jettent un regard singulier et intelligent sur des problématiques sociétales et écologiques pour moi essentielles. C’est ça le fond de mon sujet.

Sois reconnaissante

Projet Hermitage, Food Transition : des campagnes de financement participatif, j’en ai fait plusieurs pour les autres. C’est même devenu un de mes métiers. De là à le faire pour mon propre projet, il y avait un saut dans le vide en toute connaissance de cause.

« Et si je n’y arrivais pas ? Et si d’une pierre deux coups, je n’avais pas l’argent pour Au Bonheur des Zèbres et qu’en plus, je montrais à tous mes clients que je n’ai pas su réussir ma campagne ? »

Syndrome de l’imposteur et du cordonnier mal chaussé, sors de ce corps !

Cette campagne, c’était aussi la sortie de la zone de confort. On s’en doute bien, travailler pour les autres et pour soi, ça n’est pas tout à fait pareil… Me retrouver porteuse de projet, directrice de campagne et community manager de ma campagne zébrée, c’était un peu l’arroseuse arrosée ! Et je dois dire que malgré les angoisses existentielles récurrentes, ça a été une très chouette expérience.

J’ai appris plein de choses. Trouvé deux partenaires : le nouveau média des entrepreneurs Terra Incognita et la Fondation Les Guépards. Animé des événements à Paris, Bruxelles et Nantes. Avancé sur la structuration du livre. Confirmé des rendez-vous avec de belles maisons d’édition. Préparé le déploiement des événements dans de nouvelles villes. J’ai aussi fini par accepter plus pleinement qu’Au Bonheur des Zèbres part et parle aussi de moi. Reçu des centaines de messages de soutien. Qui m’ont profondément touchée.

Imaginez. Vous vous levez, un lendemain d’événement à Nantes. La campagne ne décolle pas encore vraiment. Vous êtes déjà très fatiguée par la préparation et les 15 premiers jours de ce marathon. Vous allumez l’ordinateur. Des dizaines de notifications. Et ce message sur le profil de Cyrille de Lasteyrie, (alias Vinvin, que vous pouvez retrouver dans Bullshit Thérapie au Sentier des Halles tous les jeudis de juin).

« C’est l’histoire d’une jeune femme touchante qui nous cherche en se cherchant. Je ne connais pas vraiment très bien Flora Clodic mais sa quête solitaire me fascine. Elle fait ce qu’elle peut pour être heureuse, comme nous tous, mais elle en a fait un défi créatif, sensible, illustré, mis en mots et en rencontres aussi variées qu’improbables.

Elle est partie à la rencontre d’une multitude de gens, tentant de comprendre le lien entre leur potentiel de départ et le chemin qu’ils ont fini par prendre, le décalage entre nos rêves et nos actes, la grande mésaventure de nos illégitimités intérieures, celles qui nous paralysent et nous font nous sentir petits alors que nous pourrions tous être si grands. Ses questions sont douces, intelligentes et sincères. Cela s’appelle “Au bonheur des zèbres”, mais ça aurait pu s’appeler “Ce que nous pourrions être si nous étions aimés”.

Je soutiens son crowdfunding parce qu’il est poétique, inconstant et inspirant, qu’elle se débat avec une énergie folle malgré les doutes, parce qu’il y a un million de projets autour de nous qui proposent de changer un bout du monde, mais qu’une petite voix me dit que si elle parvient au bout de son défi, alors nous y gagnerons tous. »

Dans le genre « wahou effect », il y a eu aussi les billets de Duc et de Mouna ; les messages et les vidéos de Ludovic, Josélito, Aymeric, William, Boris, Marie et tant d’autres marques de soutien, comme ce dernier message de Charlotte, mon amie de toujours, le dernier jour. Il y a eu aussi le talent de Julie Brasset, sa capacité à percuter mes idées et à les transformer en images. Il y a eu cette boucle de discussion sur Messenger avec une vingtaine de courageux, qui ont supporté mes points d’avancement, mes fatigues et mes enthousiasmes, pendant ces 40 jours. Et des dizaines de discussions permanentes, avec des amis ou des inconnus.

J’ai vécu les six dernières heures de campagne dans le calme reposant de la Ferme du Bouchot. Aux douze coups de minuit, j’étais au beau milieu de Nelson, le jardin-forêt-mandala. sans téléphone pour profiter pleinement de l’instant sans (trop) penser au décompte. C’était bon. Précieux et savoureux. Résonnait en moi cette phrase de Jean-Philippe Beau-Douezy — notre hôte et gardien de cet incroyable lieu, après le dîner : “Aie un rêve si grand que même la nuit il t’éclaire”. Au Bonheur des Zèbres, c’est devenu un rêve éclairant. Même la nuit.

Au bonheur des zèbres

Retrouvez ici des billets d’humeur, des interviews, des analyses sur les personnalités atypiques et le regard qu’elles portent sur le monde en train de changer.

Flora Clodic

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Plume raconteuse d’histoires. Jardinière de communautés. #Tribus Happycultrice #AuBonheurDesZèbres Collapso-something #Effondrement #Résilience

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