Flora Clodic
Feb 19 · 10 min read

« Ecrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait — on ne le sait qu’après — avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi. L’écrit, ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, sauf elle, la vie. »

Marguerite Duras, Ecrire

Quand j’ai commencé l’enquête d’Au Bonheur des Zèbres, après une année 2015 de crise totale, je n’imaginais pas dans quelle intense épopée je me lançais…

Retour vers le futur

2015. Je suis à un carrefour de ma vie. Je suis insatisfaite de tout. De la marche du monde. De l’inertie face au changement climatique et à toutes les formes de violence, terrorisme en tête. De la mollesse ambiante, alors que la maison brûle. De mon couple. De moi-même. Après de grosses gouttes d’eau qui font déborder le vase, je quitte le confort d’une existence morne et tranquille.

Je pars en quête. De compréhension, de cohérence, de lumière.

Je plonge dans la liberté, précarisée et vertigineuse, des travailleurs indépendants. J’accompagne dans leur communication des porteurs de projet engagés pour des causes sociétales et environnementales. Dans ma vie personnelle, ça bouge aussi. Après cette rupture importante, j’ai l’impression de devoir réinventer mon avenir et d’avoir tout à (re)découvrir de celle que je suis..

Au Bonheur des Zèbres naît de ce contexte chaotique et riche. Après une énième lecture[1], je suis une envie et une intuition : je veux faire des portraits de personnalités atypiques, qui me confient ce qui les meut et les émeut, dans des billets de blog. Je choisis un angle d’attaque, un fil rouge à tirer : « le haut potentiel » (HP), ou ce qu’on appelle parfois « la douance ». « Zèbre », c’est l’autre nom qu’une psychologue française, Jeanne Siaud-Facchin, donne à ces personnalités aux rayures uniques, comme nos empreintes digitales.

La littérature grand public sur le sujet me laisse sur ma faim, à quelques exceptions près. Je trouve les approches théoriques et cliniques trop binaires, peu nuancées, peu incarnées. Identifiée « précoce » il y a 20 ans, je me reconnais sur certains points, mais je suis frustrée de ne pas entendre ou voir surgir davantage des individus, en chair et en os, au détour des ouvrages des spécialistes des « surdoués ».

Je commence une enquête journalistique et sociologique. La première année, je me centre sur le rapport de la société à la norme et à l’intelligence. Le haut potentiel et ses définitions me paraissent insuffisants et terriblement réducteurs. Je trouve néanmoins que le besoin de catégoriser pour comprendre la réalité dit quelque chose de notre société… Toujours mon obsession de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je découvre les querelles de chapelle d’un champ académique et clinique en plein boom. Entre les parents inquiets et les adultes malheureux, le haut potentiel, c’est un sacré marché !

Une quête individuelle et collective

Environnement, éducation, démocratie : je creuse les multiples champs de bataille de ceux dont je veux raconter le parcours, dont nombre deviennent des amis.

Nous discutons ensemble la pertinence des étiquettes — haut potentiel, zèbre, atypique. Un mot revient de plus en plus dans leur bouche et dans celles des experts engagés que j’interviewe : la neurodiversité. Il me convient mieux aussi — il est plus inclusif et introduit une notion de différence et pas de supériorité.

J’approfondis les difficultés qui accompagnent parfois le haut potentiel : troubles psychiatriques, de l’apprentissage, de l’attention et du spectre autistique… J’en suis convaincue : le haut potentiel colore ces troubles très divers, mais n’en est pas la cause, du moins pas la seule. Il peut, en fonction des périodes, les minorer ou les majorer, comme beaucoup d’autres facteurs, de l’éducation à l’histoire familiale et personnelle, en passant par l’environnement…

Encore un grand merci à Yacine Aït Kaci d’avoir prêté son joli trait de crayon à Au Bonheur des Zèbres…

Certains de mes interviewés découvrent leur autisme alors que nous échangeons depuis plusieurs mois. D’autres le soupçonnent, mais n’éprouvent pas le besoin de faire de démarche médicale. J’apprends que les femmes Asperger sont largement moins bien diagnostiquées que les hommes, notamment parce qu’elles s’adaptent mieux aux cadres et aux codes sociaux et que leurs « bizarreries » passent plus souvent inaperçues.

Les discussions que j’ai avec tous ceux que je rencontre sont d’une richesse surprenante. Ils en en commun d’aller tout de suite à l’essentiel. Parler de la pluie et du beau temps, ça n’est pas trop leur truc. Ça me soulage tellement… Je vais aussi beaucoup plus loin grâce à eux. Ils innervent d’ailleurs chacune de mes réflexions et de mes mots.

Je m’étonne du tissage de liens qu’Au Bonheur des Zèbres facilite. Je prends la mesure du sentiment d’isolement de ceux qui s’intéressent au projet. Je crée une communauté en ligne, puis des événements dans la vraie vie. Des espaces et des temps que je n’avais pas trouvés à des moments où j’en avais tant besoin.

Où l’on peut se montrer entier, tel que l’on est — dans la limite du théâtre social du groupe — sans s’enfermer dans un entre-soi déterministe. Où l’on peut dire sans crainte « le bruit me gêne beaucoup » ou « j’ai aussi des traits autistiques ». Où l’on ne confond pas une oreille bienveillante et le bureau des pleurs (même si les larmes affleurent souvent).

L’idée du livre germe rapidement mais je ne me l’autorise pas encore. Je n’ai encore jamais écrit de long format et ça me parait énorme. Ma plume va-t-elle réussir à rendre compte du flux et du stock de mes pensées depuis que j’ai commencé cette exploration ? Ne vais-je pas écrire juste un livre de plus sur la douance ou trop me dévoiler en racontant le projet en train de se faire ? Me décevoir et décevoir ceux qui me confient leurs histoires ?

Au fil des mois, je comprends mieux les intrications personnelles d’un sujet que je n’ai évidemment pas choisi « par hasard ». Derrière un tel élan vital, il y a une grave crise existentielle, qui n’en est pas à son coup d’essai. Sauf que cette fois, je me mets un sacré coup de pied au cul. Je me prends aussi comme sujet d’étude et cobaye : « Certes, c’est la mouise. Mais qu’est-ce que tu fais pour t’en sortir ? ». Je mets à nu d’autres racines profondes de ma réflexion : viscérales, familiales, existentielles.

Je creuse les beautés et les laideurs des autres humains, pour mieux comprendre celles de ceux que j’aime et les miennes. Je me DÉcentre de l’exploration de mon nombril en même temps que je me REcentre sur ce qui me parait essentiel. Quand je réalise ça, je fais sauter un premier verrou qui m’empêche d’écrire.

Tricoter, détricoter

Au Bonheur des Zèbres nourrit mon travail, qui irrigue mon enquête, et plus largement le projet. Je me transforme à mesure qu’il avance et se ramifie. J’expérimente un certain nombre de pratiques et d’outils (méditation, yoga, communication non violente, psychologie positive…). Ils bousculent de vieux schémas et m’aident à les remplacer, pas à pas. Sans me faire perdre mon esprit critique…

Comme j’en avais fait l’expérience avec la psychologie ou la psychanalyse, je touche aussi du doigt les limites du développement personnel. Il peut devenir un dogme et un miroir aux alouettes supplémentaire, face à une réalité trop dure pour être affrontée.

Je tricote et détricote les fils du livre dans ma tête. Le motif change si régulièrement que je ne vois pas comment je vais pouvoir un jour finaliser mon tricot… Ecrire le livre devient une fin en soi, et plus un moyen de porter les messages qui me semblent importants. Je tourne autour du pot et je prends moins de plaisir à m’atteler au clavier.

Les événements, d’abord à Paris et Bruxelles, marchent plutôt bien. Les gens semblent heureux et leurs retours sont encourageants. Côté boulot, je m’associe à une amie dont je fais aussi le portrait, Marie Geffroy, pour accompagner des clients, notamment pour mener des campagnes de financement participatif (crowdfunding).

Avril 2018. Je me jette à l’eau. Je lance une campagne pour Au Bonheur des Zèbres, pour faire grandir le projet : financer une partie de mon travail, agrandir la communauté, démultiplier les événements, trouver des soutiens et relais… C’est une réussite : 12904€ récoltés grâce à 262 contributeurs, trois nouveaux partenaires. Mais c’est aussi merveilleux qu’horrible ! En quarante jours, je vois le meilleur et le pire de moi-même. J’ai l’impression d’avoir des ailes, portée par l’énergie de mes portraits et de ceux qui me soutiennent. Je suis aussi sérieusement épuisée, j’ai du mal à m’arrêter, je dors mal la nuit, le cerveau jamais en veilleuse…

Grâce à la campagne, je confirme plusieurs points importants de ma démarche. D’abord, je veux m’éloigner des débats intellectuels pour me concentrer sur les initiatives, les réflexions et les émotions des gens que je rencontre. Je me confronte ensuite à mon petit syndrome de l’imposteur, qui revient me chercher, de temps à autre. Je sais qu’il est de retour quand je vois se pointer son amie intime, la procrastination…

Je réalise surtout que le cœur de mon enquête n’est pas le haut potentiel. Je le pressentais mais je ne l’avais pas formulé clairement : il n’est qu’un point de départ, des prolégomènes nécessaires.

Le vrai cœur, c’est le sentiment d’urgence que je ressens chez tous ceux que j’interviewe. L’urgence de comprendre ce qui ne tourne pas rond dans le monde et comment agir, chacun à sa mesure, pour le transformer. L’urgence de remodeler nos conceptions de l’éducation, du travail, du vivre-ensemble et de la démocratie… L’urgence de mettre l’écologie au centre des décisions importantes, à tous les niveaux, pour ne pas (davantage) hypothéquer la vie des générations futures. L’urgence de se transformer.

Avec la formulation de ce nouvel angle, un autre verrou saute. A bien y réfléchir, il n’est pas si nouveau : je fais juste converger davantage les découvertes de mon enquête et de ma vie professionnelle. Reste encore à faire de la place et prendre le temps d’écrire le livre tel qu’il s’impose à moi, en arrêtant de me regarder faire (et ne pas faire…).

Le tournant collapso

Je creuse depuis plusieurs mois une nouvelle piste, pas si loin de toutes les autres : l’effondrement de la civilisation industrielle (et le champ académique qui va avec, la collapsologie). Pas possible de comprendre cette perspective vertigineuse sans prendre en compte un autre concept essentiel : la résilience.

Les approches collapso suscitent des réactions épidermiques, y compris et surtout chez les écologistes. On les accuse de catastrophisme, de pseudo-scientisme, ou de dérive sectaire[2], là où on aimerait mieux évoquer les « solutions » pour « sauver la planète ».

Dans le milieu collapso, je rencontre beaucoup d’atypiques. Par-delà leurs différences, ils cherchent en permanence à aligner les actions de leur vie quotidienne sur le constat d’un monde en train de sombrer. A mieux articuler la vision macro et micro, l’infiniment grand et l’infiniment petit. Je ne connais pas de zèbres collapso pleinement heureux. Tout au plus essaient-ils, sans y parvenir à coup sûr, de cultiver des moments de joie dans le marasme ambiant.

Je sens que je suis en train de boucler une boucle. Depuis des années, bien avant Au Bonheur des Zèbres, je cherche à comprendre pourquoi et comment nous nous effondrons ; pourquoi certains sont résilients et d’autres moins ; comment agir ou ne pas agir ?

La grande différence entre mon questionnement jusqu’ici et ma prise de conscience de l’effondrement, c’est l’ampleur des dégâts. On peut se remettre de l’effondrement intérieur, jusqu’à un certain point. Mais l’effondrement, local et global, que nous sommes en train de vivre partout sur la planète ne laisse pas beaucoup d’espoir d’éviter le chaos, pour tous les êtres vivants. A peine peut-on œuvrer à limiter la hauteur de la chute. Et encore…

Là aussi, ça chamboule. Depuis ma prise de conscience écolo, il y a plusieurs années, je questionne mon mode de vie : urbain, hors sol, hyperconnecté aux réseaux mais déconnecté de ma nature d’être vivant, parfois superficiel… Mon « éveil collapso », abrupt et vertigineux, fait office d’électrochoc.

Après un été 2018 passé entre le silence des montagnes de Haute-Provence, l’intensité simple d’une retraite bouddhiste près de Bordeaux et la disparition des oiseaux marins de ma chère Bretagne, c’est décidé : je ne veux plus vivre à Paris. Je ne me sens pas prête non plus à quitter la ville du jour au lendemain pour m’installer à la campagne. J’opte pour Bruxelles, où m’attend un chouette projet : monter un cabinet d’accompagnement des profils atypiques, dans la droite ligne de ce qui m’anime avec Au Bonheur des Zèbres.

Oui, mais voilà, il y a parfois des rebondissements qui n’en finissent pas de me surprendre…

A peine arrivée à Bruxelles avec ma vie en carton(s), je réalise que je trouve ce projet merveilleux, absolument nécessaire, mais que je n’ai pas l’énergie de le porter. Je n’arrivais pas à le dire, par loyauté envers mes deux futurs-ex associés.

Ce qui est vraiment important pour moi, c’est d’écrire mon livre, enfin. De développer Au Bonheur des Zèbres comme je le sens. De continuer à travailler en binôme avec Marie sur des projets qui me tiennent à cœur. (D’ailleurs, tenez-vous prêts : plusieurs chouettes campagnes de crowdfunding arrivent tout bientôt…) C’est surtout de préparer ma vie d’après, déjà là en germe. Une vie loin de l’agitation de la ville, où je mettrai mes compétences au service de celles et ceux qui tissent la résilience locale, individuelle et collective. Une vie que je n’idéalise pas, mais qui me semble mieux répondre aux aspirations profondes que j’ai sondées grâce à cette aventure zébrée.

Je viens de m’installer dans une ferme du Cantal auprès d’un homme formidable rencontré juste avant mon (court) départ pour la Belgique, grâce à un groupe Facebook, Adopte un collapso. Né d’une blague -quand on s’intéresse à l’effondrement, on est quand même difficilement casable !-, il répond pourtant à un vrai besoin. Il m’a permis de trouver jolie botte à mon pied de citadine, moi qui pensais que ce genre d’histoire, c’était pour les autres…

J’arrive à la fin d’un cycle. De cette campagne qui m’apprivoise et me réapprend que je peux aussi faire des choses avec mes mains — et pas seulement avec ma tête — , il est temps de livrer les pépites récoltées pendant ces trois années d’enquête et de rencontres.

[1] L’adulte surdoué à la conquête du bonheur, Monique de Kermadec, Albin Michel, 2016

[2] Voir les trois chefs d’accusation du procès du magazine Usbek et Rica intenté à la collapsologie à travers Pablo Servigne, lundi 3 décembre 2018

Au bonheur des zèbres

Retrouvez ici des billets d’humeur, des interviews, des analyses sur les personnalités atypiques et le regard qu’elles portent sur le monde en train de changer.

Flora Clodic

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Plume raconteuse d’histoires. Jardinière de communautés. #Tribus Happycultrice #AuBonheurDesZèbres Collapso-something #Effondrement #Résilience

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