Sur le papier tout est simple. Une seule route goudronnée relie Arequipa à Cusco. Il suffit de se rendre sur un de ces trottoirs dans le grand abandon mou qui entoure la ville, puis de lever le pouce vers l’ailleurs.

Rêver devant une carte c’est déjà partir. Le trajet coule de source. Nous quittons notre chambre crasseuse pour rejoindre l’enfer des arrêts de bus. Nous avalons quelques vapeurs de pots d’échappement avant de comprendre, parmi l’avalanche de mini-bus bringuebalants, lequel nous emmènera en périphérie de la ville.

“Êtes-vous chrétiens ? Que Dieu vous protège ! Partez tranquilles, je prierai pour vous.”
Une femme fendue d’un large sourire nous encourage avant que nous disparaissions dans un mini-bus collectif. Partons tranquilles donc.

On ne choisit pas les lieux où l’on lèvera le pouce. Le décor des bords de route se dessine à la force du hasard. Des chiens borgnes, monstrueux, s’agglutinent autour de nous. Les maisons, inachevées, semblent écrasées par les collines désertiques qui n’en finissent plus. Tout n’est que poussière.
Il y a des jours comme ça, on se demande ce qu’on fait là.
Qu’est-ce qui pousse les Êtres à fuir l’ennui confortable pour se retrouver aux bords des routes, pendant que d’autres s’y vautrent à en perdre le goût de la vie ?
“Bonjour, nous sommes deux français en route pour Cusco. On peut monter avec vous ?”
Il s’appelle Jaime (à prononcer : Raïmé). Comment aurait-il pu s’appeler autrement ? Comment aurait-il pu refuser ? Tout est prévu.
Il accepte de nous accueillir dans sa cabine, nous, visiteurs improbables dans l’immensité du sud péruvien.

Il connaît bien la route Jaime, puisqu’il la fait deux fois par semaine. On échange des morceaux de vie, comme ça, en tentant de trouver un langage commun l’espace de quelques heures.

Jaime est tenu artificiellement éveillé par les quantités de boissons énergisantes qu’il ingurgite. Elles ont même la vertu de lui couper la faim. Voilà pourquoi les conducteurs des déserts péruviens n’ont pas le ventre qui leur tombe sur les genoux.
La route est d’un vertical écœurant.
Sous le poids de la monotonie, le sommeil nous frappe de plein fouet.

Par intermittence, nos yeux s’ouvrent sur l’asphalte. Sur le pare-brise, Saint Martin de Porres se balance de gauche à droite. Selon la légende, le Saint à la peau noire savait parler aux animaux, m’apprend Jaime.
“Il a beaucoup aidé les pauvres, pendant toute sa vie. C’est pour ça que je l’aime.”

Du haut de la cabine, nous sommes spectateurs privilégiés de la fuite du temps. Chaque minute, chaque seconde, coule vers l’oubli. Et nous, on file doucement vers l’ennui. Déjà sept heures de route.
Le paysage est d’une telle vacuité qu’on se demande ce que l’Homme viendrait y faire. À y regarder de plus près, il est bien présent, et pas seulement dans son véhicule. Des déchets jonchent le bord de route comme autant d’idéaux qui pourrissent dans nos cervelles. Qu’il reste chez lui l’Homme.

Nous dépassons les 4 000m d’altitude nous dit Jaime. Le mal de tête s’invite comme quatrième passager. Le Temps devient encore plus soluble. Il nous glisse des mains. Jaime commence à se confier, comme si les heures qui défilent poussaient vers l’introspection.
Douze heures de route avec seulement trente minutes de pause. Cusco approche. Jaime, lui, a décidé de conduire toute la nuit. Il luttera jusqu’au bout contre son sommeil.
“À bientôt les amis”
Nous acquiesçons tout en sachant que nos vies sont bien trop courtes pour se croiser de nouveau. Instants éphémères et sans lendemain. Voyager c’est tourner des pages. Voyager c’est oublier.
Finalement, je sais ce que je fais là. Ce que j’ai fait et ce que je ferai demain. Plonger corps et âme dans l’imprévu. Y laisser des plumes s’il le faut. Ce besoin de traquer l’amitié là où elle est périssable. Cette nécessité de s’ancrer dans le présent pour exister un peu plus.
Fred Jasseny, Blog Actisphère
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