Après la mort, la vie

75 ans après sa sortie des camps de la mort, Marceline Loridan-Ivens continue de vivre dans l’horreur. Elle ne supporte pas la vue des cheminées d’usine. Dans son livre Et tu n’es pas revenu, elle apporte une nouvelle vision de la déportation, peut-être encore plus insupportable que celle de l’extermination en elle-même, une vision qui hante toute sa vie. L’auteure plante le problème de vivre de nouveau après avoir frôlée la mort durant des mois.

Aujourd’hui Marceline est une femme âgée, tellement mince qu’elle semble être récemment sortie des camps d’extermination. Pourtant cela fait 75 ans qu’elle a survécu, mais les images demeurent gravées dans la mémoire. La peau fracturée par les rides, lignes droites dessinées sur sa peau, symbolisent toutes les vies qui n’ont pas survécu aux camps. Sa peau représente le passage du temps, ces années à attendre le père de famille. Sa vieillesse supporte le poids d’une vie extraordinaire. Se remarque sur ce visage un sourire d’enfant, l’enfance que l’enfer nazi lui a volée.

Ses yeux forment un regard droit, perdu à mi chemin entre le présent et le passé. A vrai dire, elle vit plus dans le passé que dans le présent. “C’est comme si je n’étais déjà plus là”, assure-t-elle. Déportée avec son père à l’âge de 15 ans, elle se retrouve privée de son adolescence. Elle a été contrainte de grandir, de comprendre quelque chose d’incompréhensible même pour les adultes. Seulement elle, est revenue de l’horreur, son père mourut. Aujourd’hui elle l’attend encore. Elle l’a cherché dans son deuxième mari qui avait le même âge que lui. “[Il était] l’antidote à ton absence”, signale-t-elle.

De la difficulté de revivre

Elle se demande si elle a bien fait de revenir des camps. Les gens ne se rendent pas compte de la difficulté de revivre après avoir connu la mort. Même sa propre famille ne la comprenait pas. Elle pose le problème de la culpabilité de revenir des camps quand tant de personnes y ont péri. “Mon retour est synonyme de ton absence”, argue-t-elle. Tout au long de l’œuvre, elle montre qu’il aurait été mieux pour l’entourage que le père revienne. “Sache que notre famille n’y a pas survécu . Elle s’est disloquée”, explique-t-elle. Les membres de sa famille qui n’ont pas été déportés ont tout de même été affectés, son frère et sa sœur se sont suicidés. De sa sœur, elle déclare : “Elle aussi est morte des camps sans jamais y être allée.” Marceline, aussi, a tenté deux fois, en vain. Elle s’est par la suite interrogée sur le sens de se suicider après avoir lutté tous les jours contre la mort dans les camps : “Au camp pourtant, j’ai tout fait pour être des vivantes.” Mourir serait nier le combat. Il est important de conserver des souvenirs, comme elle l’a fait. Sur la tombe de son père, il est écrit “Auschwitz “, afin que les gens sachent. “Tu n’es pourtant pas mort pour la France. La France t’a envoyé vers la mort”, écrit-elle.

Marceline a construit sa vie en fonction des camps d’extermination. « Revenir ne signifie pas survivre », précise-t-elle. Elle s’est dédié à l’hommage, par la réalisation de documentaires sur le sujet et également d’autres thèmes concernant des conflits comme la guerre d’Algérie ou du Vietnam.

Le livre Et tu n’es pas revenu, raconte l’histoire de sa vie, tourmentée par des souvenirs d’adolescence. Elle présente un récit poignant en seulement 92 pages, dans lequel elle s’adresse directement à son père.

Elle peut se parfumer, elle ne sent rien, la puanteur nauséabonde des corps brûlés envahit ses narines. Elle peut porter des vêtements, elle se sent dénudée. Son intimité, violée comme si son corps “portait encore la trace du premier regard d’un homme” sur elle, “celui d’un nazi”. Elle sent encore la saveur du pain sec, la nourriture quotidienne dans les camps. Elle était tellement habituée à sa vie que lorsqu’elle est rentrée, elle ne pouvait pas dormir sur un lit. “[Nous étions] incapables de supporter l’accueil d’un matelas”, ironise-t-elle.

Ses petits yeux, noirs comme les pires jours sombres dominés par des nuages de fumée dans le ciel, voient encore le vacarme incessant des trains qui conduisent les juifs à la mort.

“Si tu étais rentré pour mourir comme tant d’autres”

Souvent, elle porte des vêtements sombres comme si elle portait le deuil depuis le retour des camps, la mort d’un père qu’elle n’a jamais pu exprimer. Un père qui n’était pas français, seulement “un juif étranger”. Marceline porte un nom français composé des deux noms de famille des deux maris qu’elle a eus. Mais elle se rappelle son nom « de jeune fille », Rozenberg. Un nom qui signifie « rose de montagne ou montagne de roses ». Une montagne de roses qu’elle aimerait pouvoir déposer sur une tombe. Même si le nom de son père est inscrit sur le monument aux morts, son corps y est absent. Il paraît difficile de ne pas avoir un lieu où se recueillir. Elle l’indique dans Et tu n’es pas revenu, que si le père était revenu puis mort à la maison, la famille aurait survécu à l’holocauste : « Si tu étais rentré, diminué, malade, pour mourir comme tant d’autres ».

Aujourd’hui, Marceline est quelqu’un de pessimiste, qui ne croit pas au futur. “Il est trop tard pour être heureux, les souffrances ont été trop grandes, il ne nous nous reste que le sentiment de l’horreur et de la perte”, lâche-t-elle. Elle est sortie des camps le 10 mai 1945. Selon elle, l’antisémitisme n’a pas fini, une raison pour laquelle elle ne voulait pas d’enfant. Elle ne voulait pas qu’ils vivent la même expérience. En revenant des camps, les juifs n’ont pas été accueillis, au contraire ils se trouvaient dans une ambiance “d’après-guerre amnésique et antisémite.” Elle fait des témoignages mais sans “grande illusion”. Quand elle fait des interventions dans les classes, les jeunes n’écoutent pas. Quelquefois, des filles lui parlent mais elle ne veut pas de “leur compassion”. Elle semble détester cette nation qui a abandonné les juifs.