L’Étranger : Procès d’un homme sans cœur

A travers L’Étranger, Camus dresse le portrait d’un homme dépourvu de cœur et de volonté, qui fait des choses parce qu’il n’a “pas de raison de ne pas les faire”. Le personnage trouble le lecteur par un caractère spécialement exorbitant de manque d’amabilité et de prudence.

Une ombre noire, floue, retentissante sur un mur, sous la clarté d’un réverbère. Personnage furtif, qui n’a pas de grande ampleur à priori. Homme mince, sans visage, les mains dans les poches, las de tout, qui longe la route. A posteriori, un personnage énigmatique marqué par une insensibilité générale. En dépit d’un cœur, un courage inégalable qui le conduit à la mort. Tragédie qui sommeille sur le désert d’Alger.

Enfermé dans sa quotidienneté

Lecteur omniprésent, qui connaît la moindre pensée du personnage principal, M. Meursault, et assiste au fur et à mesure à la vie quotidienne du personnage dans laquelle les jours s’empilent les uns sur les autres, bercés par quelques promenades du dimanche, jusqu’au changement de quotidien. Vie sans motif, dénuée d’ambition. Être, vivant de rien, fataliste, qui accepte ce qu’il a et ne demande rien. Malgré cela, il demeure une distance entre le lecteur et le personnage car le prénom de ce dernier n’est jamais dévoilé et la moindre description physique est absente. Le narrateur peut être tout le monde et personne en particulier parce que son ombre floue s’infiltre dans les rues de la ville. Il n’intéresse personne par sa banalité inactive dans la première partie du roman puis se transforme en assassin extraordinaire.

Dès le commencement, le personnage choque lorsque l’on apprend qu’il a mis sa mère « à l’asile » notamment parce qu’ils “n’avaient plus rien à se dire”. Si sa mère pleure au début de son enfermement, c’est « à cause de l’habitude ». Il est écrit qu’il aurait été embêtant d’aller la voir car la visite lui “prenait” son dimanche. La froideur de l’homme demeure même lors de la veillée nocturne précédant l’enterrement quand il somnole alors que le corps de la mère est encore tiède. Pire, durant la marche pour conduire le corps au cimetière, l’homme est fatigué de la chaleur. A aucun moment il ne versera une larme, chose qui le condamnera…

Être sans masque

Après avoir expérimenté une « joie quand l’autobus est entré dans le nid de lumières d’Alger », l’esprit de M. Meursault a quitté toute pensée liée à sa mère. Il se projette déjà sur son weekend et décide d’aller prendre un bain.

M. Meursault tisse une toile de naïveté dans laquelle il est pris et ne sait comment y échapper. Il conserve ce sentiment de l’enfance et dit tout haut ce qu’il pense. Il défend son voisin parce qu’il n’a “pas de raison de ne pas le faire”. Ou serait-ce la peur de l’homme « du milieu » ?

Son indifférence totale auprès du monde et de son entourage lui forge un caractère spécial qui lui permettra de ne jamais se soumettre jusqu’à la mort. L’aumônier vient à plusieurs reprises lui vanter les mérites de la religion et celui-ci finira par l’expédier violemment de sa geôle.

Reconnaît-on la prélasse des Hommes d’aujourd’hui, avares d’amour ? « L’asile », de nos jours plus communément appelé « maison de retraite » car le mot est moins douloureux lors de la prononciation et de l’écoute, et retire également toute suspicion d’hospitalisation dans son attribut, mais demeure la même chose pour l’hospitalisé. La mode est de placer ses parents, anciens, dans ces centres particulièrement défectueux en amour. Finalement L’Étranger résonne comme un roman actuel.

L’humeur détachée du personnage le suivra jusqu’au bout du livre et l’accompagnera également au bout de sa vie. Lors de son procès pour meurtre, le procureur et les avocats lui reprochent plus son manque d’empathie ainsi que son indifférence plutôt que l’assassinat. En effet, interviennent à la barre les différents employés de l’asile qui ont entouré M. Meursault lors des obsèques de sa mère. Durant ce procès, celui-ci est vaguement présent. Il écoute à demi ce qu’on dit de lui puis fini par ne plus entendre la moindre parole. Il précise que l’on parle de lui comme s’il n’était pas là. Pendant ce temps, lui pense à d’autres activités. Son indifférence le mène à sa perte puisqu’il n’écoute pas et lorsqu’il souhaite se défendre pour dire la vérité, ses arguments sont mauvais. Comment expliquer un acte meurtrier par un coup de chaud ?

Verdict : L’homme reste incompris jusqu’à la fin. Condamné à mort par l’avocat, sourire aux lèvres, se croyant vainqueur face à l’implacabilité humaine.