Paiement mobile et (e-)commerce en Afrique francophone : la ruée vers l’or

Cela fait deux ans que de nouvelles sociétés bourgeonnent un peu partout en Afrique francophone. Surfant sur l’ascension fulgurante du mobile money, elles ont pour but de fédérer les différentes solutions de paiement mobile afin de permettre aux consommateurs de payer leurs biens et services, en ligne ou en physique. Leur présence témoigne d’un besoin fort des populations : alors qu’elles sont souvent non bancarisées et ont rarement accès aux moyens de paiement tels VISA et MASTERCARD (plus pour longtemps), elles trouvent peu pratique le manque d’interopérabilité des opérateurs en matière de mobile money. En Côte d’Ivoire par exemple, un marchand est obligé de maintenir 3 comptes MTN Money, Flooz et Orange Money s’il veut recevoir des paiements mobiles des trois opérateurs (sans parler des terminaux (MPOS) à acheter en plus pour accepter les cartes bancaires) ! Le paiement en ligne est par ailleurs d’autant plus compliqué qu’il faut intégrer toutes les solutions techniques (APIs) des opérateurs de mobile money, ce qui peut prendre plusieurs mois.

C’est ainsi que vinrent à point nommé les sociétés telle Cinetpay en Côte d’Ivoire. Idriss Martial Monthe, son fondateur, est à la tête d’une équipe de 13 personnes pour permettre aux Ivoiriens de payer leurs biens quelle que soit leur solution de paiement mobile. Ils peuvent ainsi accéder à de nombreux services comme acheter des billets de toute sorte sur m-tick, payer leurs scolarité en ligne ou du soutien scolaire, demander un extrait d’acte de naissance digital ou même acheter leur journal Fraternité Matin !

Ces services sont ainsi rendus accessibles à tous les e-commerçants grâce à la mise à disposition d’APIs de paiement. La terminologie « pay » est en vogue et on retrouve parmi cette explosion de services similaires Vitepay au Mali ou bien Paydunya au Sénégal.

Par ailleurs, ces services sont à la fois un catalyseur pour le e-commerce, mais également pour le commerce physique. Ainsi, Intouch SA, fondée par Omar Cissé (ancien directeur du CTIC) à Dakar, permet d’agréger les différentes solutions de paiement mobile au Sénégal (Tigo Cash, Orange Money et d’autres services de transfert comme Wizall). Le service est disponible dans 170 stations totales et plus de 200 points de service, fournissant même des outils de type CRM aux marchands afin d’analyser leurs flux.

Dans tous les cas, le business model est simple : des frais de 1 à 5% sont prélevés sur les transactions des utilisateurs. La course aux flux est lancée, et aucune de ces sociétés ne communique ouvertement sur ses chiffres. A titre d’exemple, une d’entre elle réalise déjà des flux de 5 millions de FCFA par jour, soit 1,8 milliards à l’année ! Son chiffre d’affaires avoisine les 80 millions, ce qui en fait déjà une belle PME après seulement un an d’existence. La concurrence est acharnée, et l’internationalisation, au moins dans la sous-région, est leur prochaine frontière : WeCashUp souhaite lancer son service dans 17 pays après son départ au Cameroun, SycaPay ouvre prochainement 6 pays d’Afrique de l’Ouest et Cinetpay vient d’ouvrir une filiale au Mali et vise le Cameroun, la Guinée et le Sénégal en 2017. Force est de constater que la zone UEMOA est plus dynamique que la zone CEMAC, où le Cameroun avance en figure de proue (à titre d’exemple la société congolaise PayWebPhone semble ne plus fournir son service de paiement mobile en ligne depuis début 2016…).

Plan de déploiement de Sycapa (©Sycapay).

Freins et faiblesses

Le premier ralentissement au développement de ces plateformes est dû aux externalités liées aux marchands : le e-commerce peine à décoller en Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale à cause de problèmes logistiques de livraison et par manque de confiance des populations dans le paiement en ligne (le cash-on-delivery reste de loin la méthode de paiement la plus utilisée, comme le confirme Jumia Market alors que JumiaPay ne trouve pas son marché). Ainsi, les revenus les plus juteux pour ces établissements de paiement proviennent de flux récurrents et stables, tel le paiement en ligne de frais d’inscription pour les études.

Par ailleurs, ces sociétés sont confrontées à une demande croissante des populations pour l’intégration de solution de paiement plus classiques, comme MasterCard ou VISA. Or, les banques, qui ont accès à ces systèmes de paiement, ne jouent pas le jeu et ne s’associent pas avec ces entreprises comme c’est le cas en Europe (par exemple, BNP-Paribas est la banque partenaire de l’établissement de paiement français Lemon Way). Ainsi, la force première de ces services hors du système bancaire est également une faiblesse puisqu’ils sont coupés de solutions pouvant intégrer des paiements autres que les solutions de paiement mobile, et ainsi permettre à des internautes étrangers de payer sur ces sites, notamment la diaspora. Comme le dit Idriss Martial Monthe de CinetPay : « On veut offrir le meilleur des deux mondes : permettre aux populations locales d’utiliser le paiement mobile partout, et permettre à la diaspora de payer sur les sites locaux avec leurs cartes VISA et MasterCard ».


Une question de règlementation

Une des explications possibles de cette frilosité est qu’il n’existe aucune législation en vigueur dans ces pays concernant cette activité. En Europe, deux directives ont permis de définir un cadre législatif rigoureux pour les établissements de paiement : DSP1 en 2007 relative au statut d’établissement de paiement et DSP2 qui la complète et remplace en 2015. L’Afrique n’est cependant pas en reste : l’Afrique du Sud a légiféré en 2007, le Kenya en 2011, le Maroc tout récemment en 2016 (lire cet excellent article)… Une bonne règlementation est primordiale pour pérenniser l’activité. Ces pays ont ainsi vu la naissance de géants dans le domaine du paiement mobile en ligne et en physique, comme KopoKopo au Kenya (paiements physiques par mobile money) ou bien eTranzact au Nigeria (chiffre d’affaires net des commissions reversées aux marchands de 7,5 millions d’euros en 2015 !). Une règlementation claire permet de définir les conditions de sécurité optimale pour identifier les clients (KYC dans le jargon bancaire) et lutter contre la fraude, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme auxquels ces acteurs sont particulièrement vulnérables.

Il est à noter que le manque de lisibilité au niveau législatif joue également auprès des opérateurs téléphoniques et services de mobile money : ainsi, il existe de nombreuses façon d‘utiliser les APIs des opérateurs, ce qui empêche de définir un cadre technique rigoureux pour la sécurité des transactions (pas de certification PCI DSS…). De plus, les opérateurs imposent parfois des tarifs trop élevés à ces sociétés, allant jusqu’à 3% des transactions, ne leur laissant ainsi qu’1 à 2% de commissions…


Face au potentiel de croissance très prometteur des nouveaux services de paiement mobile en ligne, les acteurs de l’écosystème doivent prendre en main la structuration d’un cadre règlementaire. Une union des établissement de paiement pourrait ainsi voir le jour et effectuer un travail de lobbying auprès de la BCEAO pour l’Afrique de l’Ouest et de la CEMAC pour l’Afrique Centrale afin d’adopter une instruction sur les établissements de paiement. C’est d’autant plus urgent que les banques et autres acteurs financiers voient le paiement mobile d’un oeil de plus en plus méfiant. Alors que le scandale de l’agrobusiness fait rage en Côte d’Ivoire puisqu’aucune législation sur le crowdfunding n’est venue contrôler cette activité, il ne faut pas attendre une fraude massive des établissements de paiement avant de structurer et pérenniser ces moteurs de croissance économique, qui sont pour la plupart made in Africa.


Note : cet article traite en majorité de l’Afrique francophone subsaharienne, l’Afrique du Nord étant un terreau moins réceptif au paiement mobile du fait d’un taux de bancarisation plus élevé. Les établissements de paiement s’y développent aussi néanmoins (FastPayment au Maroc…).

A propos

Business developper chez Lemon Way Africa, je me passionne pour l’innovation tech en Afrique. Fan de fintech, je suis de près l’actualité liée aux paiements (mobile, QR Code) dans les pays émergents, et notamment en Afrique.

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