L’ours polaire est l’animal totem de l’Architecture de l’information. A Lyon aussi, notre banquise fond. ©

Inquiétudes quant à l’avenir du master Architecture de l’Information de l’ENS de Lyon

Nous sommes ou avons été étudiant·e·s du master Architecture de l’information de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Et c’est avec surprise que nous avons appris qu’aucun⋅e étudiant⋅e ne serait admis⋅e en M1 de ce master à la rentrée prochaine.

Voilà une formation qui, en seulement cinq ans, a trouvé un public et un mode de fonctionnement dynamiques, avec des étudiant⋅e⋅s épanoui⋅e⋅s qui trouvent facilement un emploi une fois le diplôme obtenu.

Les étudiant⋅e⋅s du master Architecture de l’information de l’ENS de Lyon sont pleinement engagé⋅e⋅s dans leur temps. Il·elle·s étudient et interrogent des outils nouveaux et des pratiques émergentes, plaçant l’utilisateur au centre de toutes leurs réflexions quand les machines ont tendance à occuper le devant de la scène. Enfin, il·elle·s s’occupent d’architecture, d’organisation et d’accès à l’information. Alors que les questions de l’accès, de la pertinence et de la valeur de l’information se posent toujours plus, ce master propose de les aborder de façon moderne.

Ces étudiant⋅e⋅s ont apprécié durant ces cinq années l’enseignement de professeur⋅e⋅s passionné⋅e⋅s, motivé⋅e⋅s et disponibles. Des professeur⋅e⋅s qui composent des promotions diverses, pour que les étudiant⋅e⋅s s’enrichissent mutuellement de leurs expériences, de leurs parcours universitaires et/ou professionnels, de leurs origines sociales et géographiques, de leurs différences d’âge et de vie.

Ces étudiant⋅e⋅s organisent des manifestations ( World Information Architecture Day , Ethics by design ) qui font rayonner l’image de l’ENS de Lyon — l’image d’une école pionnière en France et en Europe dans ce questionnement.

Il n’y aura pas de nouvelle promotion cette année alors que le master est construit sur un passage de relais. En accompagnant les nouveaux⋅elles arrivé⋅e⋅s et en côtoyant celle·ceux qui nous ont précédé⋅e⋅s, nous tissons des liens et tirons profit de ces nouvelles relations. Nous constituons ensemble un réseau professionnel actif dont cette décision freine le développement.

La décision de “mettre en pause” la formation soulève un certain nombre de questions. Que se passera-t-il dans un an ? Quelles nouvelles perspectives l’équipe du master aura-t-elle pour relancer ce cursus ? L’annonce de la suspension des recrutements mentionne la “non-disponibilité” d’un certain nombre de professeurs ; or nos professeurs sont disponibles, le problème est qu’il·elle·s ne sont plus assez nombreux⋅ses pour assurer nos cours. L’un des directeurs du master part à la retraite — ce n’est pas une surprise, ce départ était prévu de longue date. Une de nos enseignant·e·s cette année est venue du Québec pour un an ; l’année s’achève, elle retourne dans son université. L’un des professeurs présents dans le master depuis sa création a quitté l’ENS de Lyon l’année dernière en cours d’année et un seul de ses cours a été remplacé. Le deuxième directeur du master se rapproche de l’âge de la retraite ; sans préjuger de ce que seront ses choix, il faudra penser à le remplacer pour que ce master vive. Car nous aimerions que ce master continue à vivre et cette pause nous apparaît comme une veillée funèbre qui ne dit pas son nom.

Le titre de la page “L’ENS de Lyon” sur le portail de l’école annonce “Excellence et interdisciplinarité”. Le master Architecture de l’information, une formation innovante, transverse et moderne, est précisément au cœur de cette interdisciplinarité dont l’ENS se réclame ou qu’elle appelle de ses vœux. L’École se targue d’avoir un “pôle numérique” et vient d’ouvrir un parcours “Humanités Numériques”. Pourtant la décision de suspendre notre master condamne une formation intelligente qui interroge le monde numérique et travaille à le rendre plus accessible, plus compréhensible, plus adapté aux usages et aux besoins de ses utilisateurs, c’est-à-dire… tout le monde. Pourquoi abandonner aujourd’hui une formation à laquelle l’École a profondément cru il y a cinq ans et dont la pertinence ne s’est jamais démentie jusqu’à présent ?

L’immense majorité des étudiant·e·s du master n’est pas normalienne et ne coûte donc que peu d’argent à l’École. Un quart de nos promotions est inscrit en formation continue et finance lui-même sa formation. La formation professionnelle qui émane du master (le Diplôme de “Conduite de projet en architecture de l’information”) semble connaître un vif succès et présente un intérêt financier non négligeable pour l’École. Le MOOC Architecture de l’information, qui a connu sa troisième saison cette année avec plus de 4 000 inscrit·e·s, est également un outil qui contribue activement à la visibilité de l’ENS.

Enfin, cette décision, prise dans les tout derniers jours du mois d’avril, place dans une situation difficile les étudiant·e·s étranger·e·s qui ont reçu il y a déjà plusieurs semaines une réponse positive à leur candidature à ce master. D’autres, admis·e·s pour la rentrée 2016, ont signé avec l’ENS de Lyon un contrat de césure leur garantissant une place dans la promotion 6, celle qui n’existera pas si la décision de “faire une pause dans les recrutements” est maintenue. Nous nous interrogeons sur les solutions prévues pour toutes ces personnes qui se sont organisées pour venir à Lyon — parfois de très loin avec tout ce que cela implique d’investissement financier et de démarches administratives, de demandes voire d’obtention de bourses — , qui comptaient sur la formation qui les avait d’ores et déjà acceptées et qui n’ont pas de plan de repli. Pourquoi en auraient-il·elle·s prévu un alors qu’il·elle·s étaient admis·e·s à l’ENS de Lyon ?

Pour toutes les raisons évoquées plus haut, nous sommes persuadé·e·s que l’École Normale Supérieure de Lyon n’a que du bénéfice à tirer de l’investissement qu’elle continuera de faire dans le master Architecture de l’information.

Des étudiant⋅e⋅s inquiet⋅e⋅s du master Architecture de l’information