“Le rôle du CNNum, c’est d’être le lobby de ceux qui n’ont pas de lobby”

Les 6eme rencontres parlementaires pour l’économie numérique se sont déroulées à un train de sénateur. Trois tables rondes de 6 à 10 intervenants chacune prenant la parole à tour de rôle ont rempli une matinée de près de 4 heures sans pause… Et bien sûr, les intervenants ayant du mal à tenir les 5 minutes qui leur étaient chichement imparties la salle n’a eu droit ni à un café, ni surtout à la moindre question. Autant dire que la manifestation s’est peu inspirée du dynamisme, de l’agilité et de l’ouverture pourtant caractéristique de son thème, le numérique.

Même si de nombreux thèmes pertinents — données, plates-formes, innovation — ont été traités avec la qualité requise, la forme n’a que peu servi le fond. À l’exception de quelques interventions un peu plus vives, une petite passe d’armes entre Axelle Lemaire, secrétaire d’État chargée du numérique, et Benoît Thieulin, président du Conseil national du numérique a animé le début de la matinée.

UNE LOI NUMÉRIQUE QUI TARDE, AU GRAND DAM D’Axelle Lemaire

À quelques jours de la présentation le 18 juin, par le Premier ministre de la stratégie numérique du gouvernement, en présence du Commissaire européen Günther Oettinger, Axelle Lemaire a passé en revue l’ensemble de ses objectifs et actions déjà en cours.

La secrétaire d’État au numérique a commencé par évoquer à nouveau le projet de loi numérique pour dans “quelques semaines”, sans plus de précision de dates. Et a précisé son souhait d’une publication en ligne de la première version du texte — actuellement en cours d’arbitrage à Matignon — avant qu’il ne reçoive l’avis du Conseil d’État. Une remarque en fin de son discours ne laisse d’ailleurs pas de doute sur l’impatience de la ministre. ‘Deux ans pour faire aboutir un projet de loi, c’est trop long. Il ne faut plus laisser de temps au temps dans la décision institutionnelle et dans l’action. Un an et demi pour créer une agence du numérique, c’est trop long. Un an et demi pour signer un décret sectoriel qui doit renforcer l’attractivité internationale d’un secteur, c’est trop long”.

LA JEUNESSE AU CŒUR DE LA STRATÉGIE

Axelle Lemaire a aussi rappelé l’importance de la stratégie numérique pour la jeunesse. Cette dernière a saisi le potentiel du numérique, avec 98 % des lycéens sur Facebook selon elle, mais elle précise qu’un des enjeux forts est de ne pas résumer Internet à un réseau social ou un site d’achat en ligne. “Cette jeunesse sait que le numérique permet de tirer le tapis sous les pieds de celles et ceux des systèmes qui sont installés : les entreprises, les médias, les maîtres à penser ou à décider”, a ajouté la ministre.

Et d’évoquer un gâchis social doublé d’une perte économique. Pour elle, le numérique doit servir l’inclusion de la jeunesse, sa participation à la vie sociale et économique. Elle y va même de la métaphore d’un “escalier roulant numérique pour remplacer l’ascenseur social, en panne”. Enfin, elle souhaite ajouter au droit européen au déréférencement un droit à l’oubli automatique pour les mineurs.

Pas d’annonce FREnch TEch à Futur en Seine

Evoquant aussi les usages numériques dans les TPE et PME, elle a précisé qu’elle signera “dans quelques jours une convention avec le président de l’ARF (Association des régions de France, NDLR) pour renforcer le rôle des régions via la préparation de plans régionaux de transition numérique qui seront intégrés aux schémas régionaux de développement économique, d’innovation et d’internationalisation.”

Dans quelques jours aussi, les dernières labellisations de métropoles French Tech seront confirmées. Pas de primeur pour Futur en Seine comme elle l’espérait, car les dernières 13 demandes sont arrivées pour certaines en dernières minutes.

Et, sans surprise, pas de mention directe du très controversé projet de loi sur le renseignement. Mais lorsque la ministre parle de la Charte européenne du numérique souhaitée par la France, elle la définit comme “un référentiel pour garantir les droits et libertés des citoyens européens dans le monde civil, et non dans celui de l’intervention des pouvoirs régaliens qui font leur travail pour assurer les obligations de sécurité de l’État et des pouvoirs publics.”

LE CNNUM, LOBBY DE CEUX QUI N’ONT PAS DE LOBBY

Organisation oblige, quand Benoît Thieulin, le président du CNNum, a pris la parole, la ministre était déjà partie. Il a néanmoins commencé en s’adressant à elle. Benoît Thieulin a d’abord “regretté” que la ministre n’ait pas évoqué la consultation lancée par le CNNum auprès de l’écosystème numérique. “Le rôle du CNNum, c’est d’être le lobby de ceux qui n’ont pas de lobby”, a lancé vivement Benoît Thieulin, ajoutant que quand il se rend à Bercy, il croise plus souvent des gens de grandes entreprises. “Il y en a d’autres que je croise moins et c’est normal : les start-up, ou les chercheurs, eux, ont autre chose à faire.”

Une pique de plus pour un ministère trop à l’écoute des grands ? Après le vote à l’Assemblée nationale, puis hier 9 juin au Sénat, du projet de loi relatif au renseignement, contre lequel le CNNum s’était mobilisé, la motivation de cet organe est peut-être mise à mal. Mais, comme dans le numérique, tout ne se termine pas en chanson, mais par un Tweet, c’est ainsi qu’Axelle Lemaire a rassuré Benoît Thieulin :

.@Beaux_Ties @thieulin @CNNum Mais bien sûr, je parle du Cnum 9 x sur 10 pour souligner le superbe travail fourni et remercier ses membres

— Axelle Lemaire (@axellelemaire) 10 Juin 2015

Face à un parterre en majorité constitué de parlementaires, Benoît Thieulin n’a pas manié la langue de bois. Pour lui, la manière dont le numérique est traité par les décideurs publics et politiques pose problème depuis des années. Fustigeant à la fois le nombre “incroyable” de lois qui s’accumulent sur le numérique et les débats pas toujours de qualité auxquels elles donnent lieu au parlement. Même s’il comprend que le caractère multidimensionnel du numérique technologique, économique, juridique, social, entrepreneurial, le rendent complexe à appréhender.

“ON NE PENSE PAS ASSEZ LE NUMÉRIQUE EN EUROPE”

Le président du CNNum précise avoir expliqué cela il y a un an et demi au premier ministre, alors que le Conseil lui remettra ses recommandations la semaine prochaine. “Pour faire de bonnes lois, il faut de la concertation. Nous allons faire des annonces importantes, et pas seulement sur la loi numérique. Sur la loi santé et les données, par exemple.” Benoît Thieulin a aussi évoqué les travaux communs de la BPI et de la Fing sur la définition de l’innovation, au-delà de la high-tech, sur l’usage, les services, le design, pour mieux cibler les financements comme le CIR, par exemple.

Enfin, le président du CNNum a fustigé le manque de vision stratégique de l’Europe. Il a rappelé que les Américains avaient réfléchi depuis 30 ans, au tournant de la guerre froide, aux instruments de leur domination au XXIe siècle, avec le secteur public, le secteur privé, les industriels, les chercheurs, les militaires, les civils. Les “autres” cherchant juste à négocier leur intérêt aujourd’hui. “On ne pense pas assez le numérique en Europe, a-t-il conclu. Il faut changer fondamentalement ça.”


Originally published at www.usine-digitale.fr.

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