« Les Américains ont pris des décisions »

Ce mardi, Emmanuel Macron précisait au Figaro les grands axes de sa stratégie numérique pour nous sortir de l’ornière. Au même moment, les « décideurs » de toutes farines se réunissaient pour en parler. Petit tour.

Elle en avait la voix étranglée. D’agacement ? De désespoir ?

« Il est urgent de se mettre en mode agile. Au niveau politique, quoi.
Qu’est-ce qu’on fait pour que la politique se numérise enfin, se mette à l’heure du digital, de l’agilité, de la rapidité ? C’est sympa de faire du tactique, mais rien que pour voter la loi en France, ça prend un an et demi. C’est une cata ! »

Autour de Marie Ekeland, la coprésidente de France digitale, des hommes en costume ont vigoureusement hoché de la tête. La table ronde se terminait. D’autres « décideurs » attendaient de grimper sur la tribune tamisée de la Maison des travaux publics, à Paris, où se tenait ce mardi le colloque NPA.

Rien à voir avec Besancenot ou le trotskisme, si ce n’est peut-être la révolution permanente. Sous le patronage du Figaro ( !), des patrons et « professionnels » se réunissaient pour disserter sur la transition numérique de l’économie. Celle qui chamboule les entreprises (ça se dit « disrupter » en langue 2.0) en créant de « nouveaux modèles d’affaires »… pour les nouveaux paysages audiovisuels (NPA).

On rentre dans le dur malgré le Skaï

Devant de confortables fauteuils en Skaï, il n’est question que de « capital-risqueurs », « d’opportunités de sortie des investisseurs » et de stratégie « go-to-market ».

Les prises de parole ressemblent à du commentaire de texte : le matin, dans les pages saumon du Figaro, le ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, Emmanuel Macron, a donné les grandes lignes de la stratégie numérique du pays.

Alors que le chômage n’en finit plus de monter, le numérique est agité comme le moyen de retrouver de la « compétitivité ». La France ne doit pas manquer la nouvelle révolution industrielle, déjà bien engagée.

Grosso modo, voici la toile de fond : c’est bon, la France a un tissu de start-up, grâce à la Banque publique d’investissements (BPI). Ces « innovateurs » se sont unifiés derrière la marque French Tech, qui a surtout une fonction marketing. Il faut maintenant trouver des financements, assurer de grosses levées de fonds. Terminé l’« amorçage ». On s’attaque au « growth ».

A la tribune, Marie Ekeland fait frissonner la salle :

« Ça nécessite beaucoup de financements. Pour vous donner un ordre de grandeur, 70% de l’argent du capital-risque dans le monde est déployé aux Etats-Unis. »

Plus d’Europe, moins de bureaucrates…

Le directeur de l’innovation à BPIFrance, Paul-François Fournier, a des fourmis dans le micro. La BPI intervient dans bon nombre de start-up françaises. Au point que le passeur de plats, au moment de lui donner la parole, s’amuse de cet interventionnisme. Paul-François Fournier ne le contredit pas :

« Aujourd’hui, beaucoup de moyens sont mis en œuvre par la puissance publique. Demain, cela passera aussi par les dispositifs de l’Europe. Mais nous avons besoin de plus d’effet de levier sur l’argent privé. […]
Comment faire pour que l’argent privé, une partie du bas de laine de l’assurance-vie, revienne vers nos entreprises sachant qu’on a maintenant une sauce qui est en train de prendre ? »

Emmanuel Macron, le 28 mai 2015 à Belfort (FREDERICK FLORIN/AFP)

Vous avez bien en tête la ligne de basse : il faut orienter les gros sous des « venture capitalists » vers nos entreprises. Pour avoir, qui sait, un nouveau Criteo. Cette entreprise de reciblage publicitaire a connu une croissance éclair, après s’être financée auprès de divers « capital-risqueurs ».

L’exemple revient dans toutes les bouches et vient étayer une triple lame :

  • le niveau « pertinent » d’intervention serait le niveau européen. D’où l’idée de créer un fonds européen d’investissement, comme envisagé dans le plan Juncker. Avec le plaisir de peut-être voir la France prendre le pas sur l’Allemagne, qui n’a que très peu de fonds de capital-risque ;
  • les régulations doivent être harmonisées et allégées (« Le “cross-border”, c’est la galère ») ;
  • le politique doit « être » agile et intervenir rapidement. Mais attention, iI ne faut faire de nouvelles lois (ou réglementations) que d’une main tremblante. « Le mieux, c’est encore l’auto-régulation, dans un premier temps »…

Lève les freins, yo

A quelques nuances près (« Il ne faut pas se concentrer que sur la techno pointue »), tout ce petit monde est d’accord.

En écho, on entend l’abandon des plans et des pôles de compétitivité. Cette approche était déjà dézinguée dans le rapport de Philippe Lemoine (qui n’a pas pu venir au colloque). Elle colle au discours éculé sur les administrateurs trop lents, trop bureaucrates, trop incapables.

On pense au livre d’Alexandre Moatti, « Au pays du Numerix » (PUF, 2015), qui moque les projets avortés de Bibliothèque numérique européenne pour contrer Google Books. On pense aussi à la « gouvernance par les nombres » et cette logique de programmation qui innerve l’action publique : il faut d’un côté « lever les freins » et de l’autre, avancer par stimulus, pour que les acteurs se comportent comme on le voudrait.

C’est souvent le signe d’un retrait de l’Etat, accusé d’étouffer l’innovation. Le titre de la table-ronde ramasse tout cela en un seul verbe : « accompagner ».

Les grandes entreprises sont aussi suspectées d’être trop bureaucratisées. Dans son rapport, Philippe Lemoine adopte un classement en cinq catégories, de la plus en retard à la plus en pointe : les « beginners », les « conservatives », les fashionistas » et les « digirati ». Elles doivent aspirer goulûment l’air de l’innovation. Ne pas hésiter à acheter des boîtes qui ne sont pas leurs concurrentes, mais qui fabriquent les « produits de demain ».

Ainsi, Macron veut leur « inoculer le virus de l’innovation et les amener à travailler mieux avec les petites entreprises » :

« Les grands groupes ont conscience qu’ils font face à des technologies disruptives. L’heure n’est pas à la tétanie pour autant : il faut au contraire investir ! »

C’’est le sens du « hub » de la BPI. Paul-François Fournier en détaille la philosophie :

« C’est une sorte de Meetic. Nous prenons 50 000 boîtes innovantes et nous allons voir les grands groupes pour leur dire : “Ce sont des boîtes géniales qu’il va peut être falloir acquérir demain. Achetez-les, c’est une partie de votre avenir.” »

« Les Américains ont pris des décisions »

Il y a tout de même un point de vue différent porté par Benoît Thieulin, le président du Conseil national du numérique (CNNum). Lui pense que légiférer au niveau national peut être utile pour provoquer un débat en Europe. Qu’il faut financer avec les ressources existantes (épargne) plutôt que d’attendre l’arrivée des « capital-risqueurs ». Et qu’il faut — surtout — ne pas avoir peur de développer une vraie stratégie numérique. Etre méchant.

« Le CNNum a été saisi sur la négociation sur le traité transatlantique. Nous avons émis de sérieuses réserves. Nous avons regardé toutes les négociations menées sur ces sujets-là depuis quinze ans par la Commission européenne. Les accords de l’OMC, le Safe Harbor, etc. Ce qui apparaît clairement, c’est qu’on s’est fait balader.
Nous avions face à nous des négociateurs américains, qui avaient fait leur travail. Ils se sont appuyés sur des réflexions stratégiques qui remontaient au tournant des années 90. Les politiques et les industriels, je dirais même le complexe militaro-industriel, qui soutient la R&D, se sont réunis pour se dire : “Qu’est-ce qui fait que les Américains domineront le XXIesiècle ?” Et ils ont pris des décisions, notamment en finançant plusieurs milliers d’entreprises, parmi lesquelles il y a eu Google, Facebook, etc.
Ils voyaient très bien que la question des “data” (données) allaient devenir majeure. Les négociateurs européens, eux, regardaient dans le rétroviseur. Ils ont cédé ce que je pense être l’avenir de notre continent pour quelques exportations de plus de betteraves. »

Benoît Thieulin, le 10 septembre 2013 au ministère de l’Economie (ERIC PIERMONT/AFP)

A la pause, il sort fumer une cigarette avant de passer sur DécideursTV. Je me grouille d’aller lui parler. Il a du rab :

« La puissance publique est trop souvent dans une logique de guichet. La Commission européenne se tourne vers le marché : “Qu’est-ce que vous voulez financer ? On va abonder.” C’est comme les 34 plans de la nouvelle France industrielle. [devenu depuis peu “industrie du futur”, ndlr]. “C’est bien, mais c’est du saupoudrage. Il faut faire des choix, réfléchir à l’intérêt général européen. […]
Ce n’est pas non plus le retour de Colbert. Ce que je dis, c’est : ‘Est-ce que c’est McKinsey [le cabinet de conseil, ndlr] qui doit écrire le plan de la stratégie numérique européenne ?’ La réponse est non.”

Originally published at rue89.nouvelobs.com on June 2, 2015.

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