entretien avec Frank Braun, figure reconnue du crypto-anarchisme.

“Avec la blockchain, on peut étiqueter et surveiller les humains comme du bétail”

Ambiance : photo de profil de Frank Braun sur Twitter.

Pensez-vous que la technologie puisse aider à créer un monde plus libre ?
Certaines technologies telles que le chiffrement des messages ou l’anonymisation sont émancipatrices et contribuent à créer un monde plus libre. En revanche, elles coexistent avec des innovations principalement coercitives dont la reconnaissance faciale automatique. Les crypto-monnaies, elles, se situent à mi-chemin : elles peuvent à la fois être vecteur d’oppression et de liberté. Cela dépend vraiment de la façon dont elles sont mises en œuvre. Libres d’accès et anonymes, elle peuvent accélérer l’innovation positive et connecter un grand nombre de personnes «non bancarisées», et ainsi les aider à sortir de la pauvreté. Contrôlées centralement et traçables, elles pourraient rigidifier l’innovation et exclure les “individus subversifs” des services financiers.

Vous estimez, conférence après conférence, que la technologie est aujourd’hui déshumanisante et que nous pourrions déjà avoir atteint un point de non-retour. Pour quelle raison ?

La technologie évolue souvent par elle-même, jusqu’à être détournée de son objectif initial. Si elle est conceptualisée pour un domaine spécifique, elle peut ensuite être exploitée pour un autre. La reconnaissance faciale, pour revenir sur le sujet, est par exemple utilisée à des fins marketing mais aussi par des régimes oppressifs pour surveiller et emprisonner des individus.

Aussi, quand les technologies sont combinées, elles se renforcent mutuellement et leurs effets peuvent être dévastateurs. Combiner la reconnaissance faciale et les paiements numériques permettrait par exemple de construire un système qui sanctionne automatiquement tous ceux ou celles qui ne respectent pas les passages piétons pour traverser la route. Ce système serait plus efficace et tout à fait logique d’un point de vue législatif, puisqu’il s’agit déjà d’une infraction mineure. Mais l’effet serait totalement déshumanisant. Pourquoi ? Parce que la technologie conditionnerait massivement et automatiquement des individus à adopter un comportement souhaité.

L’un de vos concepts phare porte le nom de “totalitarisme technologique”. Que voulez-vous entendre par là ?

Je le définirais comme suit : le totalitarisme technologique est le totalitarisme efficacement et massivement mis en œuvre avec l’aide de la technologie, tout simplement. Il est une forme plus subreptice et molle du totalitarisme que l’on connaît, les forces oppressives étant moins visibles. Vous avez l’illusion du choix et de la liberté, tout en étant conditionné. Les personnes non conformes sont simplement exclues des systèmes technologiques qui composent le tissu de la société. Elles ne sont plus visibles parce que leurs voix sont filtrées et isolées.

La blockchain pourrait-elle être une technologie déshumanisante?

Iansiti, Marco Lakhani et Karim R dans la revue de Harvard Business “The Truth About Blockchain” définissaient la blockchain ainsi : “La blockchain est un registre ouvert et distribué qui peut enregistrer les transactions entre deux parties de manière efficace, vérifiable et permanente.”

Autrement dit, les blockchains sont publiques et non modifiables. S’il n’y a pas de couche cryptographique qui anonymise les transactions (comme dans Monero ou Zcash), tout le monde peut voir qui sont les destinataires et les expéditeurs. De plus, cette information est permanente. Il y a plusieurs projets qui veulent mettre des identifiants “sur la blockchain”. Cela signifie que chaque être humain puisse toujours être identifié. Si vous combinez une blockchain d’identification avec une blockchain de paiement, une blockchain de propriété de voiture, une blockchain de suivi de vaccination, etc. vous vous retrouvez dans une situation où chaque humain et toutes ses actions sont stockées de manière permanente et publique. Les humains sont finalement étiquetés et surveillés comme du bétail. Si vous combinez cela avec des contrats intelligents, ce qui est une idée vraiment stupide, ce sont finalement les algorithmes qui régissent la vie des humains, sans aucune marge de manœuvre pour réagir à des situations inattendues. Pour moi, c’est la définition même de la technologie déshumanisante.

Pensez-vous que la blockchain pourrait être utilisée à des fins totalitaires?

Le contrôle totalitaire consiste à détecter les «comportements déviants» et à les punir. La blockchain a le potentiel de rendre ces deux fonctions plus efficaces. Je répondrais donc que oui.

Jusqu’où pensez-vous que les États puissent aller pour réguler les crypto-monnaies anonymes, comme ZenCash, Monero ou Zcoin?

Les crypto-monnaies anonymes peuvent être beaucoup plus réglementées que la plupart des experts le pensent. Les règlements AML et KYC sont déjà très puissants et le deviendront encore plus à l’avenir. Cela pourrait conduire au point où la plupart des échangeurs radieront les crypto-monnaies privées, parce qu’ils ne peuvent pas se conformer aux règlements précités. Alors la plupart des individus n’utiliseront que des crypto-monnaies non-anonymes, en effet une réglementation lourde peut les marginaliser durablement et efficacement.

Propos recueillis par Elsa Trujillo.
Propos traduits et édités par Blocs News.

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