entretien avec Allan Floury, co-fondateur de POI.

La blockchain pour développer l’économie et les monnaies locales.

Allan Floury, co-fondateur de POI.

En France, les monnaies locales se multiplient. Avec pour objectif de favoriser les circuits courts. Le projet POI propose d’utiliser la blockchain pour développer l’usage de ces monnaies complémentaires et de récompenser les comportements positifs. Son fondateur, Allan Floury, nous explique comment. C’est passionnant.


Pourquoi vouloir encourager le développement de l’économie locale ? Quelles en sont les vertus ?

Les crises bancaires et monétaires successives depuis 2008 ont jusque-là été traitées par des injections massives de liquidités, accélérant l’inflation et créant un manque de confiance grandissant chez les citoyens. Aujourd’hui, 98% des transactions en euro se font sur les marchés financiers, pour seulement 2% dans l’économie réelle. C’est pour ces raisons que les monnaies complémentaires sont de plus en plus utilisées. Elles répondent à une envie collective de se réapproprier l’outil monétaire, flécher la consommation vers les acteurs locaux et relancer l’économie sur les territoires. Car les enjeux sont énormes. Sur un euro dépensé dans une multinationale, très peu restera dans l’économie locale, l’argent sera capitalisé et participera à renforcer le pouvoir des quelques géants mondiaux au détriment de l’économie du lieu. Les habitants perdront leur pouvoir sur leur économie. Maintenir une économie locale, contrôlée par les habitants d’un territoire, limite les délocalisations, la spéculation et l’évasion fiscale.

Les bénéfices sous-jacents sont évidents, les monnaies complémentaires circulent en moyenne trois fois plus vite et créent cinq plus de richesses sur les territoires. Quant à la consommation locale, elle génère trois fois plus d’emplois, fait circuler trois fois plus de richesses, permet de disposer de trois fois plus de taxes locales pour faire vivre la collectivité, et rapporte trois fois plus de dons pour les associations. Ça change tout. Et les monnaies alternatives comme Poi sont là pour orienter ces comportements de consommation afin de limiter l’érosion des richesses et stimuler l’économie dans les territoires.

Expliquez-nous donc ce qu’est Poi.

Poi est un projet qui sert à encourager les individus à adopter des comportements positifs à travers leurs activités du quotidien (mobilité, consommation, éco-geste, partage de compétence, etc.). Ces comportement sont évalués selon différents critères (localité, éthique, inclusion, respect de l’environnement, etc.). Pour y parvenir, nous avons créé un protocole : le « Proof Of Impact ». Son objectif est de mesurer les comportements positifs de chacun, de les valoriser et de les récompenser en cryptomonnaie.

Capture d’écran du site Internet de Poi.

Mais comment ça marche concrètement ?

Sur une application, les utilisateurs ont par exemple accès à une carte sur laquelle sont identifiés les commerçants engagés dans des démarches éco-responsables (produits bio, zéro déchet, etc.). Chaque achat chez un de ces commerçants vient nourrir une jauge d’impact spécifique à chaque utilisateur. Lorsqu’elle est pleine, l’utilisateur est récompensé en crypto-monnaie POI. Ces POIs peuvent ensuite être échangés en monnaie locale pour les utiliser chez les commerçants locaux. Il y a aussi l’option de les reverser à des projets locaux ou de les revendre à des organisations connectées au réseau Poi, qui les consomment pour accéder aux services mis à disposition.

Il n’y a pas un risque d’être en concurrence avec les monnaies locales existantes ?

Pas du tout. Tout comme pour le Poi, notre service est là pour les digitaliser, les sécuriser et les mettre en réseau afin d’en fluidifier l’usage. Elles seront connectées à notre protocole, vous pourrez aussi être récompensé si vous utilisez ces monnaies locales de manière responsable. Nous voulons travailler main dans la main avec elles, c’est pourquoi nous sommes notamment en train de finaliser des partenariats avec des monnaies locales pour les intégrer sur nos territoires test.

D’une certaine façon, ce système définit ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire… Qui décide de ce qu’est un comportement positif ou non ?

Bonne question. En fait nous ne sommes pas arbitres de ce que font les gens, les critères que nous utilisons sont compris et connus de tous. Ces critères sont définis avec des cabinets d’études spécialisés et documentés sur ce qui contribue ou non à la résilience d’un territoire. Ce n’est pas basé sur des perceptions. Notre seule mission est d’informer et stimuler les comportements les plus bénéfiques pour que les gens les adoptent en priorité. Par exemple, entre prendre une voiture individuelle et faire de la mobilité partagée, les conséquences ne sont pas les mêmes, ce n’est pas nous qui le décidons, c’est ainsi. Même chose sur la consommation locale, nous savons collectivement que consommer ce qui est produit près de chez soi est bénéfique à la fois pour l’économie locale et pour l’environnement. Les valeurs sont celles de la consommation positive et pas celles de Poi.

Un marché dans la ville de Cannes. Ici les Césars sont des artichauds.

D’ailleurs, Poi est un système distribué dans lequel la communauté peut faire évoluer certains critères car ce sont les utilisateurs qui s’investissent dans le réseau qui sont les garants de ces valeurs. Ils peuvent par exemple décider quel commerçant intègre la communauté, quel critère est valide ou non. Ils décident de ce qui est bon ou non pour la revitalisation de leur territoire. On ne cherche pas à poser de vérités, ce n’est pas notre rôle, on propose seulement une architecture propice à la stimulation des économies locales.

À quoi sert la blockchain dans votre projet ?

La blockchain nous sert à plusieurs niveaux : 
1. Comme un registre pour tracer les usages, certifier leurs qualités à travers notre protocole puis les valoriser. 
2. Comme un instrument de gouvernance permettant d’assurer une gestion la plus locale possible et de redistribuer la valeur en fonction des contributions de chacun. 
3. Comme un mécanisme d’incitation économique qui stimule les comportements générateurs de bien commun.

Etes-vous allés voir des responsables politiques locaux pour parler de votre projet ? 
Nous sommes très proches d’eux, mais à ce stade, nous cherchons seulement à les sensibiliser, pas à les impliquer. Notre vision a toujours été de donner aux responsables politiques (locaux ou non) un rôle de facilitateurs et non de co-créateurs. Ceci afin de ne pas risquer d’entrainer possibles conflits d’intérêts.

Quelles sont les prochaines étapes de votre projet ? 
 

Nous préparons notre bêta qui se lancera en octobre à Bordeaux, plus précisément à Darwin, puis nous l’implanterons dans 3 à 4 territoires supplémentaires début 2019 pour valider notre service et préparer une ICO avec un produit opérationnel, une communauté installée et enfin un solide track record. Côté financement, nous avons déjà réalisé une première levée, nous en préparons une seconde d’envergure pour la fin d’année afin de financer les développements à venir et préparer l’ICO prévue. Enfin côté réseau, nous prévoyons de continuer nos échanges avec d’autres acteurs de l’énergie, de l’engagement citoyen, de la mobilité ou même du charity gaming pour qu’ils connectent leurs solutions au Poi Network et consolident la croissance et l’usage du réseau.

Propos recueillis le 20/06/2018 à Paris

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