Yorick de Mombynes, co-auteur du rapport Bitcoin : Totem & Tabou.

“Le bitcoin est une monnaie en devenir”

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Dec 20, 2018 · 8 min read
Photo de Yorick de Mombynes.

La fin d’année est une période propice pour faire le bilan. Et il nous paraissait important de faire celui du bitcoin. A cet effet, nous nous sommes entretenus avec le co-auteur du rapport “Bitcoin : Totem & Tabou” : Yorick de Mombynes. L’homme est également magistrat à la Cour des comptes et chercheur associé à l’Institut Sapiens. C’est parti.


Qu’est-ce qu’on retiendra de Bitcoin en 2018 ?

Peut-être le contraste entre l’effondrement spectaculaire de son cours et le renforcement massif de sa technologie et de son écosystème, renforcement qui reste encore largement inaperçu des médias. On peut notamment penser au Lightning Network, qui est un projet très expérimental mais dont l’essor fulgurant semble prometteur, ou encore aux progrès des satellites de Blockstream.

nldr : Blockstream Satellite est un service permettant de diffuser la blockchain Bitcoin par satellite, partout dans le monde et indépendamment de tout accès internet.

En 2017, la notoriété du bitcoin augmentait avec son prix. Certains ont alors pensé que son adoption en tant que monnaie était imminente. Cette hypothèse ne s’est pas réalisée en 2018. Vous connaissez très bien l’histoire de la monnaie, pensez-vous que Bitcoin en est une, ou en deviendra une dans le futur ?

L’essence de la monnaie — non sa définition légale — est d’être un « pouvoir d’achat généralisé ». Cette définition de l’économiste français Pascal Salin dans son ouvrage Les Systèmes monétaires implique que « la monnaie peut être échangée contre n’importe quoi, à n’importe quel moment et auprès de n’importe qui ». De ce point de vue, le bitcoin n’est évidemment pas une monnaie. Toutefois, Pascal Salin précise qu’aucune monnaie ne correspond parfaitement à cette définition : même un dollar ou un euro ne sera jamais systématiquement accepté par n’importe qui, n’importe quand, n’importe où.

Ce qui est important, d’après lui, c’est donc la « qualité monétaire » des biens : certaines choses peuvent jouer plus ou moins le rôle de monnaie. Cela dépend de deux facteurs : leur capacité à conserver du pouvoir d’achat dans le temps et la taille de leur aire de circulation. De ce double point de vue, il est indéniable que la « qualité monétaire » du bitcoin se renforce globalement depuis sa création, même si, sur certaines périodes elle peut se dégrader, par exemple quand son cours diminue fortement ou quand moins de commerces l’acceptent.

Pour résumer, le bitcoin est une « quasi-monnaie », ou une « monnaie en devenir ». On verra bien si sa qualité monétaire continue de se développer dans les années qui viennent. Cela nécessitera que son cours se stabilise et que son usage se développe. Historiquement, les nouvelles formes de monnaie ont toujours mis beaucoup de temps à s’imposer, parfois des siècles.

Vous avez des exemples ?

Le passage des coquillages, grains de maïs et autres monnaies primitives aux pièces d’or, puis aux billets de banque, aux comptes bancaires, aux chèques et enfin aux cartes bancaires a toujours soulevé énormément de méfiance et de résistance, avec toutefois une nette accélération des transitions à l’époque moderne. Le chemin parcouru en moins de dix ans par Bitcoin est assez stupéfiant, d’autant plus qu’il a été créé et diffusé sans leader identifié, sans entreprise, sans budget, sans salariés, sans marketing, sans lobbying…

Pourtant certains disent que l’adoption de Bitcoin prendra tout autant de temps que l’adoption d’Internet…

Quand on compare Bitcoin à Internet, on craint parfois qu’il mette, comme lui, plusieurs décennies à s’imposer. Il y a pourtant des différences majeures.

Dans un sens favorable : les populations sont déjà équipées d’ordinateurs et de smartphones, et quand ce n’est pas encore le cas, c’est en développement très rapide, comme en Afrique. C’est donc une situation très différente du début des années 1990, qui devrait faciliter l’adoption du bitcoin, même si d’énormes progrès restent nécessaires en matière de facilité d’utilisation. D’autre part, nous vivons une époque où les changements permis par la technologie sont de plus en plus rapides, et même souvent exponentiels et non plus seulement linéaires ; et Bitcoin bénéficie d’une forte externalité de réseau et d’un avantage de premier entrant sur le marché.

Dans un sens contraignant : Bitcoin perturbe des acteurs et des intérêts qui ont des moyens d’influence, de propagande et de coercition illimités à mobiliser contre lui pour ralentir son essor… mais, en même temps, ces acteurs sont aussi capables, par l’incurie de leur propre gestion, de saper eux-mêmes les bases de leur pouvoir et de rendre ainsi indirectement Bitcoin plus attractif aux yeux du public.

Lors d’une conférence chez Consensys, l’éminent économiste français Michel Aglietta affirmait qu’une monnaie ne peut fonctionner si elle est décentralisée, qu’il n’y a pas de confiance sans autorité centrale. Quel est votre avis à ce sujet ?

Pour le moment, c’est plutôt l’autorité centrale qui détruit la confiance. Ce n’est d’ailleurs pas si étonnant. Même dans une situation d’indépendance officielle des banques centrales, la puissance publique — qui détient le monopole de la production monétaire — a un intérêt objectif, quand l’impôt n’est plus suffisant, à produire de la monnaie plus que de raison, afin de financer ses dépenses (guerres, Etats-providence inefficaces, etc.).

Certes, cela se fait de manière beaucoup plus sophistiquée qu’à l’époque des métaux précieux ou de la planche à billets ; cela passe par la manipulation des taux d’intérêts et de divers instruments réglementaires complexes, pour aboutir notamment à une hausse incontrôlée de l’endettement public. Mais le résultat est le même : la conséquence directe de l’augmentation sans limites de la production monétaire est un affaiblissement dans le temps de la valeur relative de chaque unité monétaire.

C’est ce à quoi on assiste en ce moment. Et c’est un problème très grave puisque la raison d’être de la monnaie est justement de conserver du pouvoir d’achat dans le temps pour pouvoir servir de moyen d’échange. Ce type d’effet pervers est analysé en détails par les économistes de l’école autrichienne comme Mises, Hayek ou Rothbard, soigneusement ignorés des programmes de science économique en France.

Certes, cela n’entraîne pas (encore), dans les pays développés, de forte augmentation du niveau général des prix. Mais cela crée des bulles d’actifs de plus en plus impressionnantes. Et, au passage, cela engendre des redistributions de richesse relative qui augmentent les inégalités sociales : les plus aisés peuvent s’endetter à faible taux avant les hausses de prix d’actifs, alors que les plus démunis subissent ces hausses (par exemple en matière de logement) sans avoir pu s’endetter au préalable pour faire jouer l’effet de levier. Ce phénomène, appelé « effet Cantillon », du nom du grand économiste franco-irlandais du 18ème siècle, joue à plein en ce moment. Il est regrettable que ce phénomène ne soit pas mieux compris de ceux qui s’attachent à dénoncer l’augmentation des inégalités sociales.

Il y a un autre argument qui plaide en défaveur de la monnaie centralisée, et qui est très bien présenté dans le livre de Jesus Hueta de Soto, Monnaie, Crédit bancaire et cycles économiques : le pilotage centralisé de la production monétaire est tout aussi voué à l’échec que la planification centralisée de l’économie en général.

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Si le pilotage centralisé de la production économique conduit toujours au chaos (avec des phénomènes récurrents de pénurie et de surproduction), c’est parce que les dirigeants publics ne possèdent jamais toute l’information nécessaire pour gérer une société humaine hyper-complexe.

Cela avait été prouvé d’un point de vue théorique dès les années 1920 par Mises, et il a ensuite fallu plusieurs décennies pour que l’expérience concrète finisse par convaincre tout le monde. Or ce raisonnement est exactement transposable à la monnaie : il n’y a aucune raison de penser que les dirigeants des banques centrales disposent, pour effectuer les bons dosages monétaires, de toute l’information pertinente s’agissant des économies contemporaines qui sont d’une complexité inouïe. Ils sont donc obligés de « courir » après une réalité fluctuante et insaisissable, en manipulant sans cesse la production monétaire pour corriger les déséquilibres qu’ils ont eux-mêmes créés. Ces manipulations constituent un dévoiement de l’institution sociale qu’est la monnaie. La prétention au pilotage fin de la conjoncture (« fine tuning ») par la politique monétaire est largement illusoire et ne peut qu’entamer la qualité et la crédibilité des monnaies fiduciaires.

Comment et pourquoi Bitcoin peut-il alors être une solution ?

Dans le cas du bitcoin, d’après ce que j’en comprends à ce stade, la confiance est créée par deux éléments. D’une part, le « consensus distribué » qui permet de sécuriser le réseau, grâce à l’intégration incroyablement novatrice et subtile, par Nakamoto, de divers procédés et technologies : pair-à-pair, chiffrement asymétrique, minage par la preuve de travail, registre distribué (blockchain).

D’autre part, une politique monétaire neutre, non discrétionnaire, crédible, caractérisée par un rythme d’émission prévisible, décroissant, asymptotique et donc non-inflationniste. Cette politique — qui est en fait une absence de politique monétaire au sens actuel — est étroitement garantie par une gouvernance de type logiciel libre, grâce à laquelle aucune modification profonde des principaux paramètres monétaires du protocole n’a de chance d’être adoptée si elle risque de mettre en péril la valeur du bitcoin.

En outre, comme le rappelle souvent Andreas Antonopoulos, le caractère décentralisé de Bitcoin favorise un rythme d’innovation technologique sans commune mesure avec ce que l’on observe dans les systèmes financiers centralisés traditionnels, dont le statut, les procédures et l’aversion au risque constituent des freins majeurs.

Que cette accumulation inattendue de ruptures conceptuelles prenne du temps pour être digérée par les élites n’est pas vraiment étonnant. M. Aglietta gagnerait à lire le meilleur livre écrit à ce jour sur ce sujet, dont le titre fait d’ailleurs écho à sa préoccupation s’agissant de la décentralisation : L’Etalon Bitcoin, L’alternative décentralisée à la monnaie centralisée, de Saifedean Ammous.

Selon certains : seule une crise économique et sociale extrêmement profonde pourrait permettre l’avènement de Bitcoin. Qu’en pensez-vous ?

Difficile de souhaiter la réalisation d’un tel scénario car il aurait sans doute des conséquences sociales dramatiques pour les nombreuses personnes qui ne s’y seraient pas préparées, particulièrement les plus démunies. Le problème est que sa probabilité augmente de jour en jour. Les systèmes financiers, bancaires et monétaires des pays développés sont de plus en plus fragiles. Le contraste est frappant avec l’évolution de Bitcoin qui, lui, est « antifragile » au sens de Nassim Nicholas Taleb : il se renforce d’autant plus qu’il est critiqué et attaqué. Chaque jour qui passe augmente son espérance de vie, illustrant ainsi ce qu’on appelle l’« effet Lindy ».

Vous travaillez à la Cour des comptes, quelle est la perception de Bitcoin au sein de cette juridiction ?

On y rencontre la même variété de réactions que partout ailleurs : indifférence, curiosité, hostilité, intérêt, passion. Avec toutefois davantage d’ouverture d’esprit que dans d’autres institutions de la République…

Un mot pour ceux qui pensent que Bitcoin est un mirage ?

Merci à eux : grâce à leur erreur, nous pouvons encore acheter des bitcoins pour pas trop cher.

Propos recueillis par Renaud Loubert-Aledo, le 18 décembre 2018.

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