RENCONTRE — Qui est Pierre Person, le député qui veut vendre la blockchain à la France ?

Pierre Person, lors de la première convention du mouvement La Jeunesse avec Macron, le 17 mars 2018. (VINCENT ISORE / MAXPPP)

A 29 ans, Pierre Person a vite percé dans le monde politique. Pressenti pour prendre la tête du mouvement « La République En Marche », le jeune homme est surtout connu des acteurs du marché “blockchain” pour être l’une des personnalités politiques les plus actives sur le sujet. De nombreux investisseurs et entrepreneurs comptent aujourd’hui sur lui pour définir en France un cadre légal attractif et compétitif. Fidèle parmi les fidèles d’Emmanuel Macron, le « député blockchain » s’est confié à Blocs il y a quelques semaines dans un entretien exclusif. Rencontre.


A la question « Quelle est la meilleure scène de cinéma que vous avez tournée », Martin Scorsese répond « Copacabana ». Un plan séquence de 3 minutes dans le film « Les Affranchis ». La caméra navigue derrière Ray Liotta qui s’engouffre dans les coursives du club et salue tout le monde sur son passage : une poignée de main ici, un sourire là, un billet, un clin d’œil et une petite tape amicale. L’homme est ici chez lui. 
Quand Pierre Person entre au Bourbon, la brasserie des députés située devant l’Assemblée Nationale, il est aussi chez lui. Tout le personnel se retourne dans son sillage et — par ci, par là — le jeune homme distribue poignées de main, sourires, bons mots, clins d’œil et petites tapes amicales.

Photo extérieure et intérieure de la Brasserie “Le Bourbon”.

Pierre Person s’asseoit devant moi. Il commande un Coca-Cola. Je ne veux plus m’entretenir comme prévu des détails du rapport qu’il doit rédiger dans le cadre de sa mission d’information sur les cryptomonnaies. La veille, deux autres médias « crypto & blockchain » l’ont rencontré sur ce même sujet. Je lui propose alors qu’on parle de lui, sans vraiment savoir où je vais. Il accepte. Je lui pose une première question un peu bête. “T’as grandi où toi alors ?” On se tutoie. On a presque le même âge, les mêmes références.

Pierre Person a grandi près de Nancy, à Toul, bastion de Nadine Morano. Une ville avec un revenu médian en dessous de la moyenne nationale, plombée par les fermetures d’usines et le départ de l’armée. A Toul, les parents du député étaient de profession libérale : “donc dans le coin, sans être Crésus, je faisais partie des privilégiés.” Il remercie alors sa mère et son père de l’avoir scolarisé dans un lycée public. Il dit avoir pu constater là-bas les errances et la faillite du système scolaire méritocratique. A l’écouter, l’avenir de chacun semblait déjà tracé, les trajectoires de vies scellées. Cet environnement fut le déclic de son engagement à gauche : “lutter contre les déterminismes à la racine”. Celui que la presse qualifie de jeune loup de la macronie se transforme devant moi en mère louve protectrice. Le lycée a cristallisé son apprentissage politique autour de la bataille du CPE. Une réforme défendue à l’époque par Dominique de Villepin, aujourd’hui soutien discret d’Emmanuel Macron.

Pohot d’une manifestation contre le CPE. Crédits : AFP.

J’avais bloqué mon lycée, et Nadine Morano étaient venue nous engueuler avec les caméras de France 3. Elle était députée de Toul à l’époque. On était plusieurs jeunes de gauche, du centre gauche jusqu’à l’extrême gauche. Mes potes communistes me disaient déjà que j’étais un, je cite, social traître. Alors que j’étais juste un gamin en seconde…”
 
La même année, en 2006, Ségolène Royal lançait la plateforme Désir d’Avenir pour préparer sa campagne présidentielle. L’ado Pierre Person fut emballé par l’idée. A Toul, quand il passait devant la petite section du Parti Socialiste, la vieille devanture du local ne lui donnait pas envie de s’engager, alors il s’est inscrit comme modérateur sur la plateforme de Ségolène Royal : “c’est l’outil numérique qui m’a amené à la politique, cette plateforme c’était le b.a.-ba de la démocratie participative sur Internet”. En effet, le politique en herbe était aussi un geek. Il jouait à Warcraft, Counter-Strike et organisait des LAN dans son lycée. Plus tard à l’université, Pierre Person a décidé de faire du droit mais le jeune homme militait plus qu’il n’étudiait: “J’étais Président de l’UNEF locale, j’aimais bien le syndicalisme de terrain, j’ai même créé une banque alimentaire”.

Après ses études, Pierre Person est arrivé à Paris pour travailler dans un cabinet d’avocat puis dans une entreprise de conseil en organisation. Sa rencontre avec Emmanuel Macron a été déterminante. 
 “Macron est bluffant, il t’envoûte en quelque sorte, surtout quand il te regarde dans les yeux, les siens sont super bleus et perçants… puis il te prend la main et il te la broie, c’est son truc.”
Au fur et à mesure les marcheurs se sont imposés dans la campagne présidentielle et Pierre Person est devenu conseiller politique d’Emmanuel Macron. Cependant, après mai 2017, il a souhaité s’orienter vers une autre mission : celle de parlementaire. “Ici tu te bats pour le moindre amendement, pour la moindre virgule, tu négocies en permanence avec les cabinets, c’est un combat de tous les jours. mais au moins je suis libre”.

Le 17 octobre, Pierre Person (à gauche) et Gabriel Attal lors d’une séance de débat

C’est cette liberté qui l’a conduit à prendre à bras le corps le sujet de la réglementation des crypto-monnaies dès les premiers mois de sa députation. En 2013, Pierre Person parlait déjà de Bitcoin et de la blockchain à ses amis — dont certains sont députés aujourd’hui — mais tous ou presque le prenaient pour un “extravagant”. “A l’époque c’était aride, explique-t-il, il n’y avait presque pas d’interface graphique, c’était une vraie galère, fallait s’arracher sur les tutos”. Pierre Person explique alors qu’il ne voulait pas refaire ce qu’avaient fait les députés avant lui sur les mêmes sujets : “trop de faux-semblants, trop de caricatures”. Lui, précise-t-il, s’est plongé dans son sujet pendant 10 mois, fait plus de 150 auditions, rendez-vous et ateliers collaboratifs avec les acteurs du secteur : des fiscalistes, des banquiers, des investisseurs, des économistes, des entrepreneurs et des institutionnels. D’ailleurs les prochaines semaines vont être cruciales pour les propositions du jeune député. A l’heure actuelle, celles-ci sont encore sujettes à discussions et à validations. Certaines ont également été vivement critiquées : la Caisse des Dépôts ne souhaite pas ouvrir de comptes aux startups blockchain qui se verraient refuser ce service par les banques privées. Aussi, de nombreux investisseurs ont exprimé leur mécontentement au sujet du dispositif fiscal : en effet toutes les plus-values sur les cryptomonnaies effectuées à compter du 1er janvier 2019 seront très probablement soumises au prélèvement forfaitaire de 30%. Ce qui est un des taux les plus élevés en Europe.

Pierre Person (au micro) à l’atelier de réflexion sur l’avenir de la réglementation des crypto monnaies.

Alors que certains observateurs tirent à boulets rouges sur Bitcoin et la blockchain, Pierre Person est fermement convaincu du potentiel disruptif de ces technologies. Or, celles-ci ont été inventées et développées par des crypto-anarchistes dont les objectifs politiques sont à mille lieues de ceux du mouvement dont il fait partie. Comment le député peut-il alors concilier son attrait pour ces innovations et la dimension idéologique qui les sous-tend ? Quand on lui pose la question, il navigue entre deux eaux.

Pour vous retranscrire avec fidèlité les propos de Pierre Person à ce sujet, voici le détail de notre dialogue :
 
 « Je dissocie la technologie de l’application que l’on peut en faire, qui est politique. Je fais partie de ceux qui considèrent que ces technologies renforceront la souveraineté des états, tant dans l’émission monétaire, dans la façon de lever des fonds ou dans la tokenisation des services publics. 
- Tu peux me donner un exemple ? 
- Dans plusieurs années, tu pourras planifier le développement des services publics d’une commune tant d’un point de vue budgétaire que d’un point de vue réalisation de projet. Chacun pourra capitaliser sur une ICO qui lui donnera les droits d’exploitation du service qu’il finance. Si une commune construit sa piscine via une ICO, cela peut conférer à ceux qui participent des droits à l’exploitation de ce service.
- Tu y crois vraiment à ça ? 
- Bien sûr, oui. Après tu peux aussi aller faire autre chose et tenter d’en finir avec les accord de Bretton Woods. Mais je ne suis pas dans cette logique. Je suis entre ceux qui disent que tout est pipé et qu’il faut créer un système où le code est roi, et ceux qui déclament que les organisations internationales fonctionnent super bien… Je ne suis pas un grand admirateur des instances mondiales, quand tu vois ce qui s’est passé en 2008 avec la crise budgétaire, ça peut avoir un intérêt d’avoir un système monétaire qui soit décentralisé et transparent. 
- Et tu es content de ce que tu as fait pour le secteur blockchain en France ? 
- Oui, car nous avons obtenu de réelles avancées sur les sujets fiscaux et bancaires. Ma philosophie est simple : je ne sais pas ce qui va se passer dans 3 ans. Donc ça ne sert à rien d’être strict avec des définitions fermées, il faut a contrario laisser l’écosystème se développer en faisant attention aux excès. Si tu crées un gabarit juridique figé, tu as 9 chances sur 10 que ça ne corresponde pas à ce que deviendra la technologie dans le futur. 
- Certains acteurs du secteur t’appellent le « député blockchain », tu te vois comme ça toi ?
- J’aime cette appellation car je me suis investi à fond. Après je travaille aussi sur la culture, la réforme des institutions et pour En Marche, je m’occupe des élections et de la structuration des territoires. Je n’ai pas que ça, mais oui ça me fait plaisir. 
- Certains disent qu’il faudra 5 à 10 ans avant que la technologie blockchain soit adoptée par le grand public, tu seras où toi dans 5 ans ? 
- Peut être que j’aurai monté une boite dans le domaine. Peut-être que je ferai un deuxième mandat. Tout ça est aléatoire. Il ne faut pas se projeter outre mesure mais être totalement investi dans le présent. Dans notre vie, on sera plus souvent « non député » que « député », je le dis souvent à mes collaborateurs. Beaucoup de personnalités politiques ont voulu rester 25 ans au pouvoir en se compromettant sur tout pour conserver leur poste. Si ton engagement c’est un égo trip, tu ne le feras pas bien, cela ne fonctionnera pas. Faire du buzz et des plateaux télés, sans travailler sur le fond, sans porter des
politiques structurelles, ça n’a aucun sens, ça ne sert à rien. Je ne suis pas là pour faire le show. Je suis affranchi de tout ça.”

Renaud Loubert-Aledo, le 01 Novembre 2018, à Paris.

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