YouTube, le péril du modèle français.

YouTube a récemment dévoilé à ses vidéastes sa politique de contenu Advertiser-friendly (contenus adaptés aux annonceurs). Une politique qui vise à démonétiser certaines vidéos dont le contenu est jugé “trop sensible”. La mise à jour de cette politique démontre une volonté de la part de la firme américaine de se professionnaliser et d’attirer des investisseurs, en forçant les créateurs à “nettoyer leur contenu” ! Une épée de Damoclès qui plane donc au dessus des têtes des YouTubers au contenu jugé trop “limite limite” par les braves publicitaires.

Et en quoi la France est-elle spéciale dans ce domaine ?


La France sur YouTube, c’est un cas particulier ! Dans notre beau pays, les grands médias ont une habitude qui n’échappe pas à la plateforme de vidéo de Google, et cette petite habitude s’appelle la concentration des médias. Et pour que vous ayez une idée de ce que c’est la concentration des médias à grande échelle, regardez donc cette image qui regroupe quelques unes des entreprises médiatiques du groupe Lagardère.

Un exemple de concentration des médias avec le groupe Lagardère

Je regarde pas la télé alors je m’en fous que leurs émissions soient sur internet, non ?


Ce n’est pas si simple ! Leurs émissions ne sont pas sur YouTube. Aux USA, il est normal pour les chaînes de TV et boîtes de production de diffuser leur contenu et leurs replays directement sur YouTube, et ils investissent cet espace médiatique de cette façon .

Conan O’Brien diffuse des extraits de son talk show sur YouTube

Sauf qu’en France, on a Dailymotion qui a signé de nombreux contrats d’exclusivité avec les chaînes de TV françaises. Le CPM (coût pour mille) de Dailymotion -qui était beaucoup plus important que celui de YouTube- avait poussé les médias français à se lancer sur la plateforme. Avec la chute du CPM de Dailymotion et l’arrivée des bloqueurs de publicité les chaînes de TV françaises ont investi dans des systèmes de replay sur leurs propres sites. La stratégie pour occuper le terrain a alors été modifiée !

Le Jean Didier de la stratégie marketing numérique de chez Groupe Médiatique X s’est dit: “Hé mais il y a des gens qui font déjà des vidéos et qui ont déjà un public ! Si on faisait comme d’habitude en leur faisant une offre !?” et c’est ainsi que de grands groupes médiatiques se sont retrouvés à “investir dans le YouTuber” !

Qui sont les principaux acteurs médiatiques qui ont investi YouTube ?


Parmi ces grands groupes de médias traditionnels, on retrouve par exemple Canal+ (Studio Bagel), NRJ avec sa branche dédiée à YouTube sous le joli nom de Share Fraiche (ça ne s’invente pas), M6 Wizdeo (Cover Garden, Golden Moustache, EnjoyPhoenix), et un dernier pour la route et pas des moindres: Webedia (Branche numérique du groupe Fimalac) avec Mixicom (Squeezy, Norman, Cyprien,…) et Melberries (Joueur du Grenier, Avner ou encore Brice Duan).

Le joueur du grenier en page d’accueil du site de Melberries

Bah c’est cool, non ? Ils ont plus de moyens !


Oui, ils ont plus de moyens ! Est-ce que c’est cool ? C’est de ce point de vue là que je ne suis pas rassuré ! YouTube est un média comme les autres, et comme dans tous les médias, il y a des acteurs avec de grands principes qui restent droits dans leurs bottes et il y a ceux pour qui l’équation principale se résume à “tunes = pognon” !

Et lorsqu’un vidéaste se dit que les publicitaires sont ses meilleurs amis, il se peut qu’il adapte son contenu en fonction de leurs attentes. Le problème dans cette affaire, c’est que vous n’êtes pas un publicitaire ! Le public est là pour voir une vidéo originale avec un contenu qu’il ne trouve pas ailleurs. Cette professionnalisation et ce rapport aux annonceurs dans ce cadre français de concentration des médias peut mener à un manque énorme de diversité dans les contenus proposés par les créateurs de vidéos.

Pourquoi les créateurs acceptent-ils ces contrats ?


Premièrement, les contrats sont alléchants ! Je ne suis pas dans la tête des vidéastes mais ne nous voilons pas la face, si l’on met un jeune vidéaste face à un contrat qui lui permet de développer ses idées tout en vivant de sa production, il y a fort à parier qu’il va signer (et on ne peut pas lui en vouloir). Un autre élément moins terre-à-terre c’est, dans un second temps, le rapport à la position de YouTube dans le spectre des médias en France. Se dire qu’on a du succès en étant YouTuber c’est compliqué dans notre pays. Chez nous, pour valider le succès sur YouTube il faut en passer par la télévision ou le cinéma (Ex: Norman avec Pas très normales activités et Cyprien et son 12 infos sur NRJ12) comme si les médias traditionnels étaient des figures tutélaires garantes de la légitimité du succès d’un vidéaste sur Internet.

Un autre modèle est-il possible ?


Oui, un autre modèle est possible et il existe déjà. Et ce, sans que les créateurs se retrouvent soudainement à devoir manger du sable faute de moyens ! Outre atlantique, le rapport à YouTube n’est pas le même. Les créateurs se considèrent sur un média mainstream.

Casey Neistat sur la place de YouTube dans les médias

Ils créent eux mêmes leurs sociétés de production (Fine Brothers Entertainment ou Smosh pour ne citer qu’eux) et cherchent par leurs propres moyens des annonceurs avec des produits dans lesquels ils croient, et qui sont prêts à sponsoriser leurs émissions sans altérer le contenu (PewDiePie et Loot Crate par exemple).

La conclusion de tout ça, c’est que l’indépendance médiatique ce n’est pas simple et qu’il existe énormément de rapports de force sur YouTube aussi ! Il faut donc savoir rester critique sur le contenu que l’on nous offre, et être conscient en tant que communauté que l’indépendance de YouTube n’est pas acquise et immuable.