Burnout : les idées reçues

Guérir le burnout
Aug 2, 2016 · 20 min read

On entend ce terme de plus en plus, parfois à tort et à travers, souvent sans vraiment savoir ce que c’est. Le burnout est partout, avec lui des idées tenaces et bien souvent fausses. Nous tenons à débusquer quelques-unes des idées reçues qui entourent le burnout pour aider chacun-e à faire la part des choses, mieux appréhender cette maladie et mieux lutter contre ses ravages.

Merci à toutes les personnes qui ont contribué à cette liste d’idées reçues, notamment via Twitter !


Aperçu des idées reçues :

  • “Je ne pensais pas qu’en tant que chef d’entreprise, on pouvait faire un burnout.”
  • “Le burnout, c’est quand on a trop de boulot, ça n’arrive que dans des cas extrêmes, à des gens qui font des horaires pas possibles…”
  • “Si tu fais un burnout, c’est que tu es faible mentalement.”
  • “Le burnout, c’est pour les cadres dans les grosses boites, pas pour les petits employés.”
  • “C’est un passage obligé dans un poste à responsabilité, c’est comme ça.”
  • “Je ne peux pas faire de burnout, j’adore mon boulot !”
  • “Le burnout, c’est surtout des gens qui ne savent pas gérer leur fatigue.”
  • “Ça n’est pas une maladie, pas besoin d’arrêt de travail.”
  • “C’est une maladie de privilégiés qui n’auraient pas tenu deux jours en usine dans les années cinquante.”
  • “Prendre quelques jours de congés suffit pour arrêter un burnout. Il suffit de lever le pied, de moins s’impliquer !”
  • “Ça ira mieux quand le projet sera livré / quand j’aurai pris des vacances”
  • “Le burnout est un genre de dépression.”
  • “C’est à la mode, ces temps.”
  • “Il y a de vrais et de faux burnouts.”
  • “Ça n’arrive qu’au travail, un burnout.”
  • “Mais pourtant je suis sensée faire / ressentir / dire…”
  • “Le burnout ne me concerne pas, mon boulot n’est pas ‘difficile’”
  • “Le burnout, ça n’arrive pas en début de carrière”
  • “On le voit venir, donc je pourrai m’arrêter à temps. Je connais mes limites.”
  • “On peut s’en sortir seul-es.”

Le burnout, ça n’arrive qu’aux autres : moi je ne suis pas aussi stupide / faible…

Faux. Une des idées reçues les plus dangereuses est que l’on se sent assez “fort” pour y résister. La sensation de force et de résistance au stress sont bien souvent problématiques : elles masquent une éventuelle souffrance qu’on ne s’autoriserait pas à ressentir et encore moins à exprimer, ou forcent les individus à résister encore et encore, sous prétexte qu’ils ont toujours été identifiés comme “forts”. La notion de faiblesse est problématique en entreprise : la culture du monde du travail valorise les personnes faisant preuve d’apparent courage, force physique et mentale. Il faut être résistants, combatifs, zélés. Peu de place est laissée aux profils plus intuitifs et plus discrets, qui se retrouvent bien souvent dévalorisés, voire montrés en exemple pour leur manque de résistance face aux aléas de la vie professionnelle.

Un autre aspect de cette idée reçue est que l’image que nous avons de nous-mêmes est bien souvent pervertie par cette culture de la force et de la résistance. On se pense sincèrement plus forts et suffisamment malins pour détecter les premiers signes de burnout. Et d’après les témoignages que nous commençons à accumuler, le problème réside là : personne ne l’a vu venir, ce burnout, même ceux qui se croyaient plus costauds ou plus intelligents.

“Je ne pensais pas qu’en tant que chef d’entreprise, on pouvait faire un burnout.”

Et pourtant si. Le syndrome de l’épuisement professionnel fait des ravages dans tous les corps de métiers, jusqu’aux personnes sans emploi. Parents au foyer, agricultrices / agriculteurs, enseignant-es… Et les entrepreneuses / entrepreneurs, chef-fes d’entreprise ne sont pas épargné-es, loin de là.

Dans son témoignage, un associé dans une petite entreprise me confiait : “À l’époque, je pensais que le burnout n’était réservé qu’aux employés dans des bureaux gris qui faisaient des travaux répétitifs et barbants avec des chefaillons relous et pervers. Pas aux gens qui ont créé leur propre travail et tenté de construire un cadre qui leur correspond”. On peut tout à fait créer son entreprise, sa startup, son produit ou son activité et perdre le fil, perdre la motivation et le sens de ce que l’on veut mener à bien. On peut se sentir dépassé-es par les angoisses liées à ce statut, par l’incertitude quotidienne du carnet de commande qui ne se remplit jamais comme il le faudrait.

“Le burnout, c’est quand on a trop de boulot / ça n’arrive que dans des cas extrêmes, à des gens qui font des horaires pas possibles, etc”

Oui et non. Le surplus de travail et le stress qui en découle souvent peuvent participer au burnout, mais pas l’expliquer totalement. Et il existe également le phénomène (moins connu mais tout aussi destructeur) du bore-out, ou l’épuisement professionnel dû au manque de travail et d’activité, donc de reconnaissance et de sens. Les racines des deux maladies sont les mêmes : quelle que soit la charge d’activité, quels que soient les horaires, ce sont l’implication émotionnelle, le sens que l’on trouve à son activité professionnelle, la rétribution que l’on en tire et la capacité de chacun-e à se protéger qui conditionnent à plus ou moins long terme notre santé au sein d’un poste et d’une entreprise.

“Si tu fais un burnout, c’est parce que tu es faible mentalement.”

Non, non et non. Au contraire, le burnout tombe souvent sur des personnes capables d’endurer pendant des mois, voire des années, du stress mental et psychique. Et une prétendue faiblesse, sensibilité ou un manque de volonté ne pourraient être pointés du doigt comme des raisons expliquant tout burnout ou toute dépression. Le célèbre Mike Monteiro, pourtant connu pour sa verve sans égale dans le monde du design web et sa forte personnalité a récemment fait son “burning-out” en annonçant avoir été victime d’une dépression. Au contraire, la prétendue force de caractère ou l’opiniâtreté, des qualités souvent portées aux nues chez les employé-es, peuvent masquer un déni total quant à un mal-être profond et aggraver un burnout latent.

C’est justement notre habitude de percevoir la faiblesse et la vulnérabilité comme des caractéristiques négatives et à éliminer à tout prix qui favorise le burnout. C’est en poussant les personnes à ne rien lâcher, à ne communiquer de leur état que les aspects positifs, combatifs et sains d’apparence que l’on pousse des individus à refouler leur souffrance. Ces comportements sont dangereux et c’est à chacun-e de s’impliquer pour que la vulnérabilité ne soit plus vue comme inacceptable, mais comme une plus grande sensibilité, à même de repérer plus tôt bien des problèmes et éviter bien des drames.

“Le burnout, c’est pour les cadres dans les grosses boites, pas pour les petits employés.”

Non. Encore une fois, il touche tout le monde, petit entrepreneur comme cadre supérieur, dans une équipe de 6 personnes comme dans une entreprise de 8000. On peut faire un burnout en étant hôte-sse de caisse, conducteur-trice de bus, hôte-sse de l’air, grand PDG du CAC40 (nda : je ne féminise pas, car aucune des entreprises du CAC40 n’est dirigée par une femme, et le machisme dans ces postes-là nuit à toute la société—mais il y a tant à dire sur ce sujet que cela ne peut pas tenir dans un apparté !).

Impossible de faire un burnout quand on ne fait que des journées de 7h ? Et pourtant si. On peut s’épuiser professionnellement et mentalement sur un poste ou un projet sans pour autant faire d’heures supplémentaires, ou sans devoir faire face à des enjeux et des responsabilités au delà de la “normale”. Le climat de l’entreprise, un trop grand écart entre les aspirations et le travail au quotidien, une pression malsaine, voire du harcèlement, il existe toutes sortes de circonstances qui peuvent épuiser nos ressources et nous rendre malades.

Et on peut faire un burnout en étant parent au foyer, au chômage, à son compte… Encore une fois, le burnout ne connait pas de limite.

“C’est un passage obligé dans un poste à responsabilité, c’est comme ça.”

Quelle tristesse que cette grande vérité, assénée à qui mieux mieux : “c’est comme ça”. Quelle fatalité à laquelle nous nous astreignons. Le burnout serait donc un passage obligé quand on est cadre, sans quoi nous ne sommes pas vraiment consacré-es à notre poste. Le burnout deviendrait presque une reconnaissance, une récompense honorifique pour la personne qui aurait mis assez de temps et d’énergie dans son travail.

Non, le burnout n’est pas un passage obligé, bien loin de là. C’est une maladie à prendre au sérieux, pas une phase dans une carrière. Le burnout n’est pas normal, il témoigne d’une souffrance et d’états psychique et physique délabrés. Il témoigne de conditions de travail bien trop souvent problématiques et de pressions directes ou indirectes qui n’ont pas lieu d’être dans notre société.

“Je ne peux pas faire de burnout, j’adore mon boulot !”

Faux. On peut être profondément passionné-e par son travail et pour autant tomber en burnout. Nos deux fondateurs, Marie-Cécile Paccard et Goulven CHAMPENOIS en sont les preuves vivantes. Tous deux passionnés de Web, ils se retrouvèrent au sein de la même entreprise pour les mêmes raisons et motivations : une envie sans limite de faire du bon et beau travail, poussés par des valeurs profondes. Tout l’amour et la passion qu’ils ont éprouvé pour le Web et leurs métiers respectifs n’ont pas suffi pour les empêcher de sombrer dans la spirale du manque de sens.

Parfois, le burnout survient quand, en dépit de la passion qui nous motive à occuper un poste, ce dernier change de substance, de management, d’objectif. Le burnout peut s’inviter quand l’entreprise change de stratégie, par exemple, et que ladite stratégie ne respecte plus les valeurs profondes, exprimées ou pas, en lesquelles croient ses salariés. Cela ne remet pas en question leur amour du métier, mais peut perturber profondément sa pratique.

“Le burnout, c’est surtout des gens qui ne savent pas gérer leur fatigue.”

Faux et archi-faux. Justement, les personnes en burnout sont capables de gérer leur fatigue jusqu’à un point dangereux ! C’est grâce à des stratégies parfois très développées que ces personnes arrivent parfois à tenir des mois ou des années en situation de stress quotidien et d’épuisement physique. Ces stratégies ne sont pas positives à long terme, puisqu’elles risquent d’aggraver la situation au point où il faudra beaucoup de temps à la personne atteinte pour remonter la pente du burnout. Mais non, le burnout n’est pas non plus un excès de fatigue : c’est justement l’apport démesuré de stress au quotidien qui favorise l’apparition d’une fatigue physique, souvent trop bien gérée par ses victimes.

Il est temps d’arrêter de brandir la fatigue, le stress et la capacité à soit-disant leur résister comme une preuve que nous faisons un bon travail. Si le travail que nous devons faire est à la base stressant et fatigant, ce n’est pas nous le problème, n’est-ce pas ?

“Ça n’est pas une maladie, pas besoin d’arrêt de travail.”

Faux. Il est vrai qu’il n’est pas aisé de définir précisément les symptômes du burnout : ceux-ci sont souvent différents, rarement dosés de la même manière d’un cas à l’autre, et bien souvent on parle de dépression, de fatigue chronique, de maladies diverses… sans pour autant lier tous ces symptômes autour d’un même terme.

Mais le burnout est bien une maladie : celle de la perte de sens. Et très souvent, cette perte de sens affecte une capacité bien plus importante que celle d’occuper son poste : la capacité à voir du sens dans le métier que nous occupons, ou dans la mission que notre entreprise / notre encadrement s’est donnée et nous a donné. Et pour combattre cette maladie invisible, sans virus et dont les symptômes peuvent être très similaires à ceux d’une dépression, il n’y a pas de secret : il faut s’extraire le plus rapidement possible de l’environnement de travail qui a contribué au burnout et entrer en urgence dans une phase de repos physique et surtout mental. Sans arrêt de travail, impossible de couper proprement et d’atteindre un état suffisamment sécurisant pour amorcer une quelconque remontée.

Devant le nombre alarmant de cas, les autorités ont même fait le choix de faire évoluer la législation pour faire entrer le syndrome d’épuisement professionnel dans la nomenclature des maladies professionnelles.

“C’est une maladie de privilégiés qui n’auraient pas tenu deux jours en usine dans les années cinquante.”

Faux. Comme nous l’avons déjà évoqué, le burnout touche tout le monde, de la personne sans emploi au grand PDG. Brandir l’argument du travail en usine ne tient pas. Soutenir que sans efforts physiques il n’y a pas de vrai travail ne tient pas non plus.

Oui, le monde a radicalement changé en plus de six décennies, celui du travail a drastiquement évolué avec lui. Et pourtant, on continue à travailler comme on le faisait avant, selon les mêmes principes. On oublie qu’au delà de la fatigue physique, la souffrance psychique peut elle aussi user et détruire quelqu’un. Ce n’est pas parce que les emplois de services ont massivement augmenté et remplacé l’industrie que la fatigue n’existe pas. Ce n’est pas parce que nous ne perdons plus de membres dans des usines sous-sécurisées à des postes sous-payés que le travail ne nous détruit plus, et ne nous tue plus. Ce n’est pas parce que des combats sociaux ont eu raison d’un travail inhumain et ont sécurisé une base de conditions de travail décentes que nous n’avons plus le droit de souffrir, de nous plaindre, de vouloir mieux plutôt que moins bien. Ce n’est pas être privilégié que d’avoir un travail que la société considère comme “confortable”. La souffrance peut même survenir dans des jobs idéaux en apparence !

“Prendre quelques jours de congés suffit pour arrêter un burnout. Il suffit de lever le pied, de moins s’impliquer !”

Malheureusement, non. Prendre quelques jours de congés peut tout au plus permettre de retrouver un brin d’énergie. Pas de guérir un burnout latent qui use quelqu’un depuis des mois, voire plus longtemps. Pour vraiment amorcer une remontée, il faut plus que quelques jours : les statistiques montrent qu’un burnout nécessite en moyenne 2 à 6 mois d’arrêt de travail pour disparaître, sans parler du temps nécessaire à se ré-acclimater au monde du travail après cet arrêt.

Quant à l’implication, c’est plus facile à dire qu’à faire. Dans un monde où il faut à tout prix performer toujours plus pour garder son poste, peu de personnes jugent acceptables pour elles et pour leur situation professionnelle de lever le pied. Quand on donne 150% au quotidien à une entreprise, revenir à 100% peut ressembler à de la fainéantise ou du désinvestissement, et peut être réprimandé. Et certains supérieurs ont vite fait de mettre lesdits “fainéants” dans une boite : un témoignage poignant nous faisait part d’une manager qui avait fait passer un membre de son équipe de Dieu à Satan après un arrêt de travail pour une cheville cassée. Dans ces conditions, peu de chance qu’un-e autre salarié-e en souffrance s’exprime et accepte de son médecin un arrêt d’un mois pour surmenage…

Enfin, moins s’impliquer ou faire moins d’heures ne résout pas toujours les problèmes sous-jacents, cela peut même les amplifier. Le stress ne disparait pas du jour au lendemain si l’on choisit de partir à 17h au lieu de 18h : en situation de burnout, les inquiétudes continuent bien souvent à nous hanter hors du travail.

“Ça ira mieux quand le projet sera livré / quand j’aurai pris des vacances”

À court terme, oui. À long terme, absolument pas. C’est une des idées reçues les plus persistantes à propos du burnout, pour deux raisons. D’abord parce qu’on sous-estime naturellement le temps dont on a besoin pour se remettre sur pied : après tout, on a déjà vécu des coups de fatigue ! Sauf que le burnout est intransigeant. Une semaine de vacances peut soulager temporairement, mais sans s’attaquer aux causes profondes, on retrouvera le même environnement, les mêmes frustrations, les mêmes blocages immuables. Pour mieux rechuter plus tard.

Ensuite, les racines du burnout sont bien souvent invisibles et vont bien au delà d’un simple projet épuisant ou de fatigue accumulée. Certes, quand un projet particulièrement source de stress se termine, on peut ressentir un certain soulagement. Mais bien souvent, cela peut produire exactement l’effet contraire en créant un appel d’air : après des mois de travail acharné et de pensées presque totalement envahies par ledit projet, un changement de rythme radical et une perte temporaire d’objectif à court terme peuvent amplifier la maladie, voire déclencher la “chute” de la personne atteinte.

“Le burnout est un genre de dépression.”

Oui et non. La dépression est souvent une des composantes du burnout. Le burnout peut arriver par la dépression, peut en provoquer une, comme il peut se développer sans elle. Les caractéristiques de ces deux maladies ne sont pas totalement semblables : là où la dépression est “un trouble mental caractérisé par des épisodes de tristesse accompagnée d’une faible estime de soi et d’une perte de plaisir ou d’intérêt dans des activités habituellement ressenties comme agréables par l’individu”(Wikipedia), le burnout “combine une fatigue profonde, un désinvestissement de l’activité professionnelle, et un sentiment d’échec et d’incompétence dans le travail” (Wikipedia).

Physiologiquement parlant, ils se différencient par le taux de cortisol, hormone du stress. Les deux états sont bien distincts (excès de cortisol pour la dépression, sous-dosage pour le burnout), et les traitements chimiques comme psychologiques de l’un peuvent ne pas du tout convenir à l’autre :

Le burnout est un syndrome assez récent, du moins depuis qu’on daigne s’y intéresser. Il serait trop restrictif et trop facile de le résumer à une “dépression du travail”.

“C’est à la mode, ces temps.”

Certes. Le burnout est omniprésent dans les media, on entend cet anglicisme de plus en plus, souvent à tort et à travers d’ailleurs. Et on a vite fait de diagnostiquer tout et n’importe quoi en burnout. Posons-nous seulement la question des origines d’une telle explosion : si le nombre de personnes touchées par le syndrome d’épuisement professionnel est en constante augmentation, si on en est venu à faire évoluer la nomenclature et à parler de “maladie professionnelle”, c’est peut-être parce que le travail épuise les gens et mérite lui aussi d’évoluer.

Dans un texte plein d’espoir, Chloé Martin, psychologue en région liégeoise, se demande si le burnout ne serait pas finalement un signe d’une bonne santé mentale : “Avertissant des dangers d’une carrière professionnelle vécue à 100 km/h, le burn-out n’aurait rien d’une faiblesse. Au contraire, il signalerait un besoin légitime de changements en vue d’un mode de vie plus respectueux de notre humanité.”

Faut-il encore que le monde du travail montre, lui aussi, des signes de changement…

“Il y a de vrais et de faux burnouts.”

Non, non et encore non. Il y a de la souffrance. Point à la ligne. Quels que soient les symptômes, quelle que soit la profondeur de la douleur ressentie, quels que soient les soucis qui engendrent cette douleur, elle doit être prise en compte. Je reste fascinée par l’agressivité dont font preuve certaines personnes, prêtes à dégainer des jugements bien rapides, à coups de “moi je” et de “à sa place je ferais”. La psychophobie (néologisme désignant les oppressions liées aux maladies mentales) est encore très prégnante dans le monde du travail, malgré les récentes avancées qui tendent à moins les diaboliser. On a vite tendance à juger quelqu’un sans prendre le temps de faire preuve d’empathie, de prendre un minimum de recul et de se demander “comment réagirais-je à sa place ? peut-être aurais-je besoin qu’on m’écoute et qu’on me prenne au sérieux ?”

Le burnout est aussi un miroir dérangeant d’une faiblesse qu’il faut à tout prix éviter : il arrive souvent que la présence d’un-e collègue atteint-e de burnout fasse résonner en soi quelque chose de dérangeant, d’angoissant, voire nous ramène à notre propre souffrance refoulée.

Ne rejetons pas en bloc les témoignages de souffrance, sous prétexte qu’ils ne sont pas encouragés et que le problème qu’ils signalent n’existe soit-disant pas. Accueillons-les pour ce qu’ils sont : des signes alarmants, importants, indispensables aussi au bon fonctionnement d’une équipe / entreprise / société. Et faisons preuve d’empathie au quotidien. C’est capital.

Ça n’arrive qu’au travail, un burnout.

Non, le burnout peut aussi subvenir en situation de perte d’emploi ou de maternité/paternité, par exemple. Le burnout se nourrit entre autres de la perte de sens et d’une absence de rétribution par l’activité (ou le manque d’activité). Le “burnout maternel” (ou paternel) existe : nous en avons recueilli un témoignage. On peut perdre le sens de sa vie alors qu’on est au chômage, après des mois de recherche sans succès et de fatigue et de stress quotidiens. On peut ressentir de la pression sans avoir de patron au dessus de soi, on peut perdre le sens de sa propre quête en étant écrivain-e, artiste, à temps partiel, sans emploi.

C’est là toute l’ambiguïté de ce syndrome, qui mérite encore qu’on se penche sur ses causes et sur sa guérison. Aujourd’hui, l’état des connaissances médicales lie le burnout au travail, alors que bien des gens le subissent sans être ni surmenés, ni même en situation d’emploi.

“Mais pourtant je suis sensée ressentir / dire / faire…”

Notre appartenance à la société s’accompagne de nombres d’injonctions, couplées à des croyances extrêmement tenaces. Loin de nous aider, elles nous éloignent de notre véritable ressenti pour nous dicter ce que nous devrions éprouver. Le burnout contribue également à une distanciation de la personne par rapport à ses émotions, ce qui rend d’autant plus difficile l’identification puis l’élimination de ces injonctions.

Toutes les commandes implicites de l’ordre du “je dois / je devrais” sont toxiques en situation d’épuisement professionnel. Elles contribuent à empêcher les personnes atteintes de prendre conscience de leur souffrance, elles diminuent leur sensation de légitimité et les forcent à se comporter différemment de ce qu’elles feraient naturellement.

Sur un autre niveau, les injonctions à ressentir / dire / faire tendent à standardiser les solutions au burnout sous forme d’ordres contraignants : “je devrais faire du yoga / méditer / changer d’alimentation” “tu devrais tout dire à ton chef”, “tu devrais apprendre à mieux gérer ton stress”… On a vite fait de se sentir accusé-es et responsables de notre propre mal-être quand on tourne les choses sous cette forme, alors que le burnout n’est pas une affaire d’individus. En tout cas, pas que.

“Le burnout ne me concerne pas, mon boulot n’est pas ‘difficile’”

Faux. Comme nous l’avons déjà évoqué dans cet article, le burnout n’est pas réservé aux postes à responsabilité, aux seuls cadres supérieurs ou aux jobs jugés difficiles. Tout est une question de point de vue et de ressenti de chacun-e.

Ce n’est pas parce qu’on ne croule pas sous les responsabilités qu’on ne peut pas tomber dans la spirale du burnout. Ce n’est pas parce que notre poste ne demande pas de capacités intellectuelles supérieures qu’on ne peut pas souffrir d’un management oppressif ou d’une perte de sens dans son job. Encore une fois, toute souffrance mérite d’être écoutée, quelle que soit sa provenance.

“Le burnout, ça n’arrive pas en début de carrière.”

Et pourtant, si. Cela peut survenir en début de carrière, même quand on est inexpérimenté-e ou depuis peu de temps à un poste. Une personne de notre entourage nous parlait même des burnouts en écoles préparatoires : phénomène totalement sous-estimé et aucunement étudié, il touche des gens déjà plongés dans les tracas de leur future vie active, à qui l’on demande une masse de travail incroyable, à un rythme effréné, avec un but à long terme parfois confus. L’arrivée dans la vie active peut alors créer un appel d’air très dommageable : changement de rythme brusque, choc important entre la théorie enseignée et la pratique qui n’a que peu à voir avec la réalité.

En début de carrière, on se plonge dans le monde du travail et c’est toute une série d’idées transmises que nous devons ajuster au premier contact avec notre nouvelle réalité. Et si cet ajustement était déjà une première étape coûteuse en énergie, qui peut affaiblir des personnes avant même de commencer à travailler ?

Pour clore cette idée reçue, je crois qu’il n’est pas nécessaire d’avoir accumulé des années d’expérience pour être sensible à un environnement malsain. Le monde du travail tel que nous le connaissons aujourd’hui est un terreau fertile pour des situations toxiques : management difficile, pressions à la performance, conditions stressantes, et j’en passe. Rien qui ne serait réservé qu’aux chevronné-es du travail.

On le voit venir, donc je pourrai m’arrêter à temps. Je connais mes limites.

On ne voit pas venir le burnout. On y pense parfois, des proches nous préviennent gentiment, on se dit que ça pourrait être ça, et puis non enfin, c’est pas possible, je suis bien trop impliqué-e, j’aime bien trop mon métier… Dans la grande majorité des témoignages que nous recueillons, non seulement les personnes concernées n’ont rien vu venir, mais très souvent leur médecin a passé des mois à insister pour qu’elles s’arrêtent. Je me permets de citer l’exemple d’un de mes amis qui refuse systématiquement depuis des années tous les arrêts de travail donnés par son médecin, principalement par peur profonde de se retrouver désoeuvré chez lui et de devoir faire face aux circonstances pourtant évidentes : sa souffrance constante et son épuisement face à elle.

On ne voit pas venir le burnout car il est fait de toutes petites choses. C’est seulement avec beaucoup de recul et énormément de travail sur soi qu’on arrive à les lier entre elles. Sans chute / rupture du rythme de travail, sans temps pour une introspection profonde et suivie, il est quasiment impossible de voir que quelque chose ne va pas. On continue, on se maintient la tête hors de l’eau par tous les moyens. C’est le principe de la survie : en situation de stress, notre corps et notre esprit se focalisent sur une seule chose : survivre. Notre énergie est mobilisée, notre attention ne peut pas s’attarder sur les détails ni sur la vue d’ensemble. Tout ce qui importe, c’est de continuer à tout prix, de ne pas lâcher.

Là encore, le manque de recul sur ce syndrome et l’impuissance d’un corps médical parfois mal informé n’aident pas pour lier les symptômes physiques et changer de point de vue sur les choses pour arriver à une conclusion différente de ce que l’on a l’habitude de voir. Heureusement (ou malheureusement), le burnout commence à faire du bruit et on pense à lui devant des cas qui auraient simplement été traités comme une dépression ou un trouble musculo-squelettique chronique. Mais il reste très compliqué de faire le pas vers une prise de conscience. Il faut parfois des mois, voire des années. Et cela peut coûter cher en énergie que d’accepter que l’on est malades ou épuisés par le travail, alors qu’on s’est depuis longtemps enfermé-es dans nos certitudes par instinct de protection.

On peut s’en sortir seul-es.

Je serais tentée de répondre “absolument pas”, mais les cas diffèrent. Après un burnout, certaines personnes ont besoin d’être entourées, d’autres peuvent avancer seules. Certaines auront besoin d’un encadrement médical et d’un soutien psychologique/psychiatrique, d’autres auront besoin d’isolation temporaire, notamment par rapport à leur environnement direct professionnel mais aussi personnel.

Cependant, quelle que soit la réponse de chacun face au burnout, il est très difficile de s’en sortir seul. Comme nous l’avons évoqué à maintes reprises, le burnout est une maladie qui prend racine au plus profond de chacun et qui demande des mois, voire des années de travail quotidien pour être terrassée. Il me semble difficile de refaire surface seul-e. Il ne me semble pas impossible, mais très compliqué de faire son chemin sans être entouré-e. Certes, il arrive parfois que l’intégralité de l’environnement d’une personne atteinte soit en cause dans le burnout : non seulement l’environnement professionnel, mais aussi l’entourage personnel. Il se peut que la famille, le foyer ne soient pas un lieu de repos ou n’apporte pas la sécurité et la tranquillité dont une personne en convalescence post-burnout a besoin. L’isolation, ne serait-ce que temporaire, est alors une solution à envisager.

Mais ne restez pas seul-es face à votre souffrance. Ne vous enfermez pas dans une solitude qui ne ferait qu’amplifier votre mal-être. Ne cachez pas vos douleurs, ne compensez pas par du zèle au travail, n’insistez pas en pensant que “ça ira mieux”. Le burnout se nourrit d’une auto-isolation et de l’injonction à être toujours plus fort-e et résistant-e. Si vous choisissez, consciemment ou pas, de cacher votre souffrance aux autres, ils ne pourront jamais la lire et vous apporter une aide parfois précieuse, ne serait-ce que pour prendre conscience de votre maladie.

Guérir le burnout

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