Burnout : partageons nos histoires

La publication « Burnout : rallumons la flamme ! » est née : elle a pour ambition de regrouper des témoignages autour du burnout pour partager, échanger et proposer une guérison plus efficace aux victimes de ce syndrome en leur permettant de s’exprimer.

Je voudrais croire que de cette plateforme s’élèvera une voix, celle d’une génération coincée entre l’héritage social de ses parents nés dans un monde radicalement différent et la certitude que tout est en train de changer, si ce n’est pas déjà fait. Celle des employés, managers, parents, chômeurs qui se sentent soudain épuisés et qui ne se reconnaissent plus dans ce que la société exige d’eux, butant aux limites du concept même de “travail”.

Il ne serait pas logique de proposer aux personnes souffrant de burnout de témoigner sans commencer par ma propre contribution.

Je comptabilise la somme fantastique de deux burnouts. Le premier a pointé son nez en mars 2013. Je l’ai mal compris, mal traité. En 2015, le retour de la vengeance de mon premier burnout aurait pu s’appeler El Niño.

Je ne me focaliserai pas sur les multitudes de sources ou de raisons possibles pour mes deux burnouts : ce n’est jamais entièrement la faute du travail, mais ce n’est jamais entièrement la faute de notre vie personnelle non plus. Ce n’est pas la faute des gens, même s’ils sont intimement impliqués. Ce n’est pas de notre faute non plus, même si nous sommes responsables de nos décisions. Bref : l’important maintenant est que je peux en tirer des enseignements pour, je l’espère, aider d’autres personnes à éviter de sombrer ou mieux se réparer.

Le partage est la clé, alors partageons.

Le temps

La dimension temporelle est l’une des clés dans le burnout, parce que l’on croit toujours que le temps fera bien les choses, qu’en attendant encore un peu, la douleur, la fatigue, la situation vont s’améliorer. Il s’avère que non. Jamais, jamais la souffrance ne passe seule, sans que nous n’ayons à y mettre les mains.

On met du temps à faire face à la réalité, principalement parce que le temps étire les faits, et les faits sont petits. On met du temps à les relier les uns aux autres. Il faut du temps pour que chaque petit “red flag” s’ajoute aux autres, que chaque remarque déplacée, chaque tâche vide de sens, chaque manquement à notre propre protection s’empilent et soient suffisamment visibles.

Puis le temps devient notre ennemi : il nous en faut de plus en plus, nous en avons de moins en moins. Nous ne faisons qu’en manquer. Il devient traître car les journées se mettent à passer trop rapidement. On croule sous le travail, alors on aurait besoin de plus d’heures, de journées plus longues, et nous voilà à rogner sur l’autre temps, le temps précieux dont nous avons besoin pour nous ressourcer et réparer notre corps et notre esprit. Le temps nous fuit quand arrive le weekend et qu’on commence déjà, le dimanche après-midi, à angoisser, prostré-es sur notre canapé, à anticiper désespérément tout ce qui va encore nous tomber sur le coin de la figure.

Et pourtant, on va en avoir besoin, de temps. Le burnout ne pardonne pas et remet toutes les pendules à l’heure : tout s’arrête d’un coup, tout ralentit et se remet à sa place. De toute façon, on n’a plus le choix.

On entend çà et là que le burnout demande entre 6 mois et 1 an pour disparaître. Et en toute sincérité, je pense que ce chiffre est amplement vérifié. Je comptabilise un an de souffrance en amont du déclenchement de mon burnout, six mois d’arrêt de travail, six nouveaux mois de récupération pour me sentir à peu près au même niveau de santé physique qu’avant. Et même aujourd’hui, il m’arrive d’avoir des jours “sans”, des épisodes de rechute où les symptômes dépressifs m’empêchent de sortir de chez moi et de travailler. Le burnout laisse dans le temps, sur le corps et dans l’esprit des cicatrices palpables.

Les faits

Peut-on affirmer que les personnes en situation d’épuisement professionnel répondent à une certaine typologie, que ce sont ceux qui « s’impliquent plus que de raison » ou « mettent beaucoup de cœur dans leur travail » ? Pas vraiment. Tout comme le burnout ne toucherait que certains corps de métier : ce syndrome d’épuisement n’épargne pas grand monde et n’attend même pas que nous ayons un emploi au sens le plus commun du terme. Entrepreneuses.eurs, chômeuses.eurs, agricultrices.eurs… Tout le monde peut sombrer, forts et faibles, surmenés ou sous exploités. Le burnout n’est pas une affaire de faiblesse.

Mais pourquoi sombre-t-on ? Bien évidemment, je ne peux parler que de ma propre situation, de ma propre descente au fond du puits sans fond du burnout. Ma descente a eu lieu au moment où, dans ma vie, aucun des aspects de mon quotidien n’était en ligne avec mes aspirations et mes valeurs profondes. Tout, depuis l’heure à laquelle je devais me lever le matin jusqu’au détail de ma liste de tâches, était une souffrance invisible aux yeux de tous, mais incroyablement pesante pour moi.

Plus rien n’avait de sens. Je n’arrivais plus à en trouver à mon métier, à mes projets, tout me semblait vain et sans objectif, je me sentais simplement inutile. Je perdais en autonomie, je me sentais moins écoutée, des tâches m’étaient arbitrairement attribuées, je les exécutais mécaniquement en perdant peu à peu pied.

Dans le déni le plus complet, j’avançais de semaine en semaine comme empêtrée dans une purée de pois d’une densité proche du ciment. Mais j’avançais toujours un peu, ce qui contribuait à nourrir le déni. Tout ne va pas si mal, après tout ! Ça a toujours tenu plus ou moins comme ça, il n’y a pas de raison que ça lâche aujourd’hui, non ?

Sauf qu’au bout d’un moment, « ça » lâche. Et c’est à ce moment que l’on réalise le ravin que nous avions à nos pieds. Mon ravin a pris la forme d’un projet tout ce qu’il y a de plus banal, comme j’en ai déjà fait par dizaines. Ce projet fut la goutte d’eau, encore un projet accepté en dépit de mes alertes, en dépit de mes peurs et de sa déconnexion de mes valeurs. Encore un projet avec une deadline bien trop courte, imposée par un client aveuglé par l’importance de ses enjeux. Encore un projet « parce qu’il faut payer les salaires ». Je me souviens avoir soulevé une alerte majeure, prévenant mon équipe et mon client que dans les délais imposés nous prenions de grands risques et que l’imprimeur ne pourrait livrer en temps et en heure, alerte à laquelle on m’a répondu « dans ce cas, on trouvera un imprimeur plus flexible ». Un imprimeur plus flexible. Je me souviens m’être demandée sur le coup ce que signifiait plus flexible : capable de faire tourner ses rotatives plus vite ? Capable de se faire livrer la matière première plus rapidement ? Capable d’accepter de se faire écraser par la pression d’un énième client capricieux ? J’étais désespérée de nourrir malgré moi une situation où mon travail allait contribuer à faire souffrir d’autres personnes, inconscientes de ce qui se passait au dessus d’elles sauf de cette pression pernicieuse, comme moi. Tout ce que je déteste.

Je crois que tout burnout comprend un moment-clé, un moment fort où tous les éléments, le corps y compris, se rebellent en même temps pour nous prouver par tous les moyens possibles que nous devons réagir. Ce moment, c’est la Chute. Ma Chute fut le moment précis où mon client a appelé à l’agence, quelques jours avant la livraison prévue du projet. Nous nourrissons toujours des espoirs utopiques qui nous effraient, et dans le meilleur des cas mon client aurait réalisé que le projet était impossible et aurait appelé pour tout arrêter. Mais la réalité et mes croyances, mêlées à mon expérience, m’empêchaient de l’imaginer. C’est pourtant ce qui s’est passé : « Nous allons arrêter là, nous n’avons pas trouvé de moyen de collaborer : envoyez-nous les sources de tout ce que vous avez fait jusqu’à présent, nous vous paierons les heures effectuées. Merci ». Contre toute attente, l’absurde miracle avait finalement eu lieu.

Le lendemain, c’est mon boss qui me convoquait dans la salle de réunion, en m’annonçant : “ta présence à l’agence détériore l’ambiance, tu es éreintée, réagis et éloigne-toi un moment, tu entraînes tes collègues dans ta mauvaise humeur”. Quel choc… Lui non plus ne se rendait plus compte que son empathie s’était fait la malle, symptôme bien connu de l’excès de stress et du burnout. Le surlendemain, je crois me souvenir que je n’ai pas pu me rendre au travail. La seule chose dont je fus capable, c’est d’appeler mon médecin généraliste qui, devant l’ampleur de la situation, ne m’a pas laissé le choix et me força à prendre 15 jours d’arrêt maladie. Pourtant, ce n’était pas le premier projet difficile, loin de là. J’en avais essuyé bien d’autres, de plus longs, de plus compliqués. Nous sortions tout juste d’un projet étalé sur plus de six mois. Un projet titanesque où j’avais dû puiser dans mes ressources pour tout mener de front, un projet où l’aide en interne me manquait cruellement pour tenter désespérément de maintenir la confiance d’une équipe client qui avait perdu le fil sur tous les plans. Avec du recul, l’épuisement de toute l’équipe avait influé négativement sur notre capacité à faire réussir ce projet, malgré le fait que nous ayons quasiment toutes les cartes en main pour le faire fonctionner… Bien sûr, avant ces deux projets il y en avait eu plein d’autres gourmands en énergie, mais pas autant, pas aussi vite, pas aussi fort. Des années à enchaîner les projets demandeurs en temps et en force, qui m’ont beaucoup appris, sauf une chose : repérer quand il est temps de tirer la sonnette d’alarme.

La Chute ne doit pas occulter les années de souffrance la précédant. La Chute ne saurait représenter à elle seule les mois passés à se voiler la face et à défendre ses propres bourreaux. Mais tout ceci, je me le suis pardonnée entièrement : à chaque moment, nous faisons ce que nous pouvons, avec l’énergie et les moyens dont nous disposons à un instant T. Je suis également persuadée que les choses prennent du temps et qu’une prise de conscience forte, profonde, nécessite parfois d’aller loin dans la souffrance expérimentée. Je ne pose aucun regard accusateur sur tout mon parcours. J’avais besoin d’aller aussi loin, aussi bas pour trouver l’impulsion de remonter.

Les années de souffrance, je les distingue seulement maintenant. Elles étaient là, assez discrètes, et je me laissais entraîner par moi-même et mes croyances, à accepter des situations qui me faisaient du mal et qui ne correspondaient pas à mes valeurs. Mais pour prendre conscience de ses propres valeurs, il faut parfois des années de travail acharné, des mois de questionnements pour être enfin capables de dire « non » à des choix ou des situations. De dire « non » à des gens qui ont toujours eu l’ascendant psychologique et émotionnel sur vous. Les années de souffrance, je n’avais pas assez de recul pour les voir, alors je continuais malgré moi à les nourrir.

La guérison

Il me serait trop compliqué de vous livrer une formule de guérison : je crois que, comme la formule qui définit le profil type de la victime d’épuisement, celle de la guérison est intimement liée aux êtres et pas aux chiffres ou aux statistiques.

Cependant, il existe des constantes. L’une d’entre elles est le repos total, absolu, radical. Je ne peux pas imaginer une guérison complète sans s’extraire immédiatement et totalement de la situation qui a généré le burnout. L’extraction n’est pas une fuite, c’est un sauvetage. Une obligation si l’on veut survivre. Mes mots sont durs, oui je parle de survie, parce que l’enjeu est vraiment là : le seul objectif que l’on doit viser quand on est en plein burnout, c’est de survivre. Le burnout atteint autant le corps que l’esprit, voire plus. Le burnout inflige au corps des mois, des années de souffrance qui l’usent et l’abîment, parfois de manière malheureusement irréversible. Je me souviendrai toujours du moment où mon ami Goulven et moi avons pris conscience qu’après plusieurs mois d’arrêt, nos ongles et nos cheveux s’étaient enfin mis à repousser. Le burnout et le stress insidieux et quotidien qui y était associé avaient stoppé la pousse de nos phanères. Parce que nos corps étaient en mode « survie », tout simplement.

S’arrêter, s’extraire et se protéger, mais aussi appeler à l’aide. Je me souviens de mon premier jour d’arrêt de travail : cela faisait 12 ans que j’étais salariée et que j’allais au travail chaque jour sans me poser de question. Ma vie et mon quotidien étaient définis par mes emplois successifs. Ma vie, mais aussi la temporalité de mes journées, mes sources d’autosatisfaction, ma légitimité au sein de la société, mon temps consacré à mes projets personnels, mon énergie et tant d’autres choses. Je fais partie de ces gens qui ont du mal à différencier leur travail du reste de leur vie et qui ne tiennent pas à le faire, parce que c’est leur manière de fonctionner. Mon premier jour d’arrêt fut un enfer : je tournais comme un lion en cage. On m’avait persuadée que mon salut se trouverait dans le repos, et voilà que je ne savais même plus me reposer. Cet état de fait fut un véritable choc. Il m’a bien fallu 3 semaines pour m’y résigner et réapprendre l’oisiveté, ou tout du moins à écouter scrupuleusement mon corps et ses besoins. Cela faisait des mois que je ne les écoutais plus. J’ai dormi, beaucoup dormi. J’ai lu énormément aussi, enchaînant des journées où une visite la plus courte possible à la bibliothèque était ma seule activité. J’ai beaucoup lu sur le burnout, sur le corps et son lien avec l’esprit. Et réappris à me respecter dans mes besoins, mes envies et mon rythme naturel.

J’ai passé des semaines et des semaines à ne plus pouvoir socialiser. Chaque entrevue avec un être humain m’épuisait, même si c’était pour voir mon médecin. Chaque visite d’une amie pour boire le thé était une épreuve et me demandait une quantité d’énergie qui m’obligeait souvent à rester plusieurs jours cloitrée chez moi, à ne rien faire sinon ce que mon corps me dictait : manger, regarder le plafond, dormir. Aujourd’hui encore, je ressens de petites alertes après avoir passé plusieurs jours chargés en relations humaines. Je n’ai pas pu assister à la première journée de Mix-IT. J’étais en surcharge totale. Et pendant la soirée communautaire de Sud Web, j’ai dû sortir du restaurant et souffler seule une heure ou deux. Il m’a fallu une semaine pour me remettre du week-end de conférences et ateliers et me sentir à nouveau sereine dans mes interactions sociales.

J’ai trouvé en l’association Souffrance et Travail une aide incroyablement précieuse : orientée vers eux par mon médecin du travail (envers qui mon estime est sans limite), j’ai pu trouver là bas un groupe de gens dédiés aux souffrant-es et spécialisés dans les pathologies et les situations associées. Psychiatres, juristes, biodynamicien-nes, peu importe leur spécialité. C’est grâce à eux que j’ai pu entamer mon processus de reconstruction. J’étais pourtant suivie par un psychopraticien depuis quelques années, mais le fait qu’une personne spécialisée dans les souffrances liées au travail m’écoute et m’oriente a été capital. Ma première séance me fit l’effet d’un électrochoc : pendant trois heures, avec l’aide et le soutien d’une psychiatre, j’ai retracé tout mon parcours. Tout remontait, je contemplais les faits avec mes yeux d’aujourd’hui et donc un tout nouveau regard. Tout se plaçait, et avec l’oeil précis de la psychiatre, tout prenait enfin sens. Au bout de deux séances, j’avais plus avancé qu’en 8 ans dans l’entreprise où j’étais et en deux ans de suivi psychologique. En un rien de temps à l’échelle de ma maladie, j’avais retracé tout mon parcours avec de nouveaux yeux, j’avais mis le doigt sur les faits et les événements majeurs qui avaient contribué à ma descente. J’ai enfin pu me déculpabiliser de ce qui ne m’incombait pas et voir précisément où étaient mes faiblesses, mes écueils passés. Pas pour m’accuser, mais plutôt pour comprendre posément comment j’avais parfois choisi de fermer les yeux. J’ai pu, toujours grâce à son aide, analyser les comportements, les décisions et les réactions de mes collaborateurs, pour prendre conscience de l’emprise émotionnelle qu’ils avaient sur moi et pour lier les récents événements au sein de l’entreprise avec mon mal-être et celui de mes autres collègues.

Le corps médical n’est pas encore totalement sensibilisé à cette pathologie qu’est le burnout. Mon médecin généraliste m’a même avoué, au moment de mon deuxième burnout, que le premier deux ans plus tôt aurait mérité non pas quinze jours d’arrêt comme il m’avait prescrit, mais bien plusieurs mois. Il l’avait mal diagnostiqué. Il s’en est excusé. Pour le deuxième, il a mis en place un rythme en scindant mes 6 mois d’arrêt en périodes de 15–20 jours seulement, pour que nous puissions nous revoir souvent pour faire le point. La médecine du travail, plus précisément le médecin en charge de mon dossier, m’a également été d’une grande aide, je l’ai déjà évoqué. Cette personne, déjà très sensibilisée aux questions de harcèlement moral, de sexisme, de souffrance au travail, a vite vu que quelque chose clochait vraiment pour moi. Elle m’a écoutée longuement et m’a orientée, m’a reçue en entretien de pré-reprise pour m’annoncer qu’elle jugeait trop dangereux pour moi de retourner à mon poste. Je n’étais selon elle plus capable d’assurer un quelconque emploi dans mon entreprise. Abasourdie que j’étais, je l’ai été encore plus en découvrant que sur mon avis d’inaptitude, la cause n’était pas d’ordre professionnel. Ce fait pourtant banal m’a beaucoup ralentie dans ma guérison. Même après la prononciation de mon licenciement, je n’arrivais pas à accepter le fait que toute cette souffrance, pourtant bien ressentie par le médecin du travail et les différents aidants autour de moi, même par mes proches, n’était pas, aux yeux de l’administration et de la sécurité sociale, issue d’une cause professionnelle. Aujourd’hui encore, en écrivant ces lignes, je me surprends à secouer la tête dans un signe de négation, toujours irritée par ce fait.

Pourtant, je n’étais pas seule dans cette situation. Cela faisait presque un an que l’ambiance de l’entreprise se dégradait, avec elle les projets, les valeurs et la capacité de chacun à s’y retrouver. Deux autres collègues commençaient sérieusement à aller mal. L’un d’entre eux a lui aussi cumulé 5 mois d’arrêt. Il était devenu méconnaissable, profondément fatigué, sous antidépresseurs. Le deuxième n’a pas tardé à fatiguer aussi, et ils n’ont eu d’autre choix que de démissionner et partir, mettant pourtant en danger leur situation financière, mais sauvant leur propre santé. Nous étions tous très affectés par les difficultés au sein de cette entreprise que nous aimions pourtant énormément, dans laquelle nous avions toutes et tous versé notre temps et nos efforts pour la faire avancer et avancer avec elle. Doyenne des employés avec mes presque 8 ans de présence, j’étais bien trop impliquée professionnellement, et surtout émotionnellement pour ne serait-ce qu’imaginer démissionner. Comment, dans ces circonstances, accepter le fait que le corps médical ne considérait pas ma maladie comme d’origine professionnelle ?

Je me suis ensuite reconstruite lentement, en commençant par me pardonner. Et c’est un exercice que je pratique encore aujourd’hui. Je me pardonne tous les matins où je n’ai pas pu fonctionner, je me pardonne les futurs jours où je ne pourrai pas sortir de chez moi parce que je sentirai une pointe de rechute. Je me pardonne de n’avoir rien vu venir, ou de ne rien avoir voulu voir. Je me pardonne aujourd’hui de ne pas pouvoir me lever encore très tôt le matin, de ne pas avoir fait autant de choses que j’aurais voulu faire. Parce qu’une journée n’a que 24 heures et que j’ai déjà fait mon maximum. Je me pardonne de prendre le temps, c’est normal de prendre le temps. Je me pardonne de m’être consacrée à moi, rien qu’à moi, pendant des mois. C’était nécessaire, indispensable. Je me pardonne d’avoir dû laisser de côté des proches temporairement, d’avoir abandonné des amis, d’avoir pris de la distance avec des gens qui, a posteriori, ne m’apportaient que trop de tensions ou de souffrance cachée. Je me pardonne aujourd’hui d’avoir fait de moi-même mon unique priorité, parce que je n’avais pas le choix, et que je vis bien mieux comme ça.

J’ai également passé beaucoup de temps à m’écouter dans les moindres détails, de mes intuitions à mes sensations physiques. Apprendre à écouter les signes de fatigue, de ras-le-bol, de surcharge. Apprendre à écouter un dos qui craque, un genou sournois, un étourdissement soudain. Tout signe est une alerte qu’il faut écouter : pendant des décennies, on me disait que je m’écoutais trop, il s’avère que je ne m’écoutais clairement pas assez et que je silenciais tous les signaux de souffrance. Je me suis tant écoutée que j’ai décidé de revoir toute l’étendue de mes valeurs et ma manière de prendre les décisions. J’ai créé une matrice flexible qui m’aide chaque jour à faciliter certaines tâches ou étapes, la principale inspiration de cette matrice étant le lâcher prise :

  • “quelque chose me gêne : ai-je une quelconque influence dessus ?” : un “non” produit un effet de lâcher prise immédiat et me permet d’économiser mon énergie et mon attention en passant rapidement à autre chose.
  • “suis-je en train de sur-interpréter ou de faire des suppositions sur quelque chose que je ne sais pas, sur le comportement de quelqu’un ?” : le simple fait de me poser cette question m’aide à me rendre compte que je mouline trop sur des choses non concrètes et m’invite soit à clarifier la situation, soit à me délester de suppositions mal placées.
  • “est-ce bien ma responsabilité ?” : j’essaie au possible de remettre en question mon implication dans les discussions et les actions, pour ne pas me charger de choses qui ne sont pas de mon ressort et éviter de me sur-impliquer là où je ne suis pas demandée.

Je me suis mise à faire du sport, moi l’éternelle allergique à toute activité physique, traumatisée des cours d’EPS, dispensée de natation (de toute façon, je suis phobique de l’eau et le mannequin qu’on devait remonter était trois fois plus lourd que moi…). Le sport fut une aide précieuse, d’abord pour la formidable quantité d’endorphines, antidépresseur naturel, que la course à pied m’a offert. Ensuite, reprendre confiance en son corps apporte une aide substantielle : ce corps parfois meurtri par des mois, des années de stress quotidien a besoin qu’on le soigne et qu’on l’écoute. Il a besoin de retrouver sa voix et que nous réapprenions à le lire. J’ai pris mon premier abonnement à la salle de sport. Grâce au soutien d’une amie, j’ai soulevé mes premiers poids, j’ai fait mes premiers deadlifts dans la partie “musculation”, parmi les adeptes de la gonflette. La petite fluette que j’ai toujours été venait de faire son entrée dans un univers qui lui était totalement étranger, et repousser mes limites en m’installant dans une cage à squat m’a permis de trouver une confiance en moi que je n’ai jamais eu.

J’ai appris à apprécier le vide : celui créé par la nécessité de rester seule, celui créé par les personnes qui se sont révélées toxiques ou sources de tensions. Ces dernières se sont naturellement éloignées, comme si le fait de vivre en adéquation avec soi changeait la manière même dont nous rayonnons et dont nous apparaissons aux autres. Et finalement, la Nature n’aime pas le vide. Quand nous acceptons de céder et de laisser de la place, c’est alors que de nouvelles personnes se présentent et qu’on arrive à voir d’autres opportunités qui étaient jusqu’à présent masquées par ce qu’on persistait à conserver. J’ai aussi appris à accepter le changement, qui régit absolument tout. Rien n’est permanent, tout peut basculer en bien comme en mal. J’apprends à ne plus attendre des gens et des choses, j’apprends à faire mes choix en fonction des paramètres qui me sont importants, mon bien-être et mon éthique en tête. Mon objectif professionnel, composé en décembre dernier, au tout début de l’ascension vers la guérison, reflète tous ces aspects :

« Rendre le monde meilleur et plus beau, me sentir utile, mener à bien des projets qui ont du sens, en tirer un sentiment d’appartenance, le tout dans le respect de mon intégrité, de mon éthique et de mon bien-être, et jamais à mes propres frais. »

Jamais à mes propres frais. En tout cas, jamais plus.

Bilan et bénéfices

Les propos qui vont suivre pourraient paraître presque violents à certain-es, mais voilà : je ne regrette rien de mes deux expériences de burnout. Rien. Tout serait à refaire, je refuserais de ne pas passer par là à nouveau. En six mois d’arrêt de travail et un an de lente remontée, j’ai plus appris sur moi qu’en trente quatre ans de vie. Et je continue chaque jour à apprendre encore. J’ai dépassé mes plus grandes peurs, affronté mes « bourreaux » mentaux et réels, je suis allée plus loin que ce que je n’aurais jamais imaginé. Aujourd’hui, je touche enfin du doigt une existence parfaitement en ligne avec qui je suis au fond de moi. Je me suis libérée de nombre d’injonctions, de bagage émotionnel et de prisons mentales qui m’empêchaient de vivre pleinement ma vie quotidienne, et cela n’a pas de prix, encore moins le prix du temps, que je cède volontiers à mes deux burnouts.

Depuis ma Chute, j’ai déjà donné 3 conférences sur le thème de la redéfinition de soi, du burnout et des nouveaux modèles d’organisation, et je ne compte pas m’arrêter là. Depuis, donc, j’ai repoussé ma zone de confort en remettant en question toutes mes conceptions du travail et les injonctions auxquelles je m’étais toujours pliée sans vraiment savoir pourquoi. J’ai décidé de devenir indépendante, d’inventer ma vie telle que je la veux, et non pas telle que la société m’autorise à la vouloir. J’alimente un “blog thérapeutique » où je documente depuis bientôt un an mes découvertes et j’apprends à accepter tout ce qui y est consigné, même si ce put être parfois confus ou carrément désarticulé. Avec le recul, j’y lis une progression précieuse. J’ai repris force confiance en moi dans tous les aspects, j’ai même poussé cet inconfort jusqu’à provoquer activement la rencontre des bonnes personnes, celles qui partagent maintenant ma vie, mes valeurs, qui m’inspirent et m’élèvent. J’ai compris comment je fonctionnais et je peux dorénavant fonctionner comme j’en ai toujours eu besoin. Tout cela est inestimable.

En revanche, ma guérison implique une intransigeance sans limite. Je ne veux pas rechuter. L’intransigeance s’exprime au quotidien dans mes prises de décision, mais aussi dans mes paroles et dans le choix des personnes et des choses qui m’entourent. Je ne supporte plus certains types de situations (les environnements très normatifs et corporate, imbibés d’injonctions sociales), ni certains types de discours pour lesquels ma réaction sera épidermique. Je m’astreins à écouter mon intuition et mes ressentis pour fuir au plus vite les situations où je ne me sens pas pleinement moi-même. De fait, je ne consacre pas de temps aux personnes qui ne m’acceptent pas comme je suis ou tentent de me manipuler, de prendre l’ascendant psychologique sur moi. Tout ceci est radical, mais nécessaire si je veux maintenir un niveau de santé mentale et physique suffisant. Quand notre quotidien est fait de tensions et de souffrances, on a du mal à s’imaginer à quoi ressemble le confort. Et quand on l’obtient un tant soit peu, on se demande comment on a pu survivre aussi longtemps dans ces conditions. Maintenant que j’ai goûté au confort d’être moi, je me bats comme une forcenée pour le conserver, même si cela implique de sacrifier des relations, des projets, de l’argent parfois. Votre guérison demandera peut-être une telle intransigeance, et je ne peux que vous y inviter : votre vie ne sera plus la même. Et je vous promets que ce sera en mieux.

C’est avec un message d’espoir que j’aimerais terminer cette contribution, un espoir fort et tenace qui doit imprégner, inspirer le futur de toutes les personnes en souffrance. Après le burnout, il y a une renaissance. Elle n’est pas sans douleur, elle peut sembler longue, voire interminable. Mais avec le bon temps, les bons outils, la bonne aide et surtout la vôtre, il arrivera forcément un moment où vous vous sentirez renaître.

Si cet espace de parole peut aider ne serait-ce qu’une seule personne, je m’estimerai heureuse d’y avoir contribué, même de loin.

C’est avec une grande impatience que j’attends vos récits, vos témoignages et vos anecdotes sur Medium ou à l’adresse burnout@mcpaccard.com ! Je vous souhaite à toutes et à tous une bonne renaissance.