Interview-témoignage : Christophe

Guérir le burnout
Aug 18, 2016 · 9 min read

Nous avons le plaisir de partager avec vous le témoignage de Christophe qui nous fait part de son expérience face au burnout. Quand notre expérience de la maladie est plutôt fraîche, voire trop, il peut être difficile de raconter et structurer son expérience. Le format interview a permis à Christophe de nous faire part de son aventure, et de sa sortie du burnout. Nous l’accueillons avec grand plaisir.


Comment décrirais-tu le burnout, selon ton expérience personnelle ?

Globalement, j’ai traversé trois phases :
la montée en charge : les décisions sont de plus en plus difficiles à prendre dans un environnement de plus en plus flou et la fatigue physique s’accentue ;
la délivrance subite : quand on craque devant son médecin car on doit répondre à des questions très simples mais dont les réponses font mal ;
le travail de fond : pour se reconstruire avec une alternance de hauts, de bas et de très bas (mais pas encore de très hauts…).

Sur l’échelle du burnout, où te situes-tu ?

Sur l’échelle des 5 singes, lors du diagnostic, j’étais au 5e niveau (tout en bas). Mon médecin spécialisé dans la gestion du burn-out et du stress a diagnostiqué un burn-out avancé : confusion, frustration et désespoir.

Dans l’armée des 12 signes, quelles sont les cases que tu coches ?

Une bonne partie d’entre elles:
[2] la concentration / mémoire / attention en baisse ;
[3] horaires à rallonge (levé à 5h, au bureau à 6h et connecté à la maison jusque 22h fréquemment) ;
[4] fatigue ;
[5] préoccupations professionnelles (mais aussi personnelles et familiales) ;
[6] humeur changeante, irritabilité (et agressivité) ;
[7] solitude ressentie (car incompris) et entourage impuissant (car il ne comprend pas ce qu’il se passe) ;
[8] maux de dos et virus (trachéo-laryngo-pharyngite résistante) ;
[9] consommation de café au maximum ;
[11] comportements à risques dans la communication avec les autres (fortement lié au point 6) et physiquement pour moi-même (pour un autre billet sans doute) ;
[12] cynisme exacerbé (fortement lié aux points 6 et 11).

Quand as-tu pris conscience que tu étais en burnout ? Y a-t-il eu un élément ou un événement déclencheur ?

Ma responsable en entreprise a eu un burn-out et en connaissait les signes annonciateurs. En septembre 2015, suite à plusieurs accrochages lors de réunions, elle m’a demandé de prendre quelques jours de congé pour décompresser car j’étais inhabituellement irrité.
Durant la même période, mon épouse me faisait les mêmes reproches.

L’entreprise préparait une fusion, nos responsables avaient transformé les deadlines habituelles des projets en “suicide lines” (cela faisait déjà quelques années que l’on ne parlaient plus de “timeline de projet”) et j’étais sur des projets parallèles importants: je suis resté au bureau en promettant de faire attention à mon humeur car j’avais énormément de tâches en cours.

Après quelques semaines, début décembre 2015, ma responsable soulignait à nouveau une conduite plus agressive, absolument cynique avec des comportements à risques puisque je n’hésitais pas à dénoncer de manière assez musclée ce qui n’allait pas.

Côté familial, c’était devenu l’enfer car j’explosais violemment à la moindre remarque de mon épouse ou suite à un comportement “énervant” qu’aurait eu mon fils de 6 ans.

Depuis combien de temps penses-tu être en burnout ?

Diagnostiqué officiellement en janvier 2016 mais j’étais sans aucun doute en état de burn-out depuis au moins juillet 2015.

Quel poste occupes-tu aujourd’hui, dans quelle entreprise / organisation ? Comment lies-tu ton entreprise, ton poste, tes projets, tes responsabilités à ton mal-être ?

J’ai 15 ans d’expérience : ex-développeur business et depuis 6 ans, développeur d’outils, system admin et référent pour trop de choses. Mon employeur est dans un secteur traditionnellement et technologiquement très conservateur : Banque et Finance.

Il y a plusieurs éléments déclencheurs, professionnels ou privés, qui m’ont fait dériver petit à petit, semblant parfois anodins.

Professionnellement:
— servir de support toutes les 30 minutes (honneur d’être un senior) alors que j’ai un travail à plein temps à réaliser ;
— être de garde de facto 365/24/7 puisque admin senior connaissant les systèmes ;
— devoir rattraper le temps perdu en support sur son temps privé (soir/nuit/week-end) ;
— devoir se battre sans arrêt contre une dette technologique énorme suite à des décisions très conservatrices de responsables IT incompétents sur le plan technologique ;
— devoir se battre contre des managers qui se limitent à utiliser des feuilles excel pour tout résoudre : du budget au bugtrack ;
— être en retard dès le début du moindre projet tant le calendrier est tendu ;
— incompréhension totale et perte de repères lorsque qu’un collègue reconnu très fainéant monte malgré tout en grade (aucune méritocratie) ;
— réorganisation totale de l’organigramme professionnel sans prendre en compte les compétences des “ressources” ;
— déménagement dans un open-space moderne que j’appréciais vraiment les premiers jours et qui est devenu après quelques mois un véritable outil de torture (bruit, dérangements, …).

Personnellement:
— sentiment d’injustice exacerbé suite à un retrait de permis de conduire pour excès de vitesse dans des conditions très discutables (jugement final très rigide “pour vous marquer, Monsieur”) ;
— remise en question totale de certains choix privés importants réalisés au travers de certains mécanismes de défense de l’inconscient ;
— dépression latente en comparant mes activités et celles des autres sur ma timeline Twitter ;
— des travaux en cours dans la maison s’ajoutaient à la longue liste des tâches à accomplir en un temps donné.

Mon burn-out a été révélé au travers du monde du travail mais il est global : personnel, familial et professionnel.

Quelles ont été les conséquences directes de ton burnout sur ton travail, ton quotidien ? En quoi ta vie a changé, en bien comme en mal ?

Avant la mise en quarantaine, la conséquence du burn-out fut une augmentation très importante du niveau d’anxiété et de stress.
Physiquement, j’étais au bout du rouleau : dormir entre 4 et 5 heures par nuit pendant un peu plus d’un an est clairement insuffisant.

Un dégoût prononcé de mon métier a duré plusieurs mois et s’est finalement transformé en un désintérêt total du monde technologique dans lequel je baignais depuis 15 ans.

Il était grand-temps de prendre une période de repos forcée, sans aucune activité.

Sans pour autant aller dans l’autre extrême (people management à outrance), j’ai depuis développé une allergie à toute forme de management basée exclusivement sur des ressources. C’est ce qui va rendre mon retour très compliqué mais on y travaille petit à petit avec mon épouse entre autres.

Comment ont réagi / réagissent tes proches ?

Différemment car il y a :
— ceux qui comprennent réellement la problématique et qui s’y intéressent. Ils sont assez rares finalement ;
— ceux qui ne comprennent pas comment on peut se laisser aller jusqu’à en arriver là ;
— ceux qui se comparent ouvertement en affirmant ironiquement qu’ils sont alors en burn-out depuis des semaines puisqu’ils vivent des moments, évidemment, plus durs ;
— ceux qui font semblant de ne pas comprendre afin de ne pas être impliqués.

C’est une période difficile qui a néanmoins le mérite de nous forcer à mettre de l’ordre dans notre entourage. On apprend également à rééquilibrer les priorités envers certaines personnes dont on découvre, avec joie ou tristesse, certaines facettes.

Aujourd’hui, qu’as-tu changé dans ta vie ? Occupes-tu toujours le même poste que celui où tu étais quand tu as découvert ton burnout ?

Après bientôt 9 mois, administrativement, je suis toujours au même poste mais en congé maladie longue durée. Je n’ai ni remis ma démission ni été licencié.

Je suis donc père et conjoint au foyer : je m’occupe de mon fils le matin et le soir et j’en profite pour réaliser, à mon aise, des travaux dans la maison.

J’aimerais reprendre mon travail (dans d’autres conditions) mais je n’arrive plus à rester assis devant un ordinateur plus de deux heures par jour, ce qui est un problème d’envergure dans ma profession.

Quelle est ta progression dans la guérison ? As-tu été pris en charge par le corps médical, quel type d’aide as-tu reçu (ou de quel type d’aide manques-tu aujourd’hui) ?

Lorsque je suis allé le voir début décembre, mon médecin généraliste m’a mis en repos pour un mois pour raison d’épuisement. Ce fut compliqué d’accepter le verdict car j’avais beaucoup de choses à terminer mais soit, j’étais de toute façon devenu un fantôme en l’espace quelques jours…

J’ai ensuite consulté début janvier un médecin spécialiste du burn-out et du stress. C’est ce médecin qui a parfaitement cartographié mon mal-être dès le premier entretien et m’a soulagé : enfin quelqu’un me comprenait, je ne devenais donc pas fou. À la sortie de son cabinet, j’étais finalement heureux d’avoir été capable d’extérioriser mon vécu et en même temps, j’étais inquiet quant au voyage à réaliser: le médecin m’a proposé de prendre un rendez-vous chez un “psychothérapeute analyste existentiel”.

Une cure de divers compléments alimentaires a d’ailleurs été réalisée suite à une analyse sanguine poussée montrant des carences très importantes.

Je crois avoir eu la chance d’être encadré sans médication. C’était ma plus grande crainte puisque je ne prends que rarement des médicaments même légers. Certains moments furent difficiles à passer sans “coup de pouce chimique” mais ils sont passés…

Depuis janvier, je travaille chaque semaine avec un psychothérapeute afin de comprendre d’où vient le mal qui me ronge, celui qui a fait en sorte que j’installe inconsciemment une série de mécanismes de défense qui me pourrissent actuellement la vie. Je peux également extérioriser mon vécu lors des séances sans crainte de jugement de l’entourage.

Il a fallu également travailler le sentiment intense de culpabilité qui m’a accompagné durant quelques mois : culpabilité de n’avoir pas pu terminer mes projets avant mon congé, culpabilité d’avoir “abandonné” mes collègues, culpabilité d’avoir craqué.

Mensuellement, mon médecin spécialisé mesure mes progrès et s’assure que des repères plus sains se mettent en place.

La guérison n’est pas aboutie. Elle le sera sans doute quand je serai un peu plus serein dans la vie de tous les jours. Je dois encore passer de meilleures nuits, plus reposantes car elles sont encore régulièrement chargées d’anxiété.

Quelles sont les choses qui t’ont fait du bien, que recommandes-tu aux personnes atteintes ?

La mise au vert totale : repos inconditionnel.

Ne réaliser que les choses dont on a envie à l’instant présent (en n’omettant pas tout de même certaines choses vitales comme prendre une douche, ce qui peut être très dur à certains moments). C’est temporaire. Plus tard, on reprend pied dans le calendrier des activités à réaliser.

Discuter de ce qui ne va pas avec les bonnes personnes, celles qui arrivent à vous faire réfléchir sans vous ménager ni vous blesser — volontairement ou pas. En tant qu’“éponge”, c’est ce qui a été le plus dur et çà l’est encore aujourd’hui.

S’entourer de personnes compétentes que j’ai appelé “mon staff”. Attention, cela a un coût non négligeable qui a pesé dans notre balance financière globale. Bien qu’il faille le voir comme un investissement sur ma future santé, il serait sans doute intéressant de calculer combien m’a coûté ce burn-out.

Réduire drastiquement les alarmes de toutes sortes :
— montres et horloges afin de vivre le temps présent sans courir ;
— téléphone : sur vibreur la plupart du temps; si je l’entends, je ne décroche plus après 20h ;
— timeline Twitter : ne plus suivre les utilisateurs trop prolixes ou dont le contenu n’est plus adéquat ;
— e-mails : se désabonner des mailing lists dont on ne lisait finalement plus qu’un dixième dans le meilleur des cas…

Twitter et Devoxx (conférences) sont des outils formidables mais ils ont accentué mes sentiments d’inutilité et d’incompétence que je développais jour après jour lorsqu’inconsciemment je me comparais aux autres. Heureusement que je n’utilise pas Facebook, Google+ en complément !

Transformer les expressions comme “il faut que” ou “je dois” en “ce serait bien que/si”.

Utiliser des temps de conjugaison plus permissifs.

Vous avez des questions à poser à Christophe ? N’hésitez pas à lui en faire part dans les commentaires ci-dessous, il se fera un plaisir de vous répondre à travers nous.

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