Le burnout et moi

L’année 2015 a été difficile pour moi. Et 2016 aussi jusque-là, dans une moindre mesure. Malgré les nombreux avertissements et bons conseils je me suis embarqué dans la spirale du burnout en 2015, et j’ai glissé bien bas… J’espère que cette rétrospective vous aidera à comprendre ce que ça peut donner et vous évitera d’y tomber vous aussi.


J’en ai eu, des années moisies. Des années si pauvres en bons moments qu’elles se sont peu à peu effacées de ma mémoire et ne sont plus aujourd’hui qu’une brume épaisse dans mes souvenirs. C’est pour ça que 2014 brille autant : j’avais un boulot génial dans une équipe fantastique, j’arrivais de nouveau à parler avec mon ex-femme, ma fille était joyeuse et en forme, j’avais une forme olympique, je voyais mes amis plusieurs fois par semaine, on me demandait de guérir les brûlures et des soins énergétiques… Quoi que j’entreprenne, tout marchait du tonnerre. C’est peut-être parce que je partais de si haut que j’ai mis longtemps à comprendre que j’étais en train de chuter…

La chute.

Dur de trouver un élément déclencheur, il y en a eu tellement…

  • La pression au travail bien sûr — à la fin je disais qu’on était dans le rush depuis un an — combinée à des projets qui ne se passaient pas du tout comme prévu et où nos énormes efforts n’étaient récompensés par rien. Je me suis retrouvé pierre angulaire de trois projets simultanément, confronté à des bugs obscurs et incontournables, à des demandes clients qu’on n’avait plus le recul suffisant pour qualifier et prioriser, et le moral général de l’équipe était en chute libre.
  • Il m’a fallu déménager, ce qui a été une énorme source de stress des mois durant car j’avais beau être aidé pour les recherches et la mise en carton, il restait énormément à faire et j’occupais mes pauses-repas à visiter des appartements insalubres, mal placés, ou “hors budget” (depuis quand faut-il gagner 5 fois le loyer ??!). À 3 semaines de la date où je devais définitivement libérer mon appartement je n’avais toujours rien trouvé, ma rue était fermée à la circulation — la porte de l’immeuble ouvrait sur une tranchée de 2m de profondeur — et je ne savais pas s’il suffirait d’un jour pour tout emporter. MERCI INFINI aux ami•e•s qui se sont mis en 4 pour m’aider, ce n’était vraiment pas de la tarte…
  • Les peintures du nouvel appartement me provoquaient des crises d’asthme à me réveiller complètement suffoqué en pleine nuit, il a fallu aérer des mois durant avant que je puisse dormir sans m’étouffer.
  • Côté cœur, je me retrouvais dans une situation inextricable, la culpabilité grévait chaque moment de bonheur.
  • Côté famille j’ai perdu une tante et un oncle, du même cancer, à quelques mois d’intervalle.
  • J’ai arrêté progressivement toutes mes sorties et activités sportives et culturelles, de cuisiner, de prendre soin de mon sommeil et de mon alimentation…

J’en étais là : pris en étau entre mes obligations professionnelles et personnelles, incapable de recharger mes batteries, angoissé en permanence, faisant souffrir les autres malgré ma bonne volonté, jusqu’à enfin atteindre la date de mes congés d’été.

Enfin ! Deux semaines pour récupérer…. J’ai passé la première à dormir 16h sur 24 et à répondre aux sollicitations du travail, et la deuxième à vaguement voir ma famille, un fantôme sans enthousiasme. À peine un mois après mes vacances j’arrivais de nouveau en retard au travail chaque matin, je dormais plus d’1h durant ma pause déjeuner, et mon médecin a enfin réussi à me convaincre d’accepter un arrêt de travail.

L’atterrissage

Un seul arrêt ne suffisant pas, j’ai été prolongé —près de 5 mois au total, jusqu’à ma démission en février. Rongé de culpabilité, incapable de la moindre discipline, dormant n’importe quand et mangeant n’importe quoi, buvant du café et de l’alcool moi qui n’aime pas ça, je faisais peine à voir. Mon état ne s’améliorant pas, mon médecin m’a prescrit des antidépresseurs pour essayer d’enrayer la spirale d’idées noires.

Mauvaise molécule ? Mauvais dosage ? Je me suis retrouvé à faire des crises d’angoisse quand une voiture me dépassait dans la rue, incapable de sortir de chez moi, jusqu’à regarder le plafond du matin au soir sans pouvoir bouger. J’ai diminué puis arrêté toute médication (ne faites ça qu’avec l‘accord de votre médecin !!). Avec ce que je sais désormais des différences entre dépression et burnout je me demande maintenant si ce type de médicament était vraiment une bonne idée… Au moins cela m’aura aidé à me dissocier de mes émotions négatives.

La renaissance

Avec le temps heureusement j’ai retrouvé une sérénité non médicamenteuse et, lentement, retrouvé mes esprits : la mémoire m’est revenue, le contrôle de mes émotions aussi, la capacité à faire des choix et prendre des décisions, le goût de la vie, l’envie de lire, l’énergie de revoir des amis et parfois même celle de refaire du sport.

Dans un livre sur le développement neuropsychologique des enfants j’ai constaté à quel point le burnout m’avait anéanti une année durant, à quel point le stress chronique et m’en vouloir de ne pas arriver à remonter la pente seul avaient attaqué mon cerveau jusqu’à me rendre incapable de réaliser à quel point j’étais diminué.

Autre anecdote, j’ai réalisé un jour que mes ongles recommençaient à pousser après des mois sans croissance. J’avais déjà constaté que je perdais mes cheveux bien plus vite en 2015 que les années d’avant et en mettant ces deux faits en regard l’un de l’autre je me suis rendu compte à quel point mon corps avait cessé de fonctionner, et combien j’avais glissé dans la spirale infernale…

Je me demande parfois combien de mois auraient suffi à me rayer de la carte si je ne m’étais pas ressaisi. Comment j’ai fait pour ne pas voir les signes et entendre les avertissements. J’ai une certitude cependant : parler m’a fait du bien, partager, écrire, et par-dessus tout les échanges lors des conférences.

Recevoir des dizaines de messages de personnes affectées après les conférences et ateliers donnés avec Marie-Cécile à Mix-IT, à Sud Web et à E1 me montre à quel point, loin d’être la marque d’infamie que je craignais au début, partager mon expérience aide les autres à ne plus se sentir seul•e•s, à réaliser combien cette pente est glissante, à voir où iels en sont et que faire pour se reprendre en main.

J’en profite pour remercier ici tout celles et ceux qui m’ont prodigué des conseils et offert leur soutien. Merci, et puissiez-vous éviter de passer par là vous-mêmes, en tout cas sachez que vos mots et vos réactions m’ont fait grand-bien !


En guise de conclusion, quelques questions qui reviennent souvent.

  • Est-ce que ce burnout serait arrivé sans la pression au travail ? Je ne pense pas. Des mois de tensions, des projets à la limite de mes compétences sans personne pour partager la responsabilité de mes choix techniques ni les conséquences imprévues, des exigences clients qui devenaient de plus en plus indéchiffrables et un manque de reconnaissance sur le long terme… Je pense sincèrement que c’est le vrai déclencheur et que j’aurai supporté le reste (mais cette intuition est invérifiable). Le syndrome de l’imposteur m’a probablement joué un sacré tour aussi…
  • Ai-je bien fait d’arrêter le sport et autres activités ? Cela m’apportait beaucoup, mais je n’avais plus l’énergie pour. Aujourd’hui je les ai remplacées par des activités plus autonomes qui me laissent reprendre à mon rythme. En tout cas c’est un symptôme assez clair : si vous arrêtez l’une après l’autre vos activités, c’est qu’il y a un problème et qu’il faut tout-de-suite vous en occuper.
  • Est-ce que j’en serai guéri un jour ? Dur à dire. Je pense retrouver le dynamisme que j’ai eu avant mais pas la tolérance que j’avais aux situations toxiques qui m’ont fait tant de mal. Je reste fragile et je sais qu’il faut que je me protège, ça influence donc mes décisions. Plus question par exemple de mettre mon éthique de côté, je fais désormais beaucoup plus de choix en fonction de mes convictions.
  • Est-ce qu’il y a plus de burnout depuis quelques années ou est-ce une “mode” ? Difficile à dire car en tant que victime je m’y intéresse donc je trouve et reçois bien plus d’informations sur ce sujet désormais. Je pense néanmoins que la pression pour réduire les coûts, la multiplication d’emplois “inutiles”, et la diffusion d’informations déprimantes en continu n’aide pas à rester optimiste. Le burnout recouvre et rassemble des maux et des comportements qui étaient vus comme distincts jusque-là : lassitude, mélancolie, dépression, crise de la quarantaine…
  • Qu’est-ce qui m’a aidé à en sortir ? La méditation avant et pendant mon arrêt, discuter avec ma collègue Marie-Cécile qui se trouvait dans la même détresse pour des raisons assez similaires, et enfin l’arrêt de travail préconisé par mon médecin traitant. C’est bête à dire mais un avis professionnel m’a autorisé à accepter mon mal-être, à le rendre légitime et socialement acceptable (même si j’ai mis du temps à l’admettre). Et ce qui m’aide aujourd’hui c’est de voir que malgré les moments sombres j’arrive à remonter la pente, je retrouve la passion de mon métier, l’envie d’aider amis et inconnus à ne pas y succomber à leur tour. Retrouver cette capacité d’empathie, perdue un temps, c’est comme retrouver la surface après avoir failli se noyer, chaque respiration devient un bonheur palpable.

Vous qui avez lu jusqu’ici, merci. J’espère avoir répondu aux questions que vous vous posez, vous avoir montré qu’il est long et difficile de remonter la pente après un burnout mais que c’est possible malgré tout.

Parlez avec vos amis et collègues bienveillants, consultez la médecine du travail, votre médecin traitant, un psychologue, une association spécialisée, quiconque sait écouter sans nier ou minimiser votre ressenti.

Enfin, n’hésitez pas à demander ou accepter un arrêt de travail, ne culpabilisez pas, la planète continuera de tourner. Faites-le pour vous, pour vos enfants, vos amis, votre famille… Vous n’avez qu’une vie, prenez soin de vous avant tout.