La Chine et la Corée du Nord, un rapprochement pragmatique

Crédit photo : Asia Times

Cet article a été soumis au Caium par Terence Gerber. M. Gerber est étudiant en fin de troisième année de baccalauréat en économie et politique. Il compte poursuivre ses études à Paris dans le domaine des politiques publiques, avec comme objectif de travailler au Ministère des Affaires Étrangères, préférablement en tant que diplomate. Il a passé cinq à étudier au Vietnam, de là son intérêt marqué pour la politique internationale et l’Asie-Pacifique.


Pékin voit rouge. La République populaire de Chine, principale alliée du régime nord-coréen, ne voit pas d’un bon œil les récentes démonstrations de force de ce dernier. La militarisation accrue des acteurs de la péninsule coréenne en réponse au comportement agressif de Pyongyang représente pour Pékin un danger imminent. Jonglant sur plusieurs tableaux, la Chine espère éteindre l’étincelle avant que la poudrière ne prenne feu. Cependant, la relation ambiguë qu’elle entretient avec la Corée du Nord jette un doute sur ses véritables intentions. D’un côté la Chine sanctionne les agissements de Pyongyang, d’un autre, elle lui permet de continuer d’agir de la sorte.

Militarisation de la région

La course aux armements que se livrent les pays de la péninsule coréenne n’est pas du goût de la Chine. Le 6 mars dernier, la République populaire de Corée [RPDC] s’est félicitée du bon déroulement de la mise à feu de quatre missiles balistiques vers la mer du Japon. En réponse, le gouvernement américain a accéléré le déploiement du système antimissile THAAD sur le sol sud-coréen. Terrifiée à l’idée que ce système puisse espionner ses installations militaires et réduire sa capacité de défense, la Chine ne cache pas son mécontentement. D’après le journal Le Monde, « Pékin voit ce bouclier antimissile comme un élément de la stratégie d’encerclement américaine visant à contenir ses ambitions dans la région ».

Le tir de missiles balistiques orchestré par Pyongyang a eu lieu lors du début des exercices militaires impliquant les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud. L’opération conjointe, baptisée « Foal Eagle », est censée durer à peu près deux mois, soit de début mars à la fin avril. Le déploiement militaire d’envergure — un porte-avions américain ainsi que des destroyers américains, sud-coréens et japonais — ne peut que rendre Pékin encore plus craintif. Le tour de force de la RPDC ne fait que souffler sur des braises, déjà bien rouges.

Le THAAD, le Terminal High Altitude Area Defense. Crédit photo : CNN

L’essai militaire du 6 mars n’est cependant pas une nouveauté. Depuis 2016, la Corée du Nord a procédé au tir de 26 missiles balistiques. Cette intense activité militaire peut constituer un risque majeur sur la stabilité fragile de la région, « il y a un risque de mauvais calcul où un missile pourrait s’écraser dans un pays », explique Benoit Hardy-Chartrand, chercheur à la Chaire Raoul-Dondurand. Cette hypothèse est d’autant plus plausible puisqu’en 1998, un missile lancé par Pyongyang est passé par-dessus le Japon, frôlant ainsi la catastrophe. Toute cette tension n’est pas du goût de Pékin qui, agacé par le comportement de son voisin, a décidé de ne pas rester indifférent.

Exaspération de la Chine envers son allié

Le 18 février dernier, la Chine a décidé de restreindre ses importations de charbon en provenance de la Corée du Nord. Cette sanction représente un coup dur pour le régime nord-coréen, car l’exportation du minerai en question vers la Chine est l’une de ses principales rentrées d’argent. Selon Diane Ethier, professeure à l’Université de Montréal et spécialiste de l’Asie de l’Est, « il s’agit de la sanction la plus sérieuse que la Chine ait entreprise à l’égard de la Corée du Nord ». Le territoire du milieu représente à lui seul 80 % du commerce de la RPDC. Agissant de la sorte, Pékin envoie un message fort à son allié.

L’emploi d’une telle mesure à l’encontre de Pyongyang rentre dans la lignée d’une série de sanctions adoptées par la Chine. Interrogé par le journal Atlantico, le général de brigade aérienne, Jean-Vincent Brisset, explique que « les premières déclarations chinoises condamnant ouvertement Pyongyang datent de 2009 ». En plus d’imposer des sanctions, la Chine participe aussi à l’élaboration des condamnations internationales à l’égard de son allié. Cette dernière a joué un rôle conséquent dans le durcissement des sanctions de l’ONU lors du quatrième essai nucléaire nord-coréen en janvier 2016.

Pékin ne cache pas son exaspération à l’égard du régime nord-coréen concernant ses ambitions nucléaires. La région, déjà fortement nucléarisée, est une poudrière qui peut prendre feu à tout moment. La prolifération des engins de destruction massive dans la zone ne fait que renforcer l’instabilité régionale. Soucieuse du danger, la Chine montre sa bonne volonté en invitant les États-Unis et la Corée du Nord à suspendre leurs activités militaires dans la région. Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a proposé que la « Corée du Nord suspende ses activités nucléaires et tirs de missiles en échange d’une cessation des manœuvres militaires entre la Corée du Sud et les États-Unis ».

Kim-Jong Un, leadeur suprême de la Corée du Nord. Crédit photo : Business Insider

De plus, l’impossibilité d’appréhender les agissements du dictateur nord-coréen, Kim Jong-un, en fait un allié difficile à contenir. La rationalité de ce dernier est parfois soumise à réflexion. L’assassinat de son demi-frère, Kim Jong-nam, le 13 février à l’aéroport de Kuala Lumpur en est un parfait exemple. Les tensions sans précédentes que cet assassinat — en plein espace public — a engendré entre la Malaisie et la Corée du Nord ont eu pour effet de renforcer l’isolement du régime. De ce point de vue, la Corée du Nord, comme étant une puissance nucléaire, représente pour la Chine davantage une source de problèmes que de soutiens.

La face cachée des sanctions

Bien que la Chine fasse preuve d’agacement en sanctionnant son allié, elle n’en demeure pas moins un soutien de poids dans la survie du régime nord-coréen. Cela pourrait sembler illogique avec ce qui a été énoncé plus haut, mais Pékin éperonne son allié en effectuant certaines pirouettes diplomatiques et économiques.

D’après une enquête du comité des experts de l’ONU, dont la Chine tente de retarder la publication, Pékin aiderait Pyongyang à contourner les sanctions de l’organisation en permettant celui-ci de commercer avec l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. D’après le magazine Foreign Policy, la Chine aurait importé, via la Corée du Nord, l’équivalent de deux millions de tonnes de charbon en décembre 2016, soit deux fois plus que la limite imposée par l’ONU. De plus, grâce à des sociétés-écrans basées à Hong Kong et à Pékin, la Chine permet à son allié de bénéficier d’endroits où des produits commerciaux et financiers peuvent transiter en toute impunité.

La Corée du Nord, un État tampon

L’opacité de la relation entre les deux pays rend la tâche compliquée aux services de renseignements occidentaux dans le cadre d’établir la nature de leur interaction. Mais selon Mme Ethier, « personne n’est dupe, tous les services savent que la Chine joue un double jeu ». Convaincue que la réunification des deux Corées est impossible, la spécialiste affirme que la Chine a un grand intérêt à ce que la Corée du Nord reste un État communiste. « La réunification reviendrait à avoir un État pro-américain à sa frontière », ajoute-t-elle. Étant donné la forte présence militaire américaine dans la région, dont 24 655 soldats américains rien que sur le sol sud-coréen et une base militaire à Okinawa, la Chine veut tenir les États-Unis le plus loin possible.

En lien avec la réunification des deux frères ennemis, la Chine a tout autant intérêt à ce que la Corée du Nord demeure isolée pour des raisons migratoires et politiques. Pour Dominique Caouette, professeur à l’Université de Montréal et grand spécialiste de l’Asie de l’Est, « la Chine est préoccupée par l’afflux de réfugiés si une crise advenait. » La réunification des deux Corées en un État démocratique pourrait aussi renforcer l’instabilité interne du pays. Pékin ne veut pas avoir affaire à une vague de revendications démocratiques qui viendrait mettre à mal le régime communiste. Selon M. Hardy-Chartrand, « le Parti communiste chinois compte beaucoup sur la stabilité du régime pour assurer sa survie. »

La Chine comme étant la seule intermédiaire

Outre l’intérêt de garder les Américains à bonne distance, la relation ambiguë qu’entretient la Chine avec son allié éternel lui accorde un statut particulier. Pékin sert de « médiateur » entre Pyongyang et la communauté internationale. D’après M. Caouette, ce « rôle d’arbitre peut être interprété comme un statut diplomatique. » En cela la Chine est vue comme le seul interlocuteur capable de s’asseoir autour d’une table et de discuter avec le régime nord-coréen. La Chine, principal soutien diplomatique et économique de Pyongyang, s’établit ainsi comme étant l’administrateur des relations entre la communauté internationale et la RPDC.

Crédit photo : hemis.fr Getty Images

Selon M. Caouette, l’alliance indéfectible des deux pays communistes permet à la Chine d’acquérir davantage de manœuvres dans ses relations avec les autres acteurs de la scène mondiale. Plusieurs pays, dont les États-Unis, font pression sur la Chine pour qu’elle renforce ses sanctions à l’égard de Pyongyang. Le 18 mars dernier, Rex Tillerson, le secrétaire d’État américain à la défense, s’est rendu en Chine pour évoquer « la perspective de sanctions supplémentaires ». La « patience stratégique » des Américains étant mise à rude épreuve, la Chine bénéficie d’un rôle prépondérant dans la médiation des relations avec la Corée du Nord.

Au lieu d’être un poids pour Pékin, Pyongyang est un atout. « La carte de la Corée du Nord permet à la Chine de jouir d’un statut de puissance responsable », affirme M. Caouette. En tapant sur les doigts de son allié, la Chine rentre dans le sillage des condamnations internationales à l’égard des débordements militaires du régime nord-coréen. Cet atout lui permet de se faire des alliés, ou du moins de gagner la sympathie de la communauté internationale.

Bien que les agissements incontrôlables de la dictature nord-coréenne puissent à certains égards attirer les foudres de Pékin, la relation intime qu’elle entretient avec Pyongyang lui procure beaucoup d’avantages. Le double discours qu’elle cultive lui permet de satisfaire la communauté internationale — en sanctionnant son allié –, mais aussi d’utiliser la Corée du Nord comme un contrepoids à l’hégémonie américaine. « La Chine fait preuve de pragmatisme politique », avance M. Caouette. Le rapprochement stratégique envers Pyongyang accorde à la Chine un poids diplomatique conséquent, où seule celle-ci est en mesure d’établir un dialogue avec son homologue communiste.

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