La finance à haute fréquence

La finance, une boîte noire au coeur de la société humaine. Crédit photo : Pexels.

Une « boite noire ».

C’est l’analogie utilisée régulièrement pour décrire le fonctionnement du monde de la finance. Opaque de par sa complexité, ce domaine n’est connu que par une poignée d’experts qui s’en approprient le fonctionnement afin d’augmenter les profits qu’ils peuvent en tirer. Et on a vu où ce pseudo contrôle nous a menés en 2008 lorsqu’à force d’ignorer des signes d’avertissements pourtant bien présents, ces mêmes experts ont laissé la structure s’écrouler sur la tête du monde entier. La conséquence? Ils deviennent les heureux récipiendaires d’une injection de 700 milliards US en argent des contribuables par l’administration Obama. Alors, ces experts, où nous emmènent-ils maintenant ?

La nouvelle stratégie en vogue dans le monde de la finance est le High Frequency Trading (HFT), une guerre technologique dans laquelle des algorithmes permettent aux courtiers d’acheter et de revendre des titres en une question de microsecondes. S’en suit une course à l’armement dans laquelle des centaines de millions de dollars sont investis par les banques et les firmes de courtage dans la quête de cette microseconde de rapidité qui leur fera gagner des centaines de millions par année. Les HFT représentent aujourd’hui 60% du volumes des transactions réalisées en Amérique du Nord.

Crédit photo : webstuff.co

Les défendeurs de cette nouvelle méthode d’enrichissement des élites financières soutiennent qu’il n’y a rien de dangereux à compétitionner à un si petit niveau, soutenant que ces nouvelles méthodes réduisent la volatilité du marché et que les clients des firmes de courtages s’en trouvent naturellement enrichis puisque ces nouvelles méthodes rapportent gros. Ultimement, disent-ils, ce n’est qu’une technique de plus qui non-seulement sécurise le marché, mais qui permet également de meilleurs retours. Mais n’est-ce pas là ce qu’on nous avait promis, en 2008, avec les Credit Default Swaps (CDS), les Subprimes et ces autres instruments complexes et supposément bien ficelés qui ont finalement causé la plus grande crise économique depuis 1929?

L’avènement des technologies dans le monde de la finance a grandement changé la donne et a permis aux banques et aux firmes d’investissements de considérablement augmenter leur capacité à jongler avec des transactions financière. Le HFT, c’est pousser ce concept à l’extrême de sa promesse. La complexité technologique ajoutée qui provient de cette nouvelle technique de trading devrait nous inquiéter : comme en 2008, les régulateurs et experts risquent de se faire bluffer par ces mêmes instruments dont ils commandés la création.

L’argument avancé pour nous rassurer est que ces algorithmes nous permettent d’éviter l’erreur humaine et nous concentrer sur l’opération technique en soi. Mais il peut être rétorqué que ce sont cette humanité et ses émotions qui dirigent réellement les marchés. On avance même que l’utilisation des algorithmes dans le HFT opère une scission encore plus profonde entre les réelles performances d’une entreprise et ses bulles statistiques créées par ces instruments informatiques.

Ce que Wall Street semble également oublier est que ces programmes, développés dans le but d’éviter l’erreur humaine sont naturellement créés, vous l’aurez deviné, par ces mêmes humains, évidemment capables d’erreurs. Ces modèles algorithmiques qui avaient été créés avant la crise de 2008, notamment pour évaluer la valeur des hypothèques de maisons, ont participé à l’écroulement du système financier en donnant un sentiment de fausse sécurité aux courtiers qui estimaient les performances du marché en fonction de modèles optimisés ultimement erronés.

Crédit photo : dollarsandsense.sg

La réalité est que ces modèles informatiques effectuent aujourd’hui la majorité des transactions quotidiennes, et que cela représente un danger potentiel pour les marchés et nos économies, comme l’a exposée le flash crash du 6 mai 2010 dans lequel des algorithmes hors de contrôle ont dévalué le marché de plusieurs centaines de points en à peine quelques minutes.

Il y a un pressant besoin de règlementation en finance, et l’arrivée de ces nouvelles techniques qui comportent des dangers réels pour l’économie citoyenne, devrait nous inquiéter bien plus que ce n’est présentement le cas, si ce n’est que pour se pencher sur l’étude de ses conséquences.

Au nom de l’innovation, on a tendance à offrir un laisser-aller à l’installation de la technologie dans nos sociétés dans la quête de la recherche de toujours plus de richesses. Cette exploitation infinie de l’innovation technologique au nom du capitalisme ne pourrait être mieux illustrée que par le HFT, lui-même une innovation technoéconomique poussée à l’extrême des capacités actuelles.

Cette double-complexité techno-financière, qui est amenée à être de plus en plus à l’avant de la scène économique, est inquiétante. Alors que certains diront de laisser aller la main invisible du capitalisme et de laisser le tout se balancer par soi-même, il est important de garder nous-mêmes une mainmise sur le marché mondial. Bien que certains marchés tentent d’introduire de timides règlementations, les plus gros d’entre eux n’ont pas encore levé le petit doigt. Et c’est là que réside tout le danger.

Ultimement, l’utilisation du terme boite noire est bizarrement appropriée. En aviation, la boite noire est un instrument que l’on récupère après l’écrasement d’un appareil pour tenter d’en décortiquer les causes. Sauf qu’en aviation comme en finance, ne croyez-vous pas qu’il serait préférable d’éviter de s’écraser, d’examiner ladite boite et d’en corriger les défauts bien avant d’en arriver là ?

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