La malédiction des ressources naturelles: une réalité?

Avec l’intérêt que suscite la découverte de nouvelles réserves de pétrole ou encore l’acharnement avec lequel les pays revendiquent les zones renfermant potentiellement des ressources énergétiques, il est surprenant d’associer ces mêmes ressources à une malédiction économique.

Pourquoi l’Afrique n’arrive pas à bénéficier des ressources de ses sols afin de se développer et d’éradiquer la pauvreté?

On vante souvent les succès, sur le plan économique et social, des pays scandinaves et certains diront: “Ah, mais la Norvège, dans son cas, a beaucoup de pétrole, c’est pour ça.” Ou encore, lorsqu’on aborde la situation difficile de pays comme la République Démocratique du Congo, certains vont dire: “Voilà, elle est victime de ses ressources, de ses richesses.” Une abondance en ressources naturelles est-elle donc un facteur de réussite ou de malchance pour un État? Il y a apparemment beaucoup à démystifier à propos de cette théorie qui implique un ensemble complexe d’aspects reliés au développement.

La “malédiction des ressources”

La théorie (ressource curse) fut mise de l’avant pour la première dans les années 1990 par Richard Audit. Ce dernier affirma que les économies axées sur les matières premières, le pétrole notamment, tendent à se développer plus lentement et que ces dernières génèrent de la corruption et des violences internes au sein des pays en question. D’autres, notamment, Jeffrey Sachs et Andrew Warner ont démontré une corrélation entre l’abondance de ressources et une faible croissance économique sur le long terme. Ainsi, les pays riches en ressources ont tendance à se développer plus lentement que les pays pauvres en ressources.

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À mon avis, l’abondance des ressources n’est pas la cause du problème. En fait, l’abondance de ressources pose à la fois un piège et une opportunité pour le développement. En réalité, ce sont des facteurs politiques et économiques et des contextes particuliers qui poussent des pays dans le piège, entraînant essentiellement une dégradation des indices socio-économiques. Il y a une multitude de facteurs expliquant la “malédiction des ressources” et ceux-ci feront encore l’objet d’étude dans le futur, mais passons en revue ici les principaux.

Le “mal hollandais”

Premièrement, il faut évidemment souligner le fameux “mal hollandais”. Ce phénomène se produit lors d’un “boom” d’exploitation de ressources naturelles : la hausse des exportations de cette ressource entraîne l’appréciation de la monnaie nationale, rendant le secteur manufacturier moins compétitif sur le marché international. Le “mal hollandais” tient son nom de la décennie 1960, où la découverte et l’exploitation d’importants gisements de gaz aux Pays-Bas avaient entraîné l’effondrement du secteur manufacturier et même une désindustrialisation du pays.

À grande échelle, ce phénomène cause d’importantes pertes d’emploi dans le secteur manufacturier et empêche ce dernier de se développer. Rappelons que le secteur manufacturier, en général, est à l’origine d’une croissance durable et développe les économies à long terme.

On va vu ce phénomène se produire au Canada, lors du “boom” pétrolier en Alberta. Alors que la croissance économique était en hausse dans l’Ouest canadien, on a observé une diminution des emplois dans le secteur manufacturier au Québec et en Ontario. On estime qu’au Québec plus de 30 000 emplois ont été perdus entre 2002 et 2008 dans le secteur manufacturier dû à cette situation. Le “mal hollandais” affecte également d’autres secteurs sensibles à une appréciation de la devise, le tourisme par exemple.

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De plus, l’industrie extractive peut bien créer beaucoup d’emplois lors du “boom”, mais ceux-ci ne sont pas durables dans le long terme. Pas seulement à cause du caractère épuisable des ressources, mais plutôt à cause du fait que ces emplois ne sont, pour beaucoup, plus nécessaires une fois les infrastructures en place. En effet, il s’agit d’une industrie basée sur un important facteur capital nécessitant peu de main-d’oeuvre pour opérer les sites, mais davantage, par exemple, de machinerie lourde pour l’exploitation.

Il faut également souligner qu’en se basant sur le facteur travail, le secteur manufacturier tend à réduire les inégalités. Ce dernier génère plus emplois relativement bien rémunérés, alors que dans des secteurs à haute valeur capitalistique, comme l’énergie, on observe un faible nombre d’emplois ayant des salaires très élevé. En définitive, une économie axée sur l’extraction des ressources naturelles tend à augmenter les inégalités dans le pays.

Pour répondre à ce problème, les États riches en ressources doivent alors mettre en place des politiques efficaces pour diversifier leur économie en soutenant les autres secteurs, en investissant dans l’innovation, en éducation, dans les services sociaux, ce dernier notamment pour pallier à la perte de compétitivité des autres secteurs, à l’accroissement du chômage et des inégalités.

La Chine maintient artificiellement sa devise au-dessous de sa valeur réelle depuis plusieurs années pour conserver un secteur manufacturier compétitif. Crédit photo: Topsy.one

Le paradoxe de l’abondance

Les nouveaux revenus considérables provenant des activités extractives posent un défi de taille aux gouvernements en matière de gouvernance. La vision à court terme des gouvernements encourage une gestion budgétaire expansionniste à excès entraînant de fait de lourd déficit budgétaire.

Les déficits budgétaires ne sont pas une mauvaise chose, mais les dépenses doivent être axées, sur le long terme, vers une diversification de l’économie et des investissements dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Tout cela s’opère dans l’optique non seulement de réduire les inégalités, mais d’éviter que l’économie soit dépendante du prix d’une seule ressource et d’anticiper à long terme l’épuisement de cette ressource, dont les réserves sont limitées.

Cependant, on observe dans plusieurs cas, plutôt des politiques budgétaires improductives, des baisses d’impôts, une redistribution fiscale vers des groupes d’intérêts, des investissements impertinents dans des projets pharaoniques ou pire: le détournement pur et simple des revenus issus de la rente.

Transparence, corruption et instabilité.

Pour assurer une distribution des revenus de la rente à la population, la transparence est essentielle. La population ne peut demander des comptes au gouvernement seulement si les chiffres des revenus issus de l’extraction des ressources sont publics. Malheureusement, dans plusieurs pays notamment en Afrique, ce n’est pas le cas. Le manque de transparences des institutions va bien évidemmement de pair avec la corruption.

Les activités extractives sont plus enclines à générer de la corruption surtout dans les pays ayant des institutions faibles. On assiste à l’instauration d’un cercle vicieux où l’abondance de ressources naturelles corrompt les institutions et permet en plus à des régimes autoritaires de se maintenir au pouvoir. Ces derniers se servent des revenus rentiers et les redirigent vers les groupes d’influence politiques, économiques et militaires ou encore pour apaiser les tensions. Évidemment,ce détournement de fonds au profit des élites s’effectue au détriment des populations auxquelles les classes dirigeantes ne rendent aucun compte.

Les conflits en RDC ont pour enjeu dans plusieurs régions le contrôle des sites miniers. Crédit photo: Michele Sibilon, AFP

Il faut également souligner l’instabilité accrue, dans certains pays, issue des rivalités et des tensions reliées à la captation des revenus rentiers. Une étude de Paul Collier et d’Anke Hoeffler a démontré que les activités extractives sont plus à même d’accroitre l’instabilité politique, la présence de groupes armés et, au final, la possibilité d’éclatement d’une guerre civile. Les ressources sucitent également l’intérêt d’autres pays ou des multinationale qui vont parfois s’ingérer à l’intérieur du pays, contribuant ainsi à l’instabilité, ou encore alimenter les conflits.

Dubaï, où le salaire moyen dans le pays atteint près de 3700 USD par mois. Crédits photo: Karim Sahib

Une autre étude du Royal institute of Foreign Affairs a déterminé que les pays producteurs de pétrole produisant entre 5,5 et 24 barils de pétrole quotidiennement par habitant sont plus enclin à une instabilité politique, une faible capacité de gouvernance et des conflits armés. Au-delà de 24 barils, les revenus seraient suffisants pour bénéficier à l’ensemble de la population et ainsi ne pas engendrer d’effets négatifs. Cela pourrait expliquer le succès des monarchies du golf, notamment le Koweït. En effet, ces dernières prospèrent malgré une économie largement axée sur le pétrole, à l’inverse de pays comme le Nigéria, l’Angola et la RDC qui produisent moins de 24 barils par jour par habitant.

Conclusion

La question des institutions est cruciale. Selon Paul Stevens, la mise en place de politiques économiques spécifiques est essentielle pour éviter de tomber dans le piège que pose une économie axée sur l’exploitation des ressources naturelles.

Selon lui, des politiques budgétaires et fiscales prudentes, une politique monétaire contrecarrant l’appréciation du taux de change, des efforts de diversification de l’économie et une bureaucratie efficace sont nécessaires pour contrer cette “malédiction des ressources naturelles” et assurer le succès de l’économie dans le long terme.

Plateforme pétroliaire dans un fjord de Norvège. Crédits photo: LaPresse

L’exemple de la Norvège est éloquent. Le pays qui a longtemps bénéficié de revenus importants issus du pétrole a su surmonter ce phénomène et se positionne aujourd’hui comme un modèle. En effet, la Norvège a fortement investit en éducation et dans les programmes sociaux. De plus, elle a mis sur pied des fonds souverains gouvernementaux, aussi surnommés fonds prétroliers. Ces derniers atteignent 1000 milliards de dollars et ces revenus issus du pétrole ont pour objectif d’assurer le fonctionnement de l’État-providence dans le futur, même lorsque les ressources pétrolières seront épuisées.

Ainsi, à la fameuse question: Pourquoi l’Afrique n’arrive pas à bénéficier des ressources de ses sols afin de se développer et d’éradiquer la pauvreté? On ne peut pas affirmer que l’abondance de ressources naturelles constitue inévitablement un handicap au développement.

Le succès repose sur les institutions de l’État et sur leur capacité à extraire les ressources et à en capter les bénéfices tout en mettant en place les politiques adéquates contrevenant aux effets négatifs économiques et sociaux causés par une économie fortement axée sur l’exploitation des ressources naturelles. Dans le cas de l’Afrique, la dynamique internationale et les faiblesses institutionnelles des pays africains les empêchent de créer un environnement politique et économique adéquat pour sortir gagnant de cette abondance en ressources. Sans une consolidation des institutions et des politiques nécessaires, la “malédiction des ressources” continuera de peser sur le continent et les nombreuses richesses naturelles demeureront un piège plutôt qu’une opportunité pour plusieurs pays.


Bibliographie

Carbonnier, Gilles. 2007. «Comment conjurer la malédiction des ressources?». Annuaire suisse de politique de développement nº 2: 83–98.

Collier, Paul et Anke Hoeffler. 1998. « On Economic Causes of Civil War », Oxford Economic Papers nº 50: 563–573.

Myers, Keith. 2005. « Petroleum, Poverty and Security ». Chatham House Briefing Papers. Royal Institute of International Affairs: London.

Perry, Alex. 2010. « Brief history: The ressource curse ». Time. [En ligne]. http://content.time.com/time/magazine/article/0,9171,1997460,00.html

Stevens, Paul. 2003. « Resource Impact : A Curse of a Blessing ? ». Dundee University, CEPMLP Internet Journal vol. 14 article 1.

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