La mondialisation entraîne une féminisation de la pauvreté

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La mondialisation est un phénomène moderne souvent critiqué pour les conséquences qu’il engendre : les inégalités se creusent entre centre et périphérie, des rapports d’exploitation se développent entre les pôles techniques modernes et la main d’oeuvre bon marché trouvée dans les pays du Sud économique. Et tout cela est sans parler des répercussions environnementales que causent la multiplication des moyens de production et de développement économique polluants. La mondialisation est un phénomène controversé, que certains défendent et d’autres critiquent, mais qui engendre incontestablement des conséquences sociales, économiques et politiques qu’il faut adresser.

Cependant, une problématique liée à la mondialisation dont on ne parle que très peu est sa dimension profondément genrée. À travers le monde, les conséquences directes de ce phénomène ne touchent pas les hommes et les femmes de la même façon. Au-delà des clivages Nord-Sud se crée un autre clivage, plus discret et moins évident : celui qui sépare les hommes et les femmes, c’est-à-dire la différence entre l’expérience professionnelle des deux sexes en tant que classes sociales. La féminisation de la pauvreté à travers la mondialisation se caractérise par de nombreux aspects, dont trois majeurs : la féminisation de la force de travail, la féminisation des migrations et la globalisation de nouveaux échanges au détriment des femmes.

La féminisation de la force de travail

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Tout d’abord, il est possible d’affirmer que nous assistons à une réelle féminisation de la force de travail. Dans les pays du Sud économique, les femmes représentent une part considérable des travailleurs d’usines. En effet, 70 à 90% de ceux-ci sont des femmes [1]. Elles se démarquent notamment dans le domaine du textile, des jouets, des biens électroniques ou pharmaceutiques. Loin d’être idéales, leurs conditions de travail ne permettent pas un exercice professionnel optimal : souvent interdites de rejoindre des syndicats, elles travaillent plus longtemps que les hommes pour remplir leurs obligations avant des dates butoirs qu’elles ne pourront jamais atteindre sans faire d’heures supplémentaires non compensées. Cet exercice professionnel difficile a un impact sur la structure des familles : puisqu’elles travaillent énormément, les femmes ont moins de temps à accorder aux activités attendues d’elles (ménage, entretien de la maison, éducation des enfants) et sont parfois dans l’impossibilité de vivre avec leur mari. Leur santé est aussi considérablement amoindrie : elles risquent plus de fausses couches et accouchent souvent d’enfant en sous-poids. D’autre part, l’insalubrité et le mauvais éclairage de leurs lieux de travail font qu’elles perdent rapidement leurs capacités visuelles. La vie professionnelle d’une femme thaïlandaise est estimée à 5 ans, et celle d’une citoyenne d’un pays d’Amérique Latine à 7 ans [1].

D’autre part, la restructuration économique du monde et son virage vers une économie de service ont eux-aussi un impact marqué sur les femmes.

Dans cette logique, il est important de noter que les services se développent de manière genrée : les services traditionnellement dominés par les hommes, comme la finance et le commerce, sont des domaines bien rémunérés où les conditions de travail sont relativement bonnes. Les services dominés par les femmes, quant à eux, comme la vente au détail ou la garde d’enfants, sont moins rémunérés et plus éprouvants. L’exemple le plus évocateur d’un développement d’une économie genrée des services est le “care work” : il voit le jour notamment en Asie et en Amérique du Sud, mais son système le plus développé se trouve aux Philippines. Une réelle structure encadrée par des contrats étatiques permet l’exploitation des femmes philippines à la fois à l’intérieur du territoire national mais également à l’étranger [2]. Lorsqu’elles travaillent comme employées de maison, elles n’ont plus aucun contrôle sur elles-mêmes et leurs libertés fondamentales sont violées : elles n’ont pas le droit d’avoir d’enfants, de se marier, d’avoir un domicile à elles (elles vivent la plupart du temps chez leurs employeurs, ce qui augmente le risque d’abus et de violences) ou encore de se déplacer librement. Elles deviennent des esclaves modernes de ces employeurs, qui, en plus de les contrôler dans tous les aspects de leur vie, en profitent souvent pour abuser d’elles sexuellement, physiquement ou psychologiquement [1].

La féminisation des migrations

Le “care work” profite de l’économie mondiale des services et est utilisé par les pays les plus pauvres pour exporter leur main d’oeuvre et réduire leur taux de chômage national.

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Un des exemples mondiaux les plus parlants de cette industrie se trouve aux Philippines. De façon globale, 10% de la population philippine travaille à l’étranger, proportion qui suit de près le Mexique, premier pays exportateur de main d’oeuvre au monde. Les Philippines sont également un des pays à recevoir le plus de transferts de fonds, après l’Inde et la Chine. Ces transferts de fonds viennent essentiellement des travailleuses domestiques expatriées à l’étranger et permettent à plus d’un quart des familles de subvenir à leurs besoins essentiels [3]. La migration de ces femmes est un enjeu économique central pour le gouvernement philippin, qui est institutionnalisé, reconnu et valorisé par les organisations internationales comme étant un modèle de politique économique permettant au pays de se développer. En effet, les transferts de fonds représentent une ressource économique pérenne qui résiste aux crises économiques mondiales : avec plus de 155 000 travailleuses domestiques en situation légale, les philippines sont devenues “le pays qui a le plus développé de programmes d’exportation de travailleurs de sexe féminin” [2]. En développant des formations ayant pourtant pour objectif de professionnaliser les travailleuses et de les rendre moins vulnérables, le gouvernement Philippin pérennise un système d’exploitation de grande ampleur.

La différence entre les préconisations de développement économique des organisations internationales et des différents programmes philippins, avec la réalité vécue par les travailleuses est assez saillante.

Plus concrètement et d’un point de vue pratique, des contrats abusifs sont signés avec d’autres pays, qui violent totalement les droits fondamentaux des travailleuses. Ces contrats leur permettent d’être facilement embauchées à l’étranger (Chine, Singapour, pays du Golfe etc.) et facilitent leur immigration vers ces pays qui offrent plus d’opportunités professionnelles. Tel que mentionné plus tôt, elles sont logées chez leur employeur : cela mène à des abus psychologiques, sexuels et physiques. Leurs journées ne sont pas réglementées et durent la majorité du temps plus de 17 heures. Le passeport de la travailleuse est confisqué, ce qui rend impossible tout déplacement ou éventuel retour au pays d’origine [1]. Malgré l’encadrement institutionnel voulu par le gouvernement philippin, les conditions professionnelles des travailleuses sont insuffisamment réglementées et protégées.

Sujet à de nouveaux échanges globaux

Enfin, de nouveaux types échanges globaux ont émergé. Un des exemples les plus marquant est le tourisme du sexe. En Thaïlande, il s’explique d’un point de vue historique. Pendant la guerre du Vietnam, les soldats américains, australiens et coréens allaient en Thaïlande pour prendre du “repos”. Après la guerre, l’industrie du sexe devient un réel secteur économique pour le pays, qui ne peut pas se passer de ses revenus. L’importance de ce secteur ne fait que s’accroître, faisant dans les années 1990 de la Thaïlande la destination récréative la plus attractive d’Asie du Sud-Est. Les estimations parlent d’entre 200 000 et 300 000 travailleuses du sexe âgées de 15 à 29 ans et de 25 000 à 30 000 filles âgées de moins de 15 ans [4]. En plus d’être une destination parfaite pour l’achat et la consommation de sexe, la Thaïlande devient une alternative suffisamment discrète pour les pédophiles. Enfin, ces services font l’objet d’une commercialisation au même titre que les attraits touristiques à caractère culturel : les agences de voyage promeuvent des qualités stéréotypées et sexualisées censées caractériser les femmes thaïlandaises.

L’économie de la Thaïlande repose de façon importante sur le tourisme du sexe. Crédit photo : RFI

Par ailleurs, un autre phénomène récent prend de l’ampleur en Asie du Sud-Est, notamment entre la Chine et Taïwan, et prend des allures surprenantes de traite moderne de femmes.

Le contexte national taïwanais explique en partie l’émergence d’un phénomène nouveau. Il est nécessaire de préciser qu’il y a un léger déséquilibre dans la population taïwanaise : on compte 106 hommes pour 100 femmes. Outre cet écart entre les deux franges de la population, les femmes taïwanaises ont tendance à être plus éduquées que les hommes et ont par conséquent une vision très occidentalisée du mariage. Il est donc de plus en plus difficile pour les taïwanais de se marier, notamment ceux venant des populations rurales les moins éduquées. Profitant de ce phénomène, une réelle industrie d’entremetteurs s’est développée en Asie du Sud-Est et notamment en Chine. Leurs frais honoraires sont estimés entre 7 000 et 11 500 dollars américains par personne ; ils font défiler les femmes trois par trois devant les clients taïwanais, qui peuvent choisir avec qui ils repartiront. De plus, le système migratoire taïwanais favorise le trafic d’épouses étrangères : une fois les papiers du mariage signés, il est très facile pour elles d’immigrer légalement et d’obtenir un visa. Ce système est également devenu un moyen privilégié d’importer de la main d’oeuvre, notamment par les différentes mafias. Une fois arrivées à Taïwan, les épouses chinoises et provenant d’autres pays d’Asie sont considérées comme des objets, des servantes sexuelles et domestiques, et leur intégration sociale ainsi que celle de leurs enfants posent des questions sociétales qui n’avaient jusque-là jamais été abordées au sein du pays [5].

Pour conclure, il est indéniable que les conséquences de la mondialisation ne touchent pas les hommes et les femmes de manière uniforme. Créant des enjeux et des clivages beaucoup plus complexes que celui entre populations riches et pauvres, la mondialisation néolibérale capitaliste présente des dérives qui nuisent gravement aux femmes, en ayant un impact important sur leur santé, leur mobilité et leur contrôle de leurs propres corps et sexualités.


[1] Hawkesworth, Mary E. 2006. Globalization and feminist activism. Lanham, Md. : Rowman & Littlefield Pub.

[2] Debonneville, Julien. 2013. “De la lutte contre la vulnérabilité aux transferts d’argent. La migration des travailleuses domestiques au prisme du dispositif migratoire philippin”, dans L’argent des migrations. En ligne. https://www.cairn.info/revue-autrepart-2013-4-page-69.htm (page consultée le 29 octobre 2018).

[3] Kahn, Gabriel. Juillet 2013. “Philippines : 10% de la population travaille à l’étranger”, RFI. En ligne. http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20130711-philippines-10-population-travaille-etranger-migrants (page consultée le 29 octobre 2018).

[4] Michel, Franck. 2003. “Le tourisme sexuel en Thaïlande : une prostitution entre misère et mondialisation”, Revue de recherche en tourisme. En ligne. https://journals.openedition.org/teoros/1822#tocto1n1 (page consultée le 29 octobre 2018).

[5] Eyton, Laurence. Janvier 2004. “Taïwan. Le juteux trafic des épouses étrangères”, Courrier international. En ligne. https://www.courrierinternational.com/article/2003/10/16/le-juteux-trafic-des-epouses-etrangeres (page consultée le 29 octobre 2018).