Le basculement du monde vers l’Asie du Sud-Est : Mythe ou Prophétie ?

L’Asie du Sud-Est est au cœur des préoccupations mondiales. Cet espace politique fragmenté, caractérisé par sa très grande diversité culturelle et linguistique, a connu un important développement économique qui s’est, tout d’abord, édifié sur une ligne de fracture entre monde chinois et puissances européennes, puis entre monde communiste et monde occidental. Si tous les regards sont aujourd’hui tournés vers l’Asie, c’est que celle-ci promet une rupture de l’équilibre bipolaire qui a prédominé le dernier siècle.

Le déclin de l’hégémon américain, l’accroissement de la population accompagné d’une urbanisation effrénée, la redistribution des cartes par la succession des crises financières, les mutations technologiques et infrastructurelles, sont autant de facteurs qui laissent supposer un basculement du monde vers l’Asie du Sud-Est.

Toutefois, si l’Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) marque une étape dans la régionalisation politique, force est de constater que l’intégration économique ne suit pas la même logique spatiale. Affaiblie par la crise boursière de 1997, l’Asie du Sud-Est donne l’impression d’hésiter entre repli et regain. Au demeurant, elle se voit confronter à de nombreux défis. Ainsi, le multilatéralisme des puissances dominantes rend son insertion dans le jeu diplomatique mondial complexe. En outre, au travers des prismes environnementaux, sociaux et égalitaires, l’Asie se voit confrontée aux mêmes menaces que les pays occidentaux.

Dès lors, la prophétie annonçant un basculement du monde vers l’Asie relève-t-elle du mythe ou de la réalité ?

Le déclin des grandes puissances

En grand comparatiste, Paul Kennedy (1988) décrit le déclin américain ou «l’overstreched imperialism» par la variation du taux de croissance économique. Il s’inscrit directement dans la lignée de Gustave Le Bon, qui avait vu l’importance des ressorts de l’économie et du dynamisme industriel dans la montée en puissance des États-Nation. Paru en 1988, son livre, Naissance et déclin des grandes puissances, relance le débat sur la fin d’un monde bipolaire, qui a fait émerger de nouvelles grandes puissances telles que la Chine, le Japon ou l’Inde.

Sa thèse fit l’effet d’une bombe en prédisant le déclin du géant américain. Ce ne serait pas seulement l’économie qui varierait avec les taux de croissance de chaque société et qui dépendrait de l’avantage relatif que lui confèrent ses avancées technologiques et structurelles ; la puissance d’un État serait également soumise à l’interaction entre économie et stratégie.

Donald Trump en meeting à Colorado Springs (Colorado) le 18 octobre 2016 — Crédit photo: DARCY PADILLA /AGZNCE VU POUR “LE MONDE”

Rien de moins que la fin du monopole nucléaire, l’humiliant retour du Vietnam qui a provoqué des millions de morts et la dévastation de quatre pays, l’enlisement des États-Unis en Afghanistan, ainsi que l’échec en Irak, devenu difficile à cacher, pour nous faire pressentir que le géant hégémonique n’est plus. À juste titre, il se voit désormais déchu de sa position de «superpuissance» pour celle de « puissance secondaire ». En déclinant, l’Amérique triomphante de la seconde moitié du XXe siècle nous fournit la leçon qu’aucune hégémonie n’est permanente.

Le “miracle” asiatique

Comme par un malicieux coup du sort, la bombe démographique, amorcée en 1950, fut également l’une des prémices de la revanche qu’allaient prendre les pays du Sud sur l’occident. Avec un poids démographique estimé à plus de 633 millions d’habitants en 2016 et désormais bien plus supérieur au Nord, l’Asie du Sud-Est dispose d’une population plus jeune et plus active. Apparu à la faveur de la révolution industrielle en Europe, l’accroissement de la population a ouvert la possibilité d’un dividende démographique et l’occasion pour le Sud de s’engager dans un rattrapage économique.

Vendeur ambulant sur un marché flottant au Vietnam — Crédit photo: BNP Paribas

De l’avis de Fouquin (1999), la croissance fulgurante qui a animé pendant plusieurs années l’Asie du Sud-Est repose sur un modèle d’industrialisation par l’exportation. Il prôné par de nombreux pays asiatiques, et est en rupture totale avec les précédents modèles de libéralismes fondés sur les avantages comparatifs et de désunion avec le système impérialiste associé à l’Union soviétique. Il entend se distinguer du libéralisme par une industrialisation poussée et prétend s’éloigner du modèle de désunion par une insertion avancée dans l’économie mondiale.

L’industrialisation par l’exportation a l’avantage de nécessiter un capital réduit et une main-d’œuvre peu qualifiée, comme c’est le cas dans l’industrie alimentaire ou celle de l’assemblage, ce qui octroie à la région un important avantage comparatif. Ainsi, progressivement le succès de ce modèle s’est traduit par la création d’emploi, l’augmentation des revenus des ménages, le déclin des emplois agricoles et des gains impressionnants de l’indice de développement humain (IDH).

Un marché asiatique nocturne — Crédit photo : BNP Paribas

La redistribution des cartes par la succession des crises économiques

La crise financière de 1997 aura eu des effets à la fois inattendus et dévastateurs sur les économies asiatiques. Fragilisés, les indices boursiers ont chuté de 40 % à 50 % en une année. La dynamique de la crise peut être analysée au travers de multiples variables économiques et sociopolitiques. Ainsi, le comportement grégaire des institutions financières, la dette du secteur privé, le surinvestissement dans les secteurs non commerciaux, l’inflation des prix des actifs financiers combinée à l’exacerbation du déficit courant, la quasi-fixité du taux de change et la dépendance accrue aux emprunts étrangers à court terme sont des facteurs qui expliquent le choc brutal qu’ont subi les économies asiatiques. À ces facteurs, Hervouet (2001) y ajoute les failles de systèmes politiques conçus pour pérenniser la domination de pouvoirs traditionnels.

L‘ASEAN est première productrice mondiale d’huile de palme — Crédit photo: BNP Paribas

Certes, les pays émergents d’Asie du Sud-Est ont été touchés par la crise, toutefois, ils ont très vite repris un rythme de croissance effréné, à partir des années 2000, notamment le Vietnam, la Birmanie, le Cambodge et le Laos. Pour sortir de la banqueroute, la Malaisie défia les politiques proposées par le FMI. La Thaïlande misa sur le secteur touristique. L’Indonésie libéralisa le marché des ressources naturelles, notamment celui des mines et de l’huile de palme. Toutefois, bien qu’une recomposition de l’ordre politique soit observée, les changements n’apparaissent pas d’emblée majeurs.

Dans les pays industrialisés, les gouvernements ont réagi à la dépression structurelle de la demande par le recours à l’endettement. La crise des subprimes de juillet 2007 fournit un exemple parlant. Pour conjurer la chute tendancielle du taux de croissance, les États-Unis ont eu recours à l’endettement privé. Celui-ci a eu pour corollaire de gonfler les patrimoines américains par une bulle sur les actifs principalement immobiliers.

L’endettement public fut également mis à contribution principalement dans les pays de la zone euro. En 2015, la dette publique de l’Union européenne atteignait les 85 % alors que la limite supérieure prévue en 1997 par le Pacte de stabilité et de croissance européenne est de 60 % du PIB. Avec l’aide de taux d’intérêt historiquement bas, l’endettement des pays est devenu la condition essentielle à la poursuite de la croissance mondiale.

30th ASEAN Summit Retreat — Crédit photo : Association of Southeast Asian Nations

C’est ainsi que les pays industrialisés rentrèrent dans l’ère d’une dépendance toujours plus accrue. Les pays du Sud ont réagi d’autant plus favorablement qu’ils bénéficiaient des réserves nécessaires. Ceux-ci étant essentiellement portés non pas par l’endettement, mais par la consommation intérieure et les capitaux venus de l’étranger. À l’origine, seulement doté de quelques milliards de dollars liés aux excédents commerciaux, le fonds souverain Government of Singapore Investment Corporation (GIC) est estimé aujourd’hui à plus de $300 milliards USD. Le fond Temasek aurait, quant à lui, atteint un montant de 193 Mds USD à la fin de l’année 2011.

Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) — Crédit : Asia Education Foundation

Dans son livre, Le grand basculement : la question sociale à l’échelle mondiale (2011), Severino nous en fournit une illustration parlante. Ainsi, jusqu’en 1997, le déficit courant des États-Unis correspondait principalement à un excédant d’autres pays développés et en particulier ceux producteurs de pétrole.

Il semblerait donc que les fondements de la crise économique de 1997 réfutent la théorie de la modernisation. Tout bien pesé, celle-ci fut moins fatale pour les économies asiatiques que pour les économies occidentales. Si les pays du « Nord » sont tourmentés par l’idée d’une crise profonde, il n’en est rien pour les pays en développement, pour qui il s’agit plutôt d’un rééquilibrage de la mondialisation.

Un modèle de développement en mutation

Ce miracle économique tient également au rôle joué par les grandes firmes qui se sont imposées sur les marchés mondiaux. Qu’elles soient en provenance du Sud ou du Nord, celles-ci sont présentes dans bien des secteurs dont celui de l’automobile, de la pétrochimie, de l’électronique, de la construction, du pharmaceutique ou encore du cosmétique.

Dans une usine textile, au Cambodge, en 2006 — Crédit photo: AFP/TANG CHHIN SOTHY

L’expansion des firmes étrangères s’est principalement construite sur une plus grande expertise technologique et managériale, ainsi qu’un important réseau international qui leur procure des avantages non négligeables. Ces grands groupes entrepreneuriaux sont à la recherche d’une main-d’œuvre peu dispendieuse et abondante.

Toutefois, l’émergence de firmes issues de pays en développement vient bousculer la suprématie occidentale. Par une progression industrielle en quatre phases, les nouveaux pays industrialisés sont passés de l’industrie légère de 1950 à la haute technologie en l’espace de seulement trente ans. Ce phénomène s’appuie sur l’ascension de la Chine et l’Inde, qui constitue une force massive à l’échelle mondiale, ainsi que sur un modèle de développement international par la captation.

Aux yeux de John Mathews (2006), les firmes des pays en développement s’implanteraient à l’étranger dans l’objectif d’obtenir des avantages de type technologique ou managérial plutôt que d’utiliser leurs propres avantages pour s’internationaliser. Les opérations d’expansions externes viseraient donc à la captation de ressources et de compétences spécifiques afin d’accroître leur compétitivité, d’attirer de nouveaux investisseurs et de nouer de nouveaux partenariats.

Drone capture — Shanghai — Crédit photo: Andy Yeung

Enfin, naguère dépendante de la demande extérieure, la région table désormais sur les investissements dans les infrastructures pour accroitre la consommation intérieure. Jeux olympiques, forums internationaux, expositions universelles font partie d’un schéma dans lequel s’inscrit la dominance des villes globales au détriment des États. C’est dans ces centres économiques, qui font suite aux cités-États, que le pouvoir prend sa source. Dotées d’une influence attractive, elles attirent les touristes et les investisseurs comme des aimants. L’urban way of life, selon le terme de Louis Wirth (1938), prend des formes multiples : quartiers des affaires flambants neufs, zones économiques spéciales…, bien que les gratte-ciels y côtoient la misère la plus sordide. À l’image de Jakarta, cette croissance profite particulièrement aux villes côtières qui servent d’interface a l’économie mondiale.

Vers un nouvel ordre mondial ?

L’année 2016 aura été décisive en matière de relation internationale avec le repli engagé de Donald Trump, le retour de la Russie qui a obtenu quelques victoires diplomatiques, et l’Europe qui traverse des crises à répétition (économique, crise des réfugiés, dette publique…). Parallèlement, de nombreux pays asiatiques, notamment le Vietnam, les Philippines, l’Indonésie et la Malaisie maintiennent leur croissance économique. De la sorte, la valeur des exportations des pays de l’APEC n’a cessé de croître depuis 1992 dépassant celle de l’Union européenne et du monde entier.

Admettons, pour satisfaire au principe de réfutabilité de Karl Popper, que la validité de la théorie classique du laisser-faire défendu par P. Kennedy nous laisse sur notre faim. Si la réalité du dynamisme économique asiatique, à faire pâlir le reste du monde, et le déclin du modèle occidental laisse supposer un nouvel ordre mondial, dans quelle mesure l’Asie du Sud-Est peut- elle sortir gagnante ?

Depuis plusieurs années maintenant le continent asiatique constitue la locomotive de la croissance mondiale. Même si ce postulat peut-être nuancé, les données à ce sujet attestent d’une part toujours plus croissante de l’Asie du Sud-Est et confirme sa position de première bénéficiaire des investissements directs étrangers (IDE). Cette fulgurante croissance économique a ouvert des possibilités d’améliorations des conditions de vie, mais également engendré tout un lot de défis sociodémographiques et environnementaux.

Navire contrôlé dans le cadre de la lutte contre la piraterie maritime.Crédit photo: U.S. Navy photo public domain

Aux menaces traditionnelles s’ajoute celle de l’islamisme montant, celle de la traite des personnes, de la drogue ou encore de la piraterie. En outre, certains pays de la région ont un retard massif à rattraper. Tout d’abord, le multilatéralisme occidental qui règne au sein des organisations mondiales pose un problème de représentativité des réalités de la géopolitique qui laisse de côté la moitié de la population mondiale. À l’image du G20 ou de l’OMC, les grandes instances fonctionnent selon un mode « censitaire », qui donne la parole prioritaire aux grandes puissances économiques. De même, la transition démographique, fortement inégale sur l’ensemble de la région ne devrait être achevée qu’en 2050. Au demeurant, si les revenus des Malaisiens ou encore des Indonésiens sont multipliés par sept d’ici 2060, ils resteront tout de même inférieurs à ceux d’un Européen ou d’un Américain. Néanmoins, le bien-être collectif ne peut pas se réduire à de simples mesures du PIB ou de revenus par habitant.

APEC Family Photo — Crédit photo: APEC PERU 2016

Malgré tout, l’APEC représente une part croissante de la demande internationale, vers laquelle de nombreux pays en développement réorientent leurs exportations. L’enrichissement de l’Asie du Sud-Est bénéficierait vraisemblablement aussi aux pays émergents en offrant des possibilités de croissance. C’est notamment le cas des pays africains détenteurs de capital naturels. Suite aux aléas géopolitiques, aux incidents météorologiques et à la nouvelle rareté de l’eau, de l’air et de l’espace, nous entrons à grande vitesse dans un monde différent où les matières premières sont l’objet de toutes les attentions. Les biens vitaux, qui manquent cruellement aux pays occidentaux, seraient-ils en phase de bouleverser l’ordre économique établi ?


Sources

Attané, M. Barbieri, « La démographie de l’Asie de l’Est et du Sud-Est des années 1950 aux années 2000. Synthèse des changements et bilan statistique », Population 2009/1 (Vol. 64), p. 7–154.

Centre Tricontinental. « Éditorial : La crise du modèle des tigres du sud : Réflexions théoriques ». Tigres du Sud : Crise d’un modèle ou contradictions de l’économie capitaliste. Louvain-la- Neuve : L’Harmattan, 1999 : pp. 5–24.

N., Chomsky. 2012. American decline in perspective. Consultation en ligne : 22 mai 2017. https://www.legrandsoir.info/le-declin-etats-unien-en-perspective-1ere-partie.html

Démographie de l’Asie https://www.populationdata.net/continents/asie/ Consultation en ligne : le 2 juin 2017

I., Beaulieu, et al.. « L’ANASE et les défis du multilatéralisme émergent en Asie », Revue économique et sociale, Vol.67, no.1 (mars 2009) : pp.71–87.

Eurostat. http://ec.europa.eu/eurostat/en/web/products-datasets/-/GOV_10DD_EDPT1 Consultation en ligne : le 31 mai 2017

M., Fouquin. « L’industrialisation par l’exportation », dans Crise en Asie du Sud-Est, (sous la dir.) Philippe Richer. Paris : Presses de Science Po, 1999 : pp.43–63.

É., Frecon et al. 2015. Asie de l’Est et du Sud-Est : De l’émergence à la puissance. Paris : Ellipses Édition, 135 p.

G., Hervouet, « Asie du sud-est : fractures économiques et recomposition politique », Revue internationale de politique comparée 2001/3 (Vol. 8), p. 367–382. DOI 10.3917/ripc.083.0367

J., Mathews. 2006. « Dragon multinationals : new players in the 21st century globalization ». https://link.springer.com/article/10.1007/s10490-006-6113-0#copyrightInformation Consultation en ligne : le 8 juin 2017

Ministère de l’économie française. Présentation des fonds souverains à Singapour, 2012. http://www.tresor.economie.gouv.fr/5543_presentation-des-fonds-souverains-a-singapour Consultation en ligne : le 2 juin 2017

P., Kennedy. 1988. Naissance et déclin des grandes puissances : transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Aude Cochez et Jean-Louis Lebrave, Paris : Payot c1991.

J-M., Severino et al. 2011. Le grand basculement. Paris : Ed. Odile Jacob, 300 p.

H. Tertrais. 2002. Asie du Sud-Est : enjeu régional ou enjeu mondial ?. Paris : Gallimard, 280 p.

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