Le Brexit, un chaos durable

Victoria Drolet
Sep 6, 2018 · 6 min read

En mai dernier, au Royaume-Uni, le mariage princier accordait un bref répit aux nombreuses polémiques au sein du pays. Pour un instant, les gens mettaient de côté leurs différends pour fêter l’union royale. L’harmonie régnait. Sitôt cet épisode conclu, il semble que l’Angleterre replonge plus profondément dans une impasse politique, celle du Brexit.

Le 23 juin dernier marquait ainsi le deuxième anniversaire du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Cette journée-là, Londres a été le lieu de manifestations de dizaines de milliers d’europhiles d’après Claude Lévesque. Ces citoyens revendiquaient leur consultation sur le résultat final des négociations, le processus de ces dernières demeurant dans le brouillard.

L’origine du Brexit remonte en juin 2016 quand David Cameron, l’ancien Premier Ministre britannique, a décidé d’organiser la tenue d’un référendum. Celui-ci allait porter sur le maintien ou non du pays dans l’Union européenne. Près de 52% des Britanniques ont finalement voté pour la quitter. L’article 50 a donc été déclenchée en mars 2017, accordant un délai de deux ans pour préparer la sortie du pays de cette association. Ce laps de temps servira à définir les futures relations commerciales avec le reste de l’Europe. Le 30 mars 2019 est alors la date butoir, le Royaume-Uni restant membre de l’Union européenne d’ici-là. Par contre, l’échéance se rapproche dangereusement. On sent la tension monter parmi les élites politiques ainsi que les citoyens. À mesure que le temps s’écoule, il devient de plus en plus difficile de trouver une issue possible. Quel avenir pour le Brexit?

Un gouvernement britannique affaibli

Au sein du gouvernement de Theresa May, la Première Ministre britannique, d’importantes querelles menacent la solidité du front anglais. Deux de ses ministres viennent d’annoncer leur démission il y a près de 2 mois. À 9 mois du Brexit, ces départs pèsent lourd dans la balance, selon Alexandre Counis. Le ministre en charge du Brexit, David Davis, et celui des Affaires étrangères, Boris Johnson, étaient partisans d’un Brexit dur alors que May désire suivre la voie d’un accord plus ‟soft”. Ces démissions suivent l’annonce du gouvernement May ‟d’un accord sur la volonté de maintenir une relation commerciale étroite avec l’UE”.

Boris Johnson, Ex-Ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne

Ces démissions successives laissent planer la menace d’un vote de défiance pour renverser le gouvernement May selon Philippe Bernard. Les partisans d’un ‟hard” Brexit critiquent ouvertement l’accord négocié par la Première Ministre britannique. Eux souhaitent rompre tout lien avec l’Union européenne, mais selon Thierry Chopin, ‟les évolutions récentes montrent que l’on s’oriente plutôt vers la proposition d’un soft Brexit”. May entrevoit plutôt un divorce adouci par la mise en place ‟d’une zone de libre-échange pour les biens et les produits alimentaires, un alignement sur les réglementations de Bruxelles et un partenariat douanier”. Après tout, le départ de deux des plus fervents ‟hard brexiters” pourra peut-être lui faciliter la tâche. Selon Le Monde, ces démissions sont donc possiblement un événement favorable dans le processus des négociations.

Malgré cette pression interne, la Première Ministre a tenu à présenter son livre blanc à Bruxelles dans lequel son plan est énoncé. Si sa vision ne cesse d’être écorchée par les eurosceptiques britanniques, elle n’en démord pas. Theresa May veut avant tout défendre les intérêts nationaux. Elle ne souhaite pas faire de compromis.

La Première ministre britannique déclare ainsi vouloir se préparer à toutes les éventualités, dont celle d’une sortie pure et dure de l’Union européenne.

Theresa May, Première Ministre de la Grande-Bretagne

L’impatience des Vingt-Sept

Les vingt-sept autres pays de l’Union européenne aborde, quant à eux, une unité face à Londres. Ils ne souhaitent pas céder un «Europe à la Suisse» aux Britanniques, c’est-à-dire ‟un accès au Marché Unique en même temps d’avoir un certain contrôle sur les flux migratoires intra-européens”. Cet «Europe sur mesure» serait pourtant la seule option acceptable au Royaume-Uni, autant pour les citoyens que pour les parlementaires. Bruxelles rejette déjà précipitamment cette vision présentée dans le livre de May. En effet, d’après Isabelle Marchais,‟les Vingt-Sept commencent sérieusement à perdre patience face à l’incapacité des Britanniques non seulement à préciser ce qu’ils veulent, mais aussi à accepter une bonne fois pour toutes qu’ils ne pourront plus bénéficier des mêmes droits après leur départ”.

En même temps, pour le reste de l’Union européenne, on invoque la possibilité de prolonger l’« article 50 ». Les Vingt-Sept doivent faire preuve de plus de flexibilité pour trouver un compromis acceptable pour chacune des parties. Voyant la lenteur des progrès des négociations, tout porte à croire qu’ils ne parviendront pas à temps à un arrangement convenable. C’est donc pourquoi ce scénario commence à être sérieusement envisagé: le chancelier autrichien Sebastian Kurz, également président de l’Union européenne, a déclaré en juin dernier vouloir éviter à tout prix un ‟Brexit hard”.

Et maintenant?

D’un côté comme de l’autre, chacun devra faire son chemin. Les deux parties semblent au moins d’accord de vouloir éviter un Brexit dur. Il faudra faire des concessions pour progresser, car le temps file. Jusqu’à maintenant, les deux côtés ont agi comme des enfants, se chamaillant égoïstement, et ont joué le ‟jeu de la poule mouillée”. Les Britanniques se sont montrés plus flexibles, en contraste avec la fermeté des positions européennes. Ils n’ont pas eu d’autre choix que de renoncer à certains principes pour empêcher l’arrêt total des négociations.

Cependant, cette situation commence à provoquer la rage au Royaume-Uni. Cela pourrait s’enliser en véritable crise politique de l’autre côté de la Manche. Les Vingt-Sept doivent faire preuve de prudence. À trop vouloir être rigide, le reste de l’Europe pourrait pousser May et ses ministres à tourner le dos pour de bon aux négociations. Comme Theresa May a dit elle-même il y a un an et demi, selon CNN, ‟un no deal would be better than a bad deal on Brexit”. Est-ce prémonitoire?

Victoria Drolet est étudiante au baccalauréat en communication et science politique à l’Université de Montréal.


Bibliographie

Bernard, P. 2018. « La démission de Boris Johnson, le début de la fin ou la fin des… soucis pour Theresa May». Le Monde. En ligne. https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/07/09/la-demission-de-boris-johnson-le-debut-de-la-fin-ou-la-fin-des-soucis-pour-theresa-may_5328648_3214.html

Counis, A. 2018. « Theresa May sous pression après la démission de deux de ses ministres ». Les Echos. En ligne. https://www.lesechos.fr/monde/europe/0301944626765-royaume-uni-le-ministre-en-charge-du-brexit-david-davis-demissionne-2190799.php (page consultée le 9 juillet 2018).

De Mareschal, E. 2018. « Royaume-Uni: la crise gouvernementale peut-elle favoriser un Brexit plus ‟doux”? ». Le Figaro. En ligne. http://www.lefigaro.fr/international/2018/07/10/01003-20180710ARTFIG00156-royaume-uni-la-crise-gouvernementale-peut-elle-favoriser-un-brexit-doux.php

Ducourtieux, C. 2018. « Brexit: le front européen se fissure face à Londres ». Le Monde. En ligne. https://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2018/07/06/brexit-le-front-europeen-se-fissure-face-a-londres_5327359_4872498.html (page consultée le 7 juillet 2018).

Le Figaro. 2018. « Brexit: le ministre des Affaires étrangères Boris Johnson démissionne ». Le Figaro. En ligne. http://www.lefigaro.fr/international/2018/07/09/01003-20180709ARTFIG00203-brexit-le-ministre-britannique-des-affaires-etrangeres-boris-johnson-demissionne.php (consultée le 9 juillet 2018).

Lévesque, C. 2018. « Un gâchis nommé Brexit ». Le Devoir. En ligne. https://www.ledevoir.com/monde/europe/531895/brexit-moins-d-un-an-avant-que-le-royaume-uni-ne-dise-adieu-a-l-union-europeenne-le-detricotage-des-liens-entre-le-royaume-uni-et-l-ue-se-revele-complique (page consultée le 7 juillet 2018).

McQuillan, C. 2018. « Brexit: Theresa May réaffirme qu’il n’y aura aucun compromis». France 24. En ligne. https://www.france24.com/fr/20180902-royaume-uni-brexit-europe-londres-theresa-may-accord-compromis

Merrick, J. 2018. «Will Brexit still happen after Theresa May’s political crisis? ». CNN. En ligne. https://edition.cnn.com/2018/07/09/uk/theresa-may-brexit-turmoil-analysis-intl/index.html

Ohana, S. 2018. «No deal sur le Brexit: vers une nouvelle crise existentielle pour l’Union européenne?». Le Figaro. En ligne. http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/07/10/31002-20180710ARTFIG00088--no-deal-sur-le-brexit-une-nouvelle-crise-existentielle-pour-l-union-europeenne.php (consulté le 10 juillet 2018).

La REVUE du CAIUM

Le Comité des Affaires internationales de l'Université de Montréal

Victoria Drolet

Written by

Finissante en communication et politique. Rédactrice pour le Comité des Affaires Internationales de l’Université de Montréal.

La REVUE du CAIUM

Le Comité des Affaires internationales de l'Université de Montréal

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade