Le terrorisme nucléaire : de la fiction à la réalité ?

Fanny Gonzalez
Oct 30, 2017 · 7 min read
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Test nucléaire dans l’atol de Bikini, en 1946, au cours de l’Operation Crossroads. Crédit photo : Wikipedia.

Attentat à la bombe à Bruxelles, Londres, et près de Nuremberg; fusillade à Paris, à Munich, à Orlando; attaque à la hache et au couteau ; voiture-bélier; bonbonne de gaz et attentat-suicide; le monde occidental retient son souffle et se surprend à imaginer les pires scénarios. Serait-il possible qu’un attentat nucléaire puisse avoir lieu ? Le terrorisme devenu omniprésent entraine son lot de deuils et de tensions.

C’est dans la Révolution française, le romantisme et les idées socialistes que nait la doctrine de la révolution « juste » et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’usage de la révolte ainsi sacralisée a pour corollaire systématique l’utilisation de la violence. Le terrorisme, ou autrement nommé « la guerre du pauvre » apparait aujourd’hui comme un moyen d’expression privilégié alors qu’il fut autrefois considéré comme un ultime recours. Comme le définissait Camus, quand le terroriste tue un homme, « il croit tuer une idée ».

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Hommages aux victimes de l’attentat à Istanbul — Crédit : YASIN AKGUL / AFP

Tant que l’objectif du terrorisme reste publicitaire, il ne présente pas un danger notable pour la stabilité étatique. L’utilisation fréquente du terrorisme se justifie par l’incroyable substrat qu’il trouve au sein de la sphère médiatique, dans la mesure où celle-ci retransmet systématiquement son action de façon saillante. C’est l’un des attributs majeurs des groupes terroristes contemporains. L’attentat est moins voué à anéantir qu’à marquer les esprits. En d’autres termes, pour le terroriste, le nombre des victimes ou les dégâts importent moins que l’impact psychologique de l’action sur les populations locales. Dès lors, selon François-Bernard Huyghe (2014), « le pouvoir des groupes terroristes s’évalue quantitativement en minutes de télévision ou nombre de spectateurs et qualitativement à sa dramaturgie et à l’interprétation qu’en font ses destinataires ».

S’il est indéniable que l’utilisation des méthodes terroristes s’est révélée payante à l’époque coloniale, il n’en va pas de même aujourd’hui, car les acteurs étatiques ne peuvent céder aux chantages des groupes transétatiques. Toutefois, l’intensification des actes terroristes depuis le 11 septembre 2001 a ravivé la crainte de l’utilisation du nucléaire par des groupes terroristes. Si un attentat nucléaire de grande ampleur avait lieu dans une capitale ou un centre nerveux de l’économie mondiale, tels que Londres, Tokyo ou encore Washington, le fonctionnement du pays pourrait être interrompu pour plusieurs années et les répercussions sur le système international seraient démesurées.

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“En août 1945, les Etats-Unis larguaient, à trois jours d’intervalle, deux bombes atomiques, l’une sur Hiroshima, l’autre sur Nagasaki. Retour en images sur les dévastations. Ici, le Dôme de Genbaku, ruine emblématique d’Hiroshima, photographié par l’armée américaine en novembre 1945, trois mois après le bombardement de la ville japonaise.” — Crédit : AFP PHOTO/HIROSHIMA PEACE MEMORIAL MUSEUM

Quoique de nombreux groupes aient affirmé leurs intentions de faire usage des armes de destruction massive, comme c’est le cas d’Al-Qaïda, il ne faut tout de même pas surestimer le risque. Les substances fissiles sont difficilement accessibles, bien qu’elles soient présentes en grosse quantité (1700 t de UHE environ dans le monde). Par ailleurs, elles sont étroitement contrôlées par diverses structures notamment auprès de la Convention pour la répression des actes de terrorisme nucléaire, la Convention sur la protection physique des matières nucléaires et son amendement de 2005, ainsi que les résolutions 1373 et 1540 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Si l’éventualité que des matériaux nucléaires soient employés ne peut être exclue, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) montre qu’entre 1993 et 2006 l’immense majorité des trafics de matières nucléaires ont impliqué des quantités minimes, sans commune mesure avec ce dont il serait nécessaire pour confectionner une bombe atomique. Quant aux armes tactiques russes retirées du service, très nombreuses et moins bien contrôlées et verrouillées que d’autres, elles sont aujourd’hui vieillissantes, au point, sans doute, de ne plus pouvoir être utilisables (Tertrais, 2008).

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Missile balistique intercontinental russe — Crédit : RIA Novosti

Appuyant l’hypothèse que le terrorisme nucléaire ne constitue pas une menace plausible, Bruno Tertrais (2008) soutient qu’en admettant qu’une organisation ait en sa possession la quantité requise de matière, trois contraintes techniques s’imposeraient. La première étant qu’il lui serait très difficile de fabriquer une arme nucléaire qui puisse exploser au moment choisi sans risque de détonation anticipée. De même, il faudrait que le poids et la taille la rendent discrètement transportable. Enfin, le savoir-faire que requiert le domaine reste très compartimenté ce qui rend l’expertise peu accessible. L’utilisation d’un engin à dégagement d’énergie nucléaire (EDEN) en vue de provoquer des destructions sévères et étendues du type d’Hiroshima, par exemple, semble donc improbable. Néanmoins, la fabrication d’une arme rudimentaire ne nécessiterait que 4kg de plutonium ou 15kg d’uranium enrichi. Cela dit, les effets d’une bombe artisanale explosant au cœur d’un environnement urbain occidental seraient certes terrifiants, 20 000 à 40 000 morts selon le scénario envisagé, mais ne causeraient pas la destruction entière de la ville. Dès lors, d’après Jean-Pierre Gayral (2010), l‘utilisation d’un EDIS qui a pour objectif de contaminer des zones plus ou moins étendues et d’en interdire l’accès est l’acte de terrorisme le plus probable en raison de la facilité de sa réalisation.

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“Photo non datée d’une victime du bombardement atomique d’Hiroshima. Little Boy a tué 70.000 personnes sur le coup, mais dans les mois qui ont suivi, le nombre de morts a doublé, atteignant 140.000, du fait de l’exposition aux radiations.” — Crédit : SIPA/RETRO/LIBRARY OF CONGRESS/E.R.L.

Une autre inquiétude se fonde sur la crainte d’une manipulation du terrorisme par les autorités étatiques — comme cela pourrait être le cas en Irak, en Syrie, en Libye, ou en Iran — ou par une infiltration de groupes fondamentalistes au sein du gouvernement. Serait-il alors possible de dérober ou d’acheter un engin atomique, par exemple en Russie ou au Pakistan ? La fragilité étatique, que Steve Young et Imdad Hussein Sahito qualifient de « ‘misgoverned’ failed state », pourrait être un facteur qui permettrait à des groupes extrémistes de s’emparer d’armement non conventionnel enrichi d’uranium. Par ailleurs, le brouillard dense qui règne autour de la nature des liens, par exemple entre le gouvernement pakistanais et les talibans basés au FATA, soulève la question d’une éventuelle connivence. Toutefois, d’une part l’accès à une arme nucléaire nécessiterait la complicité d’un très grand nombre de responsables ; et d’autre part, dans l’hypothèse d’un succès, en l’absence des codes essentiels, faire exploser l’arme ou même réutiliser les matières fissiles serait impensable (Tertrais, 2008).

Aujourd’hui, les documentaires et articles alarmistes traitant du terrorisme nucléaire fusent tous azimuts. Il serait donc justifié de se demander si la menace ne subirait pas une instrumentalisation de la part des gouvernements occidentaux dans le but de procéder à des interventions préventives. Le cas de l’Irak vient appuyer ce postulat. Afin de soutenir la nécessité d’une intervention au Moyen-Orient, les États-Unis et l’Angleterre ont renforcé les hypothèses selon lesquelles l’Irak avait fait des progrès considérables en matière d’armements nucléaires. Il fut démontré par la suite que les preuves dont disposaient les États-Unis et l’Angleterre, affirmant que l’Irak procédait à des échanges d’uranium avec le Niger, étaient forgées de toutes pièces (Spector, 2004). Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la défense sous le gouvernement de George Bush, finira par admettre un mensonge d’État au sujet des raisons qui poussèrent à la guerre irakienne.

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Attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo au Japon le 20 mars 1995

Si le phénomène du terrorisme à pris une ampleur considérable, et que cette escalade fasse craindre la multiplication d’actes visant à provoquer un nombre toujours plus croissant de victimes, nous devons toutefois rester prudent fasse à l’hypothèse que des groupes terroristes puissent utiliser avec succès une arme nucléaire. D’autant que l’histoire nous enseigne que le terrorisme se voue généralement à une idéologie marquée par un grand conservatisme et une préférence pour les méthodes éprouvées. Néanmoins, la prévention prévaut et les États doivent continuer à manifester un intérêt accru pour renforcer la sécurité nucléaire et celle de toutes autres armes de destruction massive. Car, si le danger immédiat ne semble pas être celui du terrorisme nucléaire, il n’est pas exclut que des groupes fondamentalistes fassent usage d’armes bactériologiques beaucoup plus accessibles. Ce fut le cas, en 1995, quand une secte avait propagé du gaz sarin dans le métro de Tokyo.

Sources

Bin, A et Chaliand, G. (2016). « Terrorisme », Dictionnaire de stratégie, Paris : Librairie académique Perrin, 1117 pages.

Gayral, J. (2010). « Terrorisme nucléaire et résilience », Sécurité globale, 11, (1), 117–128. doi:10.3917/secug.011.0117.

GICNT, Initiative globale pour combattre le terrorisme nucléaire « DECLARATION DE PRINCIPES » http://www.gicnt.org/documents/French_SOP.pdf

Spector, Jaquet Christophe. Les armes de destruction massive en Irak : évaluer l’avenir. In: Politique étrangère, n°1–2004–69ᵉ année. pp. 67–80

Tertrais, B. (2008). « L’arme nucléaire sur la scène internationale », L’arme nucléaire, Paris : Presses Universitaires de France, pp. 67–103.

Young, Steve A. & Sahito, Imdad Hussein. 2009. « Reviving the United States’ Commitment to Pakistan and Afghanistan ». Journal of Strategic Security 2 (no 4) : 17–30.

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Fanny Gonzalez

Written by

Étudiante en science politique. Vice présidente au Comité des Affaires Internationales de l'Université de Montréal. Engagée en faveur d'actions humanitaires.

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